Je suis une fille sans histoire, d’Alice Zeniter : des mecs qui font des trucs

Commençons, peut-être, par des présentations (elles seront unilatérales car je ne peux malheureusement pas savoir qui vous êtes, vous êtes « vous » et c’est ainsi que je vais vous désigner dans ce texte). De mon côté, je m’appelle Alice Zeniter, je suis écrivaine et pendant une centaine de pages, je vais vous parler du récit. C’est un sujet important pour moi, pas uniquement parce que mon métier est décrire des histoires mais parce que les histoires, les récits constituent une part énorme de nos existences et qu’on prend peu le temps de les étudier.

Nous passons nos vies à raconter des histoires. Pas seulement les écrivains : tout le monde, et depuis toujours, depuis que le premier chasseur de mammouth a raconté qu’il avait failli se faire tuer. La narration coule dans nos veines, et c’est le sujet auquel Alice Zeniter consacre ce petit essai d’une centaine de pages, destiné à devenir un spectacle.

Donc, le récit : sa construction, ses effets, son histoire même, en partant d’Aristote pour aboutir à Ursula Le Guin et Umberto Eco. Entre autres. Et d’abord ce constat : que les histoires se construisent autour de la figure du héros et de la violence, bref, « l’histoire d’un mec qui fait des trucs ». Et les femmes ? Elles font des trucs pas assez palpitants pour être racontés. Bref : on parle d’Aristote en maître d’atelier d’écriture, de schéma narratif, on s’interroge pour savoir pourquoi on pleure la mort d’un personnage de fiction, on s’initie à la sémiologie et au triangle sémiotique, pour terminer sur des questions plus politiques.

Et que dire sinon que ce petit essai est un véritable régal ? Drôle, vif, léger, il n’en oublie pas pour autant d’être parfaitement instructif et pédagogique. Et féministe. Ce qui m’a permis de découvrir ce formidable article d’Ursula Le Guin, La théorie de la fiction panier, qui est absolument passionnant (cliquez sur le lien pour avoir accès à l’article).

Bref : un petit texte réjouissant que je vous conseille vivement pour remettre à plat vos connaissances sur la construction et l’histoire des histoires…

Je suis une fille sans histoire
Alice ZENITER
L’Arche, 2021

Pourquoi écrire ? De Philip Roth : l’art de la fiction

Et aujourd’hui, je dis la même chose. Me voilà, débarrassé des déguisements et des inventions et des artifices du roman. Me voilà, sans mes tours de passe-passe, à nu et sans aucun de ces masques qui m’ont donné toute la liberté d’imaginer dont j’avais besoin pour écrire mes romans.

Je l’avoue, j’ai un peu de mal avec les romans de Philip Roth : ça résiste, je n’arrive pas à expliquer pourquoi. Et pourtant, l’écrivain lui-même et ses réflexions sur son travail m’intéressent beaucoup (du reste, dès qu’un écrivain réfléchit sur son travail, cela m’intéresse), et c’est la raison pour laquelle je me suis plongée dans ce recueil de textes.

Il se divise en trois sections. La première, « Du côté de Portnoy », est constituée de textes revenant sur telle ou telle oeuvre de l’auteur, notamment Portnoy et son complexe, ainsi que de textes plus généraux sur l’écrivains et le réel, Kafka ou la question du judaïsme. La deuxième section est « Parlons travail » dont nous avions déjà parlé. Enfin la partie « explications », celle qui m’a le plus intéressée, est constituée de conférences, discours et articles dans lesquels Roth se penche sur la réalité du travail d’écrivain.

