Pétales de pivoine

Puisque c’est la pleine saison des pivoines, qui est ma fleur préférée (je les aime toutes, toutes me ravissent, sauf la lavande que je déteste, mais les pivoines, leur sensualité, leur élégance, leur luxuriance, c’est tout de même une merveille) j’en profite pour partager avec vous ce joli poème d’Apollinaire, pour Lou, alors qu’il est dans les tranchées :

Pétales de pivoine
Trois pétales de pivoine
Rouges comme une pivoine
Et ces pétales me font rêver

Ces pétales ce sont
Trois belles petites dames
À peau soyeuse et qui rougissent
De honte
D’être avec des petits soldats

Elles se promènent dans les bois
Et causent avec les sansonnets
Qui leur font cent sonnets

Elles montent en aéroplane
Sur de belles libellules électriques
Dont les élytres chatoient au soleil

Et les libellules qui sont
De petites diablesses
Font l’amour avec les pivoines
C’est un joli amour contre nature
Entre demoiselles et dames

Trois pétales dans la lettre
Trois pétales de pivoine.

Quand je fais pour toi mes poèmes quotidiens et variés
Lou je sais bien pourquoi je suis ici
À regarder fleurir l’obus à regarder venir la torpille aérienne
À écouter gauler les noix des véhémentes mitrailleuses

Je chante ici pour que tu chantes pour que tu danses
Pour que tu joues avec l’amour
Pour que tes mains fleurissent comme des roses
Et tes jambes comme des lys
Pour que ton sommeil soit doux

Aujourd’hui Lou je ne t’offre en bouquet poétique
Que les tristes fleurs d’acier
Que l’on désigne par leur mesure en millimètres
(Où le système métrique va-t-il se nicher)
On l’applique à la mort qui elle ne danse plus
Mais survit attentive au fond des hypogées

Mais trois pétales de pivoine
Sont venus comme de belles dames
En robe de satin grenat
Marquise
Quelle robe exquise
Comtesse
Les belles f…es
Baronne
Écoutez la Mort qui ronronne
Trois pétales de pivoine
Me sont venus de Paris

Courmelois, le 22 mai 1915
Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou

Le vent et la forêt qui pleurent/Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille

L’automne est une des saisons les plus inspirantes pour les poètes. Et pourtant, lorsqu’il s’est agi pour moi de trouver un poème pour illustrer la carte dédiée à cette saison dans l’Oracle des poètes (dont je n’ai toujours pas reçu le prototype : j’ai vécu un Mercure rétrograde très premier degré, et outre que dès que je m’approchais d’un ordinateur au travail il faisait un caprice, mon oracle s’est perdu), j’ai eu du mal à trouver ce que je voulais : le message de la carte, c’est de se détacher de ce qui n’est plus utile et de laisser couler le flux de la vie, comme les arbres perdent leurs feuilles en automne pour que de nouvelles puissent pousser au printemps. Aucun poème que je trouvais ne m’appelait vraiment, sauf celui-là, mais j’avais un souci : je m’étais fixé comme règle qu’un poète n’apparaisse pas deux fois, et Apollinaire avait déjà la carte « Sensibilité » (et je tiens fermement à ce poème). J’ai donc dû changer la règle, et Apollinaire a deux cartes !

Automne malade

Automne malade et adoré
Tu mourras quand l’ouragan soufflera dans les roseraies
Quand il aura neigé
Dans les vergers

Pauvre automne
Meurs en blancheur et en richesse
De neige et de fruits mûrs
Au fond du ciel
Des éperviers planent
Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines
Qui n’ont jamais aimé

Aux lisières lointaines
Les cerfs ont bramé

Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs
Les fruits tombant sans qu’on les cueille
Le vent et la forêt qui pleurent
Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille

Les feuilles
Qu’on foule
Un train
Qui roule
La vie
S’écoule

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

Et puisque ma carte de la semaine, c’est la carte « Musique », un petit coup de Vivaldi, ça fait toujours du bien !

