La Sirène, le Marchand et la Courtisane, de Imogen Hermes Gowar : cabinet de curiosité

Et puisque l’amour entrave le jugement et l’expérience même chez les esprits les plus sages, que espoir y a-t-il pour le reste d’entre nous ?

Quel drôle de titre. Il me fait penser à Lautréamont, et à cette rencontre fortuite entre un parapluie et une machine à coudre sur une table de dissection qui crée le beau. Et c’est exactement ce qui se passe dans ce roman.

Londres, 1785 : Mr Hancock, un marchand, est bien surpris lorsque le capitaine d’un de ses bateaux, dont il n’avait plus de nouvelles, revient certes sans le bateau, mais avec une Sirène. Objet de curiosité, celle-ci va faire basculer le destin de son propriétaire.

Etrange roman, à dire vrai : plein de fantaisie et d’onirisme, il flirte avec le conte philosophique pour interroger les forces sombres de l’inconscient et du désir. La Sirène : ce qui nous tente, ce que nous désirons, mais que nous ne pouvons pas avoir. Il se dégage des pages, par moment, une insondable tristesse, qui nous touche comme elle touche les personnages, comme si le roman avait quelque vertu magique. Quant aux personnages eux-mêmes, ils sont particulièrement touchants, notamment Angelica, la Courtisane, qui m’a beaucoup émue…

Un roman que j’ai pris énormément de plaisir à lire, et que je vous recommande chaudement si vous avez besoin d’un peu d’évasion !

La Sirène, le Marchand et la Courtisane
Imogen Hermes GOWAR
Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Maxime Berrée
Belfond, 2021

Le matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier : une manière poétique d’habiter le monde

La physique, la biologie, les mathématiques, à leur extrême pointe, recoupent aujourd’hui certaines données de l’ésotérisme, rejoignent certaines visions du cosmos, des rapports de l’énergie et de la matière, qui sont des visions ancestrales. Les sciences d’aujourd’hui, si on les aborde sans conformisme scientifique, dialoguent avec les antiques mages, alchimistes, thaumaturges. Une révolution s’opère sous nos yeux, et c’est un remariage inespéré de la raison, au sommet de ses conquêtes, avec l’intuition spirituelle. Pour les observateurs vraiment attentifs, les problèmes qui se posent à l’intelligence contemporaine ne sont plus des problèmes de progrès. Il y a déjà quelques années que la notion de progrès est morte. Ce sont des problèmes de changements d’état, des problèmes de transmutation. En ce sens, les hommes penchés sur les réalités de l’expérience intérieure vont dans le sens de l’avenir et donnent solidement la main aux savants d’avant-garde qui préparent l’avènement d’un monde sans commune mesure avec le monde de lourde transition dans lequel nous vivons encore pour quelques heures. 

Je suis souvent frustrée par les ouvrages scientifiques : pas seulement parce que j’ai l’impression que ce que nous savons est une goutte dans l’océan de ce que nous ne savons pas, mais surtout parce que les scientifiques ont souvent cette tendance qui m’agace à nier l’existence de ce qu’ils ne peuvent pas expliquer, alors même que l’histoire des découvertes scientifiques devrait les conduire à un peu plus d’humilité ; c’est ce que je reprochais récemment à la conclusion de l’essai d’André Brahic, et c’est pour cela que j’aime les essais de Didier van Cauwelaert : l’ouverture d’esprit, qui consiste à ne rien rejeter a priori (sans pour autant tout gober). Et c’est exactement cet esprit que j’ai retrouvé dans cet essai, qui date de 1960 et qui était mentionné dans Hippie de Paulo Coelho. 

