A un détail près, de François Cérésa : l’amour encore une fois

Je sais bien que tout commence par les yeux et finira par les yeux. Seulement j’ai l’impression de ne plus avoir de regard. Le plus dur, c’est la nuit. Quand je ne dors pas, je me remémore Victoire. Son sourire. Son parfum. Son corps. Comment elle s’habillait. Ce qu’elle aimait. Son amour me permettait de résister. Je ne résiste plus. Même plus à la résistance elle-même. Je suis à la dérive. […] Margaret dit que je suis une âme errante. Que celle de Victoire est là pour m’escorter. Qu’elle ne me quittera plus. Qu’un principe spirituel ne peut pas nous quitter.
Mais ce qui me manque, moi, ce n’est pas un principe spirituel. Ce n’est pas une âme. C’est Victoire. Son corps. La vie, c’est ça. La matière. Le reste, c’est la mort.

Comment aimer à nouveau quand l’être qui nous était plus précieux que l’air que l’on respire nous a été arraché ? C’est la question centrale du nouveau roman de François Cérésa.

Se remettant difficilement de la mort de sa femme, Antoine, le narrateur, travaille à un livre sur elle, qui aurait comme trame de fond Manon Lescaut. A la bibliothèque où il fait ses recherches, il tombe sous le charme d’une femme qui s’appelle justement Manon, et qui semble entretenir bien des points communs avec l’héroïne de Prévost — et avec Victoire, son épouse décédée. Jusqu’à quel point ?

Un très joli roman, plein de délicatesse et d’émotions, qui joue sur les références intertextuelles pour construire un personnage féminin très intrigant et mystérieux, à la fois attachant et agaçant, jusqu’à la révélation finale. L’auteur y interroge l’amour, le désir, le jeu, et nous fait voyager : en somme, tout ce que j’aime, et j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture !

A un détail près
François CÉRÉSA
Editions Ecriture, 2021

L’une et l’autre, de François Cérésa

L'une et l'autre, de François CérésaOn va penser que je fais trop référence au cinéma. Mais le cinéma sans la littérature ne serait rien et la littérature sans le cinéma non plus. Ils ont partie liée, disait François Truffaut. Je me résume. Je porte le prénom d’Alain Delon dans Les Félins, Mélinda celui de Jane Fonda dans le même film. Coïncidence ? Mélinda dit que c’est la logique du hasard. De temps en temps, il faut bien que le hasard soit logique. 

Un roman qui interroge l’usure du temps qui passe sur le couple.

Marc, le narrateur, et sa femme Mélinda se sont rencontrés en 1981. 35 ans et deux enfants plus tard, la magie du début a bel et bien disparu, le désir a laissé place aux querelles. Mais un soir, Mélinda lui réapparaît telle qu’elle était à 27 ans, sosie de Jane Fonda, belle et ardente. Puis la Mélinda d’aujourd’hui reprend sa place. De voyage en voyage, elles ne vont cesser d’alterner, jusqu’à ce que le narrateur ouvre les yeux.

Comme le film de Woody Allen, le roman de François Cérésa aurait pu s’intituler Melinda and Melinda, et cela aurait été totalement cohérent tant il est imprégné de littérature et de cinéma, donnant à l’ensemble une ambiance étrange entre onirisme et hallucination empreinte de nostalgie et de voyages en Europe, Capri, Vienne, Bruxelles, Cabourg, l’île de Ré, Annecy, en quête de symboles et de films. Le thème est pourtant on ne peut plus banal : l’usure du couple. Mais l’ensemble est plein de charme, de légèreté, mais se révèle aussi parfois un peu agaçant, avec ce narrateur parfois un peu goujat et à qui j’aurais bien mis quelques claques — monsieur ne trouve plus sa femme séduisante, ne lui fait plus de compliments, ne l’embrasse plus, ne la désire plus, parce qu’elle a vieilli, et dès qu’une plus jeune et belle passe, le désir renaît : heureusement, c’est la même ! Parce que, finalement, ce n’est pas tant l’autre qui change que notre regard sur lui.

Un très joli roman, original et plein de charme, qui nous fait voyager !

L’une et l’autre
François CÉRÉSA
Editions du Rocher, 2018