Une nouvelle Humanité est en train de se créer plus sensible plus volontaire plus libre plus amoureuse

Toujours dans mes recherches pour mon projet poétique (qui a très bien avancé, merci : j’ai terminé le plan, je vais le laisser poser quelque temps avant de le reprendre et peut-être que je pourrai alors vous expliquer plus précisément de quoi il s’agit), je suis tombée sur ce poème d’Apollinaire que je ne connaissais pas du tout, et je l’ai trouvé très parlant, très « new age » mais tout à fait dans mes réflexions actuelles !

Ma sensibilité est devenue
aussi aiguë
que celle de l’écrevisse
au moment du renouvellement de sa carapace

l’homme propose son désir
et son effort c’est d’ouvrir
les jambes de la femme
AEIOU
aeiou

Le soleil et la forêt ce sont mes père et mère
la lune et la colline mamelles de ma nourrice
et l’insecte sans nombre est plus fort que ta volonté
Avant-trains dissimulés sous des branches de sapin
La terrible rumeur des mouches d’acier qui quittent brusquement une
charogne
Couche-toi sur la paille ce lit si bien doré
L’écorce du bouleau répand en brûlant une odeur balsamique
On brûle de la neige dans l’encensoir des solitudes

Les coupoles admirables de tes seins d’aurore

Une nouvelle Humanité
est en train de se créer
plus sensible plus volontaire
plus libre plus amoureuse

cette Humanité neuve
c’est la spirale plus céleste que l’oiseau
c’est l’ange même
et l’ancienne Humanité la déteste et veut la tuer

Courmelois, le 1 juin 1915

Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou

Instantané #45 (pétales de pivoines)

pétalesCe matin, j’ai eu la mauvaise surprise de trouver mes pivoines chéries toutes dépétalées (j’invente des mots si je veux !). C’était triste, et en même temps, tellement joli (et pénible à nettoyer, mais c’est une autre histoire). Et poétique. Du coup, cela m’a fait penser à ce poème d’Apollinaire, dans les Poèmes à Lou !

Pétales de pivoine

Trois pétales de pivoine
Rouges comme une pivoine
Et ces pétales me font rêver

Ces pétales ce sont
Trois belles petites dames
À peau soyeuse et qui rougissent
De honte
D’être avec des petits soldats

Elles se promènent dans les bois
Et causent avec les sansonnets
Qui leur font cent sonnets

Elles montent en aéroplane
Sur de belles libellules électriques
Dont les élytres chatoient au soleil

Et les libellules qui sont
De petites diablesses
Font l’amour avec les pivoines
C’est un joli amour contre nature
Entre demoiselles et dames

Trois pétales dans la lettre
Trois pétales de pivoine.
*
Quand je fais pour toi mes poèmes quotidiens et variés
Lou je sais bien pourquoi je suis ici
À regarder fleurir l’obus à regarder venir la torpille aérienne
À écouter gauler les noix des véhémentes mitrailleuses

Je chante ici pour que tu chantes pour que tu danses
Pour que tu joues avec l’amour
Pour que tes mains fleurissent comme des roses
Et tes jambes comme des lys
Pour que ton sommeil soit doux
*
Aujourd’hui Lou je ne t’offre en bouquet poétique
Que les tristes fleurs d’acier
Que l’on désigne par leur mesure en millimètres
(Où le système métrique va-t-il se nicher)
On l’applique à la mort qui elle ne danse plus
Mais survit attentive au fond des hypogées
*
Mais trois pétales de pivoine
Sont venus comme de belles dames
En robe de satin grenat
Marquise
Quelle robe exquise
Comtesse
Les belles f…es
Baronne
Écoutez la Mort qui ronronne
Trois pétales de pivoine
Me sont venus de Paris

Praga Magica #3 Staré Mesto et Josefov

Reprenons la balade là où nous l’avons laissée la semaine dernière et traversons le pont Charles pour arriver dans la vieille ville, Staré Mesto. Là encore, ce qui frappe le visiteur, c’est la somptuosité de l’architecture : aucune maison ne fait dans la simplicité, chaque détail attire l’œil.

Nous aboutissons à la place de la vieille ville, qu’il ne faut manquer sous aucun prétexte, car il s’agit là sans doute d’une des plus belles du monde, d’autant qu’en l’occurrence, à l’approche de Pâques, elle était décorée et accueillait un charmant petit marché proposant bimbeloteries (beaucoup d’attrape-touristes, mais aussi un peu d’artisanat local) et gourmandises. Par contre, pour savourer une bière, il vaut mieux s’éloigner de quelques mètres de la place dans les ruelles adjacentes, c’est non seulement plus agréable (car plus calme) mais aussi moins cher.