Au-delà des problématiques précises sur tel ou tel roman ou sur tel ou tel thème, c’est la question ô combien épineuse du lien entre le réel et la fiction (qui m’occupe d’ailleurs beaucoup ces temps-ci) qui traverse tout le recueil ; si certains articles m’ont moins intéressée que d’autres, j’ai tout de même été passionnée par les réflexions que mène Roth. Surtout, une anecdote m’a littéralement scotchée et plongée dans des abîmes de réflexion et de perplexité. Je ne sais pas si elle est authentique ou si Roth s’amuse (j’ai essayé de faire des recherches mais cela n’a rien donné) : un jour, alors qu’il dîne dans un restaurant alors qu’il a failli ne pas sortir ce soir-là parce qu’il y a de l’orage, il trouve un papier sur lequel sont inscrites des phrases qui n’ont aucun lien les unes avec les autres (et dont certaines sont d’ailleurs prédictives par rapport à sa vie) : chacune de ces phrases est en fait la première de chacun de ses romans. Ceci expliquerait d’ailleurs pourquoi un jour il a décidé d’arrêter d’écrire des romans : il avait épuisé la liste. Ce qui est amusant, c’est que sous la plume de Paul Auster cette anecdote m’aurait beaucoup moins étonnée (c’est tout à fait le genre de trucs qui se passent dans les romans d’Auster). Mais en tout cas cela m’a donné des pistes supplémentaires pour mes recherches sur l’écriture prédictive !

En tout cas, un recueil passionnant dans l’ensemble, qui intéressera tous ceux qui ont envie d’en savoir plus sur la fabrique de la fiction !

Pourquoi écrire ?
Philip ROTH
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michel et Philippe Jaworski, Josée Kamoun et Lazare Bitoun
Gallimard, 2019

Emmanuel Carrère, faire effraction dans le réel (sous la direction de Laurent Demanze et Dominique Rabaté) : le monde en questions

Une basse continue se fait entendre depuis les débuts dans les années 1980 : une façon de ne pas se contenter de la réalité, d’en attendre — avec effroi parfois — une puissance de révélation, voire d’effraction pour reprendre un mot que l’écrivain utilise dans la quatrième de couverture d’Un roman russe. Il y note : « J’ai écrit pour la femme que j’aimais une histoire érotique qui devait faire effraction dans le réel, et le réel a déjoué mes plans. » Cette capacité de vengeance du réel (qu’on ne confondra pas avec la seule ou simple réalité) est au cœur de la dynamique de l’acte littéraire car il faut à la fois intervenir par les mots et répondre de ce qui excède le symbolique. Rêvant d’une performativité de l’écriture, l’écrivain est obligé de se confronter aux limites de son pouvoir, à tout ce qui du réel reste fatalement en souffrance

Je suis très loin d’avoir tout lu d’Emmanuel Carrère, mais ce que j’ai lu m’a littéralement illuminée et fait avancer tant cela pose de questions. Je me suis donc précipitée sur ce gros ouvrage, non d’Emmanuel Carrère (même s’il contient quelques textes de lui) mais sur Emmanuel Carrère.

Cet ouvrage envisage donc d’étudier les liens (complexes) entre Carrère et le réel, par le biais d’entretiens, de textes plus ou moins inédits (articles, synopsis, notes d’intentions), de correspondances et surtout nombre d’articles d’analyse. L’ensemble est organisé de manière à la fois chronologique et thématique : la fabrique du cinéma, le roman, l’effraction du « je » avec le tournant de l’Adversaire, le journalisme et l’enquête, et la religion.

Dire que ce recueil est absolument passionnant est encore un euphémisme nourri de réflexions sur la création, l’écriture, la fiction, le réel, il ouvre un nombre infini de pistes à creuser — surtout pour un écrivain, d’autant qu’effet de synchronicité il est tombé à un moment où justement je m’interrogeais sur ce lien au réel, mais à mon avis pour tout le monde. Si la partie sur le cinéma, bien qu’elle contienne de riches analyses et des textes inédits extrêmement intéressants, n’est pas celle qui m’a le plus nourrie, l’ensemble m’a tout de même permis de comprendre ce qui me plaît tant chez Carrère : le primat du romanesque du réel, avec ses invraisemblances que justement on n’oserait pas mettre dans une fiction. J’ai pris conscience que c’est ça aussi que j’interroge sans fin (sans arriver bien sûr à trouver de réponse) : cette absence de sens du réel, insupportable, que l’on essaie de pallier par l’écriture (ou pour d’autres par la religion). Ce livre s’ancre donc dans mes propres questionnements littéraires et existentiels, et m’a beaucoup nourrie ; l’article sur l’amour, notamment, qui a une place centrale chez Carrère, m’a beaucoup fait réfléchir.

Au-delà de ça, on ne peut qu’admirer l’éclectisme du talent de l’auteur, touche-à-tout qui s’intéresse à tout, et pour qui le cheminement est parfois plus important que le but, car on ne trouve pas toujours ce qu’on cherchait au départ.

Emmanuel Carrère, faire effraction dans le réel
Sous la direction de Laurent DEMANZE et Dominique RABATÉ
P.O.L, 2018

Un écrivain, de Laure Arcelin : l’auteur et son double

Il y a quelque chose chez toi qui m’échappe, Alexandre, me dit-elle avec un sourire désappointé, la veille de mon départ. Te rends-tu compte à quel point tu es en train de changer ? Par certains côtés, j’ai le sentiment que ton personnage et toi ne faites qu’un, mais peut-être as-tu toujours été ainsi. Ton succès ne fait que révéler cette part de toi-même…

Un roman portant un tel titre et abordant le sujet de l’écrivain et de son personnage ne pouvait que finir dans mes mains.

Alexandre Maigine vient d’obtenir le Goncourt, ce qui n’avait jamais été son ambition : écrivain discret, inconnu du grand public, il n’avait jusque-là produit que des essais, et il ne cherche pas du tout à faire carrière. Contrairement à son personnage, Alexis, mondain et superficiel, coqueluche des femmes et de Saint-Germain-des-Prés. jeté dans un tourbillon qui le dépasse, sans cesse confondu avec son personnage, Alexandre perd pied…

Un excellent roman, qui aborde des thèmes absolument passionnants, à commencer, et c’est de saison, par le cirque médiatique entourant les prix littéraires et en particulier le Goncourt, et qui finalement étourdit les écrivains en divertissement et les empêche de faire tranquillement leur travail : écrire. Plus généralement, le « milieu littéraire » est un peu égratigné, y compris les éditeurs pris en tenaille entre le désir de publier des livres qui se vendent, et celui de rechercher des textes de qualité, ces deux aspects étant incarnés par Vaudreuil fils et père.

Mais ce roman n’est pas simplement une satire : la réflexion la plus intéressante concerne l’identité, et le lien qu’entretien l’auteur avec son personnage. Il se place sous l’égide de Camus, et de cette réflexion (qui était justement mon sujet de méditation existentielle du jour où j’ai ouvert le roman, et je n’ai pu qu’y voir une synchronicité) dans l’Homme Révolté : Le monde romanesque n’est que la correction de ce monde-ci, suivant le désir profond de l’homme. Car il s’agit bien du même monde. La souffrance est la même, le mensonge et l’amour. Les héros ont notre langage, nos faiblesses, nos forces. Leur univers n’est ni plus beau ni plus édifiant que le nôtre. Mais eux, du moins, courent jusqu’au bout de leur destin… Bref, la littérature donne à la vie la cohérence qu’elle n’a pas. Alors, cet Alexis, double inversé de son auteur ? Réalisation d’une possibilité au bout de laquelle il n’est pas allé ? Incarnation de son vrai moi, qu’il n’ose pas être ? De fait, au fil du roman, la fiction déborde, et le personnage dévore de plus en plus sur son créateur, qui est bien décidé à ne pas le laisser faire.

C’est donc l’histoire d’un auteur en guerre contre son personnage, qui m’a un peu rappelé par moments Le Magnifique de Philippe de Broca. Malgré quelques maladresses et un aspect un peu scolaire au début, c’est un roman extrêmement intéressant sr la littérature.

Un Ecrivain
Laure ARCELIN
Robert Laffont, 2018

Je m’appelle Lucy Barton, d’Elizabeth Strout

Je m'appelle Lucy Barton, d'Elizabeth StroutEt je pensais : moi aussi, un jour, j’écrirai et les gens ne se sentiront plus aussi seuls ! (C’était mon secret. Quand j’ai rencontré mon mari, je ne lui en ai pas parlé tout de suite. Je n’arrivais pas à me prendre au sérieux. Sauf que, pour moi, c’était une affaire sérieuse. En secret, en secret, je me prenais très au sérieux. Je savais que j’avais la trempe d’un écrivain. Ce que je ne savais pas, c’était combien ce serait dur. Mais personne ne peut le savoir. Et ça n’a aucune importance.)

Un des romans de la rentrée littéraire que j’avais le plus hâte de lire : forcément, il s’agit d’une histoire d’écrivain. Je l’ai donc dévoré parmi les premiers, élégamment alanguie dans mon hamac !

C’est à l’occasion d’une hospitalisation que la narratrice, Lucie Barton, écrivain, revoit sa mère, avec qui elle n’avait que peu de contacts depuis son mariage : issue d’une famille très pauvre, elle a réussi à s’extraire de sa classe sociale, mais du coup ne parvient plus à communiquer avec sa famille. Se tressent alors trois temporalités : celle de l’enfance, celle de la maladie, et celle de l’écriture du roman que nous lisons.

Un roman d’une grande sensibilité, qui nous révèle finalement ce que l’écriture peut faire pour nous aider à mettre au jour nos failles les plus intimes. Un roman sur l’amour, le couple, les enfants, ce qui peut aller mal lorsque les êtres qui s’aiment ne parviennent plus à communiquer. Un roman, aussi, sur la pauvreté extrême et les différences de classes, mais traitées de manière particulière : si Lucy a vécu l’extrême pauvreté de son enfance comme une humiliation, ce n’est pas tant, fondamentalement, pour des questions d’argent, mais plutôt pour des questions de culture, et c’est bien son travail qui sauve Lucy du déterminisme social qui a happé son frère et sa soeur, mais pas elle, car grâce à ses heures de lecture et de devoirs, elle obtient une bourse pour l’université, et se sauve de son destin. C’est aussi, donc, un roman sur l’écriture, sur la fiction, ce qu’elle doit être et ce qu’elle propose au monde.

Bref, un roman riche, complexe, juste et délicat, merveilleusement écrit, qui fonctionne par fragments superposés, révélant toute la richesse de l’être et des liens qu’il tisse avec les autres. Un roman qui m’a beaucoup parlé !

Je m’appelle Lucy Barton
Elizabeth STROUT
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Brévignon
Fayard, 2017 (sortie le 30 août)

1% Rentrée littéraire 2017 — 5/6
By Herisson

Du réel, de la fiction, et autres concepts éculés

Littérature et réalitéOn glose beaucoup, en cette rentrée littéraire, sur les rapports entre le réel et la fiction. Certains se plaignent que les auteurs ne savent plus inventer d’histoires et se contentent de reprendre des histoires vraies, la leur (autofiction) ou celle de quelqu’un d’autre (exofiction) alors que dans le même temps les libraires se lamentent de ce que les gens ne veulent plus de fiction et réclament des témoignages, biographies et autres histoires « vraies ». Et lorsqu’ils rencontrent un auteur, les gens lui demandent immanquablement « mais c’est vrai, ce que vous racontez ? ».

A dire vrai (!), cette question du réel et de la fiction est assez récente en tant que telle (même si la poétique aristotélicienne essayait déjà de définir la littérature comme autonome par rapport au monde réel, Aristote affirme aussi que l’art poétique est toujours mimesis — enfin je résume en gros parce que c’est assez compliqué cette affaire là) et date du moment où le mot « littérature » apparaît, au XIXème siècle, avec l’autonomisation du champ littéraire issue du romantisme. Ce n’est qu’à partir de cette période que l’on va chercher à distinguer parmi les écrits ce qui est littérature et ce qui ne l’est pas : auparavant, les « Belles lettres » incluent dans leur champ tout ce qui est imprimé, aussi bien la poésie que l’histoire. On cherche alors, aussi, à séparer ce qui est réel et ce qui est fictif. A tort, sans doute : car il n’y a pas d’alternative, pas d’un côté le réel, de l’autre la fiction. Et lorsqu’Eschyle écrit Les Perses personne ne se demande ce qui est vrai et ce qui est faux. Car la réponse est comme souvent entre les deux termes. Dès qu’il y a récit, dès qu’il y a littérature, dès qu’il y a écriture, il y a fictionnalisation, déréalisation, quand bien même ce que l’on raconterait a bien eu lieu In Real Life ; inversement, la fiction n’est jamais pure : il y a toujours des petits faits vrais qui viennent l’ancrer dans le réel. La littérature est donc toujours mixte. Tout est une question de curseur : plus ou moins réel, plus ou moins fictif, mais toujours un peu des deux.

Prenons l’exemple du récit de voyage. Si je prends cet exemple, c’est parce que c’est le sujet de ma thèse, dans laquelle j’ai justement montré comment le réel était toujours miné, orienté par différents filtres qui viennent établir une distance entre le texte et son objet réel. En clair : on pourrait croire qu’il n’y a pas plus fidèle au réel que le texte viatique. Le voyageur, que ce soit dans des lettres, dans un journal de bord ou dans un véritable récit organisé, retranscrit ce qu’il voit, tel qu’il le voit, décrit les lieux, les costumes, la nourriture, les gens, dans une démarche qui a tout de scientifique voire ethnologique. Enfin, ça, c’est ce qu’on croit, parce que dans les fait, le voyageur aussi objectif tente-t-il d’être ne voit jamais les choses telles qu’elles sont, mais tel qu’il est : influencé par ses lectures, par son horizon d’attente, par certaines idéologies, par sa personnalité, son voyage n’est pas le même que celui de son voisin, quand bien même il suivrait strictement le même itinéraire. Et c’est encore plus flagrant lorsque le voyageur est un écrivain. Par exemple, lorsque Flaubert rencontre la prostituée Kuchiouk-Hanem, il la décrit d’une certaine façon, commençant d’ailleurs sa description par « ce fut comme une apparition », soit la même phrase introduisant la description de Mme Arnoult dans L’Education Sentimentale ; mais si ce cas est intéressant, c’est parce que Maxime du Camp, l’ami de Flaubert avec qui il a voyagé, la décrit aussi, et en lisant les deux textes on n’a pas forcément l’impression qu’il s’agit de la même femme. Du reste, lorsque Maxime publie son récit, il est fâché avec Gustave, et efface donc toute trace de lui dans son texte. Pour la sincérité, on repassera.

Mais l’exemple le plus intéressant est celui des Pyramides. On pourrait s’attendre a minima a un accord des voyageurs sur leur apparence et leurs proportions. Et bien non ! Hérodote affirme ainsi que la Grande Pyramide est pourvue d’un canal qui apporte l’eau du fleuve (ce qui est faux, comme l’ont montré les travaux archéologiques ultérieurs, mais on lui pardonne), que les pierres qui ont servi à sa construction sont venues d’ailleurs, et surtout, et c’est là la pomme de la discorde, que sa base égale sa hauteur ; un peu plus tard, Strabon quant à lui assure que la hauteur est légèrement supérieure à la base et au XVIII° siècle Volney soutient le contraire, tout en notant qu’ »on n’est point encore d’accord sur leurs dimensions », bien qu’elles aient été mesurées plusieurs fois, chaque mesure ayant donné un résultat différent ; Nerval pour sa part se montre d’accord avec Hérodote, « leur largeur égale leur élévation » — et il a d’ailleurs tort puisque l’on sait désormais avec certitude (enfin, espérons) que la base, 232m, est bien supérieure à la hauteur, 146m. Raison de ces désaccords ? Sans doute chaque voyageur a-t-il observé les lieux depuis un endroit différent, et que cela change la perspective.

La conclusion est claire : quoiqu’il arrive, le réel n’est jamais perçu que par un point de vue. Et ne peut donc jamais être donné tel qu’il est. Le raconter, le décrire, c’est donc toujours, plus ou moins, le rendre en partie fictif.

Alors réel, fiction, vrai, faux : on s’en moque ! L’essentiel est que ce soit bien écrit !

(NB : la photographie est là à titre illustratif : je ne me suis pas servie de cet ouvrage — dont je vous recommande néanmoins la lecture — pour écrire l’article)

Sophie Calle, fictions de l’intime à Beaubourg

Non, Beaubourg ne propose pas une nouvelle rétrospective à Sophie Calle. Mais l’autre jour, profitant de ma découverte du nouvel accrochage des collections d’art moderne, j’ai pris le temps de musarder un peu à l’étage art contemporain, et notamment dans l’exposition « Une histoire. Art, architecture et design des années 1980 à nos jours » (visible jusqu’au 11 janvier 2016), qui propose des clefs de lecture sur la création la plus contemporaine. Je n’ai pas grand chose à dire sur l’exposition dans son ensemble, par contre j’ai passé un long moment dans une salle en particulier, celle qui est consacrée à l’artiste comme narrateur et aux fictions de l’intime. Ce sujet m’intéresse, d’autant que c’est le titre d’un des programmes de littérature comparée lorsque j’ai passé l’agrégation. Mais ici, ni Virginia Woolf, ni Paul Valery, ni Schnitzler, mais Sophie Calle, avec deux projets.

Le premier est celui qu’elle a mené en collaboration avec Paul Auster, on ne s’étonnera donc pas qu’il m’ait particulièrement intéressée. Dans Leviathan, pour construire le personnage de Maria, Paul Auster s’était inspiré de plusieurs travaux réels de Sophie Calle : la Suite vénitienne (1980) dans laquelle elle suit un homme de Paris à Venise, et le photographie à son insu ; L’Hôtel C. (1984), où elle se fait engager pendant trois semaines comme femme de chambre et où elle enregistre les faits et gestes des clients ; la filature réalisée en 1981 par un détective privé qu’elle paie pour la suivre et enquêter sur elle. L’ensemble donne un dispositif hybride de textes et d’image. A ces projets réels, Paul Auster ajoutait d’autres actions, inventées par lui. Du coup, Sophie Calle a eu envie, avec The Gotham Handbook, d’inverser le procédé et de tenter de se rapprocher encore plus du personnage de Maria en suivant les instructions de l’écrivain, réunies sous le titre « Mode d’emploi pour embellir la vie à New-York » : sourire aux gens, leur parler, leur offrir sandwich ou cigarettes, engager la conversation avec eux. Et voir ce qui en résulte*.

Deuxième projet exposé : « Douleur exquise » (1984-2003), qui fait le récit, à la manière d’une enquête, d’une rupture amoureuse, et s’inscrit dans le projet global de Sophie Calle de constituer des archives autour de son histoire. L’oeuvre met ici en regard le témoignage de Sophie Calle avec les paroles d’anonymes qui répondent à la question « quel est le jour où j’ai le plus souffert ? » et dresse ainsi un portrait intime de la douleur à visée cathartique.

Cela m’a passionnée, et m’a permis de comprendre quelque chose concernant ma relation avec l’art contemporain : je suis beaucoup plus touchée et réceptive lorsque l’artiste s’intéresse aux mots et inclut du texte dans son projet !

*Vous remarquerez que j’ai trouvé le moyen de m’insérer moi-même dans le projet grâce à un processus de mise en abyme réfléchi !