Le but de cet essai est de réconcilier la science et la spiritualité, le matérialisme et l’ésotérisme, en ouvrant des portes, en observant les faits et en posant des questions, autour de ce que les auteurs appellent « fantastique », à savoir ce qui ébranle les lois de l’univers telles que nous les connaissons, mais qui n’est pas nécessairement irréel. La première partie montre comment le XIXe siècle a fermé la porte à ce fantastique et que le XXe siècle essaie de la rouvrir tout en restant attaché au positivisme et à l’idée qu’il n’y a plus rien à découvrir ni à inventer. Il s’agit donc de regarder le passé au lieu d’oublier les connaissances des Anciens, et les auteurs prennent donc appui sur l’alchimie et les civilisations disparues. Dans un second temps, les auteurs mènent une réflexion sur l’histoire invisible, à savoir celle dont on ne parle pas d’habitude, en prenant l’exemple de l’Allemagne nazie et de ses fondements ésotériques et mystiques. Enfin il est question du fantastique intérieur et de l’infini de l’homme, ces facultés qu’il n’utilise pas ou peu ou mal mais qui peuvent le mener à l’accomplissement.

Inutile de vous dire que j’ai dévoré cet essai avec gourmandise tant c’est exactement ce qui me passionne : jamais péremptoire, il oblige à un pas de côté par rapport à ce qu’on considère habituellement comme d’un côté « la science » et de l’autre disons « la magie », et invite à sortir du dualisme pour choisir la voie moyenne entre le rationalisme acharné souvent entaché d’un biais de confirmation (on exclut tout ce qui tendrait à remettre en cause tout ce que l’on pense être le fonctionnement du monde) et l’occulte. En fait, en le lisant, j’ai souvent pensé à Boileau : le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblables. Les chapitres sur les civilisations anciennes, l’alchimie et les fondements ésotériques du nazisme sont absolument fascinants (au point que je me suis fait une bibliographie pour creuser ces questions, je vous préviens). Et j’aime surtout cette idée d’ouverture d’une nouvelle ère pour l’homme, où il trouvera son accomplissement véritable.

Bref, un essai passionnant et vivifiant, qui pose beaucoup de questions et invite à la réflexion, même si tout n’est pas à prendre pour argent comptant !

Le matin des magiciens. Introduction au réalisme fantastique
Louis PAUWELS et Jacques BERGIER
Gallimard, 1960 (Folio, 1972-2018)

Les rêves dans la maison de la sorcière de Howard Phillips Lovecraft, Mathieu Sapin et Patrick Pion : nuits de cauchemars

Étaient-ce les rêves qui avaient engendré la fièvre ou bien la fièvre qui avait engendré les rêves, je l’ignorais… Je ressentais seulement, tapie dans l’ombre, l’horreur purulente et glacée de la vieille ville et de cette insalubre et maudite mansarde où j’écrivais et étudiais avec acharnement, aux prises avec les chiffres et les formules. J’avais développé une sensibilité auditive presque surnaturelle et le moindre bruit était devenu intolérable. Il m’avait même fallu arrêter la pendule bon marché posée sur la cheminée et son tic-tac infernal… La nuit, les vibrations lointaines de la ville obscurcie, les affreuses cavalcades des rats derrière les cloisons vermoulues et les craquements des invisibles poutres de cette maison séculaire suffisaient à déchaîner dans mes oreilles un tumulte strident.  

Comme je suis toujours un peu bloquée sur la fiction longue (mais je ne désespère pas, ça va bien finir par revenir) je me suis dit que j’allais tenter la bande dessinée, et j’ai jeté mon dévolu sur cet album, pour la simple et bonne raison qu’il parle de sorcière, et que c’est ma lubie actuelle. Même si dans le cas présent il s’agit de la sorcière telle qu’elle est souvent représentée dans l’imaginaire collectif : vieille, laide et dévouée au Mal à l’état pur.

L’histoire est adaptée d’une nouvelle de  Howard Phillips Lovecraft : un étudiant en mathématiques s’est installé dans la chambre de bonne d’une vieille maison peu accueillante, là même où vécut, deux siècles plus tôt la sorcière Keziah Mason, dont la mystérieuse disparition n’a jamais été élucidée. Quelques mois après son installation, il se met à faire d’étranges rêves…

A ne pas lire avant de dormir, sinon on risque de ne pas fermer l’œil de la nuit ou de faire des cauchemars mettant en scène la sorcière : très sombre, très angoissant, cet album, tant sur le plan de l’histoire que des dessins, fiche vraiment la trouille — tout en nous plongeant dans des abîmes de réflexion, où se mélangent mathématiques, physique quantique (j’avoue : je n’ai pas tout compris) et sorcellerie : bien qu’elle soit, comme c’est la tradition, associée au Mal (ce qui m’a un peu agacée, je dois dire), la sorcière est surtout, ici, celle qui dispose d’un savoir dépassant de très loin celui des plus grands scientifiques et qui, grâce à certaines figures géométriques, parvient à voyager entre les mondes, et notamment la fameuse quatrième dimension !