L’attraction au coeur de l’attraction, c’est bien sûr la tour de l’hôtel de ville et sa célèbre (et complexe) horloge astronomique. Elle aurait été construite par Nicolas de Kadau en 1410, et remaniée par le maître Hanus de la Rose (Jan Ruze) vers 1490. La légende veut que l’on ait crevé les yeux à l’horloger Hanus, pour l’empêcher de reproduire son chef-d’œuvre ailleurs. En 1886 a été ajouté un second cadran, un calendrier qui est l’œuvre du peintre Josef Mánes. Le centre figure les armoiries de la Vieille Ville de Prague et le cercle intérieur représente les signes du zodiaque. Sur le cercle suivant des scènes de la vie paysanne en Bohême symbolisent les mois de l’année. L’extérieur indique les jours de l’année.

L’intérêt de cette horloge (et ce qui attire une foule de touristes à chaque heure) est qu’elle est animée : décorée dans sa partie haute par quatre allégories représentant la vanité, avec son miroir, l’avarice, un commerçant juif (le nez est volontairement crochu) avec sa bourse, la mort, un squelette qui appelle avec une clochette, la convoitise (ou envie) un prince turc, avec sa mandoline, elle est pourvue de tout un mécanisme qui permet à ces petits personnages de jouer lorsque sonne l’heure une petite scène. À chaque heure jusqu’à 21h00, le squelette brandit un sablier et tire sur une corde. Puis deux fenêtres s’ouvrent et, les douze apôtres défilent lentement, précédés de Saint Pierre d’une fenêtre à l’autre. Pendant ce temps les quatre automates placés à côté du cadran astrolabique s’animent. La Mort tire sur la corde qu’il serre dans sa main droite pour sonner le glas et brandit puis inverse le sablier qu’il tient dans la main gauche. le Turc secoue la tête pour montrer qu’il guette toujours, l’homme vaniteux se contemple dans un miroir, l’avare montre sa bourse. Lorsque les fenêtres se referment, un coq ajouté en 1882, tout en haut, sort de sa fenêtre et annonce la mort prochaine.

Tout ceci n’a pas été sans inspirer Apollinaire qui, dans « Le Passant de Prague », écrit : « La mort, tirant la corde, sonnait en hochant la tête. D’autres statuettes remuaient, tandis que le coq battait des ailes et que, devant la fenêtre ouverte, les douze apôtres passaient un coup d’oeil impassible sur la rue ».

 Quittons la place pour le quartier juif, le Josefov, que nous n’avons pas vu ce jour-là mais que par souci de cohérence thématique j’intègre ici. De fait, j’y ai fait peu de photos, d’abord parce que souvent elles étaient interdites (même si j’en ai fait tout de même dans la synagogue espagnole, parce que je veux bien respecter les interdictions mais je ne veux pas être la seule, et que tout le monde y allant de son cliché même pas en loucedé mais sous les yeux des gardiens qui ne disaient rien, j’ai estimé que), mais surtout parce que c’était le dernier jour et que j’étais très juste niveau place sur ma carte SD.

Bref. Le quartier n’a plus grand chose à voir avec ce qu’il était au temps où il constituait le ghetto juif, mais a néanmoins conservé quelques monuments qu’il ne faut louper sous aucun prétexte. J’ai particulièrement été intéressée par cette visite, car de fait je n’étais jamais entrée dans une synagogue (en même temps, je n’en avais jamais eu l’occasion) et là j’en ai visité quatre dont une toujours en activité (la plus intéressante culturellement selon moi, même si extrêmement sobre), les autres étant transformées en musée, ainsi que le vieux cimetière juif. A noter que l’horloge du quartier juif, à côté de la synagogue Vieille-Nouvelle, a elle aussi inspiré Apollinaire, cette fois dans « Zone » : « Les aiguilles de l’horloge du quartier juif vont à rebours / Et tu recules aussi dans ta vie lentement”.

La semaine prochaine, je vous emmènerai visiter le château, d’où nous aurons une magnifique vue panoramique sur Prague.