L’appartement du dessous, de Florence Herrlemann : correspondances

Vous avez probablement cru avoir affaire à une vieille folle. C’est certainement la raison pour laquelle je n’ai encore rien reçu de vous. Je vous sais occupée à mettre de l’ordre dans votre nouvelle vie, mais quelques lignes pour vous présenter à votre tour auraient été lues avec attention et intérêt. J’aurais été moins impatiente s’il avait fallu compter le temps d’acheminement du courrier, si long parfois. Mais pour ce qui nous concerne, une volée de marches nous sépare. Un étage. J’ai regardé à deux reprises sur et sous mon paillasson, rien. Rien non plus dans la boîte aux lettres. Vous seriez-vous trompée d’étage ?

Le premier roman de Florence Herrlemann, Le festin du lézard, m’avait laissé quelque peu perplexe : j’en avais aimé la poésie et l’écriture, mais l’ensemble m’avait perdue.  Ce coup-ci, mon intuition m’a dit que je pouvais y aller sans crainte…

A peine installée dans son nouvel appartement, Sarah, une trentenaire, reçoit une, puis toute une série de lettres de sa voisine du dessous, Hectorine qui, si elle ne souhaite pas tout de suite s’expliquer sur les raisons de cette correspondance, raconte beaucoup de choses, et entreprend le récit de sa vie. D’abord agacée (la vieille dame est assez maladroite en plus d’être très intrusive), Sarah répond sèchement. Mais Hectorine est insistante, semble avoir un secret à révéler, et Sarah finit par se prendre au jeu…

Voilà un roman d’une grande originalité et qui renouvelle de manière efficace le genre épistolaire. Le processus est malin : comme Sarah, Hectorine m’a au départ excédée : je suis un peu sauvage, et j’avoue qu’une telle intrusion dans ma vie, assortie de questions indiscrètes, venant de quelqu’un qui ne veut pas qu’on fasse connaissance en face à face, m’aurait fait sortir de mes gonds. Oui mais voilà, Hectorine sait y faire niveau captatio benevolentiae, et très vite tout comme Sarah j’ai été harponnée par son récit, qui nous conduit par la main à travers tout un pan de l’histoire européenne du XXe siècle, ses beautés mais surtout ses horreurs. Quel destin, et quelle femme aussi : femme libre et indépendante, Hectorine a tout d’une héroïne. Dès le départ on sent qu’elle cache un secret, et tout le roman est tendu vers cette révélation…

Un roman très beau, très délicat et parfaitement mené !

L’appartement du dessous
Florence HERRLEMANN
Albin Michel, 2019

Le Festin du lézard, de Florence Herrlemann

Le festin du lézardAttendre la levée du rideau, de l’épais rideau de velours, le coeur battant, les mains moites. Puis enfin, apparaître, seule, nue, et tellement vulnérable. C’est un moment crucial, Léo. Il faut être soi. Il faut être, être au sens large, être en pleine possession de ses moyens. Maîtriser à tout prix la situation. Je connais son dessein, je la vois, elle, debout, droite, le bras tendu le pouce baissé, moi lâchée dans l’arène, sans armes, c’est accepter la mort sans autre forme de procès, c’est renoncer sans avoir essayé. C’est se coucher à terre, la gueule dans la poussière, c’est s’offrir en sacrifice à celle de l’animal. Mais, voyez-vous, Léo, ce n’est pas de cet oeil-là que je vois cette entrevue. Je ne suis pas de celles qui se résignent. Non, Léo, je ne suis pas de celles qui se résignent.

Un premier roman, qui jouit d’excellentes critiques. De quoi attiser ma curiosité.

Isabelle a 26 ans. De la grande maison où elle vit enfermée, elle n’a poussé la grille qu’une fois, une nuit. Elle ne connaît pas « l’autre monde ». Elle s’adresse à Léo, qui ne répond jamais mais semble la suivre partout. Elle parle de son enfermement, d’une scène de théâtre et d’invités qui l’inquiètent. Elle parle de sa mère, surtout, figure monstrueuse et dévorante…

Long soliloque tissé de motifs obsessionnels et de mythes, ce roman étrangement poétique et onirique a la beauté du bizarre : très déconcertant, perturbant, dérangeant, il interroge nos peurs et suscite l’angoisse. Il ne se donne pas aisément. Il faut naviguer en se laissant porter par l’écriture, et non par le sens. Malheureusement, je suis un peu restée à quai, je n’ai pas réussi à réellement pénétrer dans ce texte qui en a pourtant subjugué beaucoup : j’ai été sensible à sa beauté formelle, j’ai trouvé des échos avec le sublime Né de l’homme et de la femme de Matheson, mais je n’ai pas aimé me perdre dans ses méandres sans trouver de sens…  même si l’absence de sens fait sens…

Le Festin du Lézard
Florence HERRLEMANN
Antigone14, 2016

L’avis de Carole, Denis