Un très bel album donc sur un thème assez éculé, et qui parvient à mêler sciences et sorcellerie — tout en faisant peur !

Les rêves dans la maison de la sorcière
Mathieu SAPIN (adaptation) et Patrick PION (dessin)
d’après une nouvelle de Howard Phillips LOVECRAFT
Rue de Sèvres, 2016

Bird Box, de Susan Bier : heureux les aveugles…

Si vous regardez, vous mourrez…

Bird Box est l’un des phénomènes du moment sur Netflix. Je serais totalement passée à côté (parce que ce n’est pas du tout le genre de choses que je regarde d’habitude) si ma maman, qui elle aime ce genre d’histoires « à la Stephen King », ne m’en avait pas parlé avec un certain enthousiasme lors du repas du 1er janvier. Je me suis donc collée devant quelques jours plus tard.

Un phénomène étrange rend les gens fous et les pousse au suicide. Pour certains, il s’agit de l’Apocalypse, mais pour les survivants, il s’agit avant tout de le rester, et ils comprennent vite qu’il y a, dehors, quelque chose qu’il ne faut surtout pas regarder. Ils comprennent aussi que les oiseaux ont la faculté d’avertir du danger. Cinq après l’apparition du phénomène, Malorie et ses deux enfants doivent prendre la fuite et descendre la rivière en bateau pour trouver un groupe, tout cela les yeux bandés…

Alors au premier degré, on a un film assez terrifiant — et le parti pris de ne pas montrer les créatures participe à ce sentiment. On suit avec beaucoup d’intérêt l’histoire. Mais voilà : lorsque le générique de fin a commencé, je me suis retrouvée comme une poule devant un cure-dent. Je me suis dit « tout ça pour ça ». En fait, c’est un bon divertissement, mais au final totalement creux et vide car on n’a jamais de réponses : pourquoi ? Comment ? Qui ? Quel est le sens de ce phénomène ? Pourquoi les créatures n’entrent pas dans les maisons ? Pourquoi les aliénés ne sont pas touchés ?

Alors, j’ai essayé moi-même de trouver du sens. J’ai pensé au Sermon sur la Montagne. J’ai pensé à la Caverne de Platon, et à une vérité métaphysique qu’il ne faut pas voir sous peine de sombrer dans la folie. Enfin, j’ai essayé de penser le sens, mais sans conviction, et j’en suis revenue à ma conclusion de départ : il manque un truc. Du sens. Et moi, j’aime mieux quand les choses ont du sens. Et d’après mes recherches, le roman n’en propose guère plus…

J’ai donc passé plutôt un bon moment de divertissement avec ce film, mais je suis restée sur ma faim.

Bird Box
Susan BIER
D’après le roman de Josh Malerman
Netflix, 2018

The haunting of Hill House, de Mike Flanagan : qui sont les fantômes ?

L’amour est un renoncement à toute logique. Le renoncement volontaire aux pensées rationnelles. On lui cède, ou on le combat. Mais nous ne pouvons pas faire de compromis. Et sans l’amour, nous ne pouvons pas vivre raisonnablement, ni longtemps, dans des conditions de réalité absolue. 

La série qui cartonne sur Netflix depuis sa sortie mondiale le 12 octobre. Habituellement, ce n’est pas trop mon truc, je suis beaucoup trop impressionnable et émotive et comme je ne suis pas spécialement masochiste contrairement à ce qu’on pourrait croire parfois, j’évite les films et séries qui pourraient me faire faire des cauchemars. Mais. Comme on était en période d’Halloween et que, tout de même, ça avait l’air d’une excellente série, j’ai jeté un œil par curiosité, avant de jeter tout le reste.

Steven Crain est un écrivain à succès, spécialisé dans les histoires de fantômes. Son premier livre était consacré à Hill House, la maison hantée la plus célèbre des Etats-Unis, où il a vécu enfant. Mais lui-même, contrairement à ses sœurs et à son frère, n’en a jamais vu, et d’ailleurs, il n’y croit pas. Jusqu’à ce que…

Une série qui mérite pleinement son succès, très éprouvante émotionnellement, mais parce qu’elle n’est pas, seulement, une série d’épouvante : d’une grande profondeur symbolique, philosophique et métaphysique, elle interroge nos liens avec nos peurs les plus intimes, la mort bien évidemment, mais aussi les regrets, les remords, les souvenirs… tout ce qui peut nous hanter. Pour autant, la dimension fantastique est bien là, avec un vrai travail sur le gothique et l’histoire du genre : un manoir qui s’anime la nuit, des bruits, des cognements, une pièce fermée. Au fil des épisodes, construits sur une alternance entre le passé de la famille Crain et son présent, la tension monte et la terreur avec. Au début, les phénomènes paranormaux sont suggérés, de manière à rester dans l’indécision propre au genre fantastique et qui est tellement difficile à rendre sur écran. Et puis ils se font de plus en plus envahissants, prenants, réels, à mesure que l’on met le doigts sur les secrets enfouis.

Je vais être honnête : je n’ai pas tout à fait tout compris, mais je pense que ce n’est pas grave : cette série m’a littéralement scotchée, remuée, pas mal fait pleurer, mais aussi beaucoup fait réfléchir sur mes propres fantômes… A voir donc, pas seulement pour se faire peur un soir d’Halloween !

The Haunting of Hill House
Mike Flanagan
Netflix, 2018 (une saison 2 serait en réflexion, centrée sur une autre famille)

The mist, de Christian Torpe

The mist, de Christian TorpeComme je l’ai déjà dit mais je ne sais plus où, autant je n’aime guère lire Stephen King (désolée…), autant j’adore les films et les séries tirés de ses œuvres. C’est comme ça que je me suis retrouvée à regarder cette série proprement terrifiante.

Une petite ville des Etats-Unis est soudain envahie par une brume épaisse qui abrite des monstres et suscite des événements fantastiques. Les habitants, obligés de se réfugier qui dans un supermarché, qui dans une église, et confrontés à une situation de crise violente, réagissent de manière très diverses…

Tout l’intérêt de cette série, sur laquelle j’ai lu des critiques plus sévères qu’elle ne le mérite, est bien là : comment la situation de crise révèle le meilleur ou le pire d’un individu — à croire que les scénaristes avaient lu Pierre Bayard. Après, cela reste assez classique, mais efficace : angoissant, parfois violent (à ne pas regarder à l’heure du repas car certaines scènes sont assez écœurantes), et mystérieux car on se demande bien quelle est l’origine et le principe de fonctionnement de cette brume, qui semble épargner certains protagoniste, et de multiples interprétations circulent. Nous n’aurons pas le mot de la fin (à moins de lire la nouvelle de King ou de regarder le film, peut-être) car la saison 1 se termine en quenouille et que l’on a appris récemment qu’il n’y aura pas de saison 2, faute d’audience. Du coup, je ne conseille pas de vous lancer, sauf si vous aimez rester sur votre faim…

The Mist
Christian TORPE
D’après la nouvelle éponyme de Stephen KING
2017

Stranger Things, de Matt et Ross Duffer

Stranger Things, de Matt et Ross DufferFriends don’t lie.

Je sais, j’ai un an de retard pour cette série diffusée l’été dernier, mais comme la saison 2 sort le 27 octobre, finalement, on peut presque dire que je suis en avance. Bref. Toujours est-il que lorsque j’ai parlé de The OAplusieurs personnes m’ont lancée sur la piste de ce programme, car les deux semblent être plus ou moins liées, et comme parfois j’écoute les conseils…

Hawkins, dans l’Indiana, est une petite ville qui semble tout ce qu’il y a de plus paisible jusqu’à ce qu’un soir de novembre 1983 Will Byers, douze ans, disparaisse sans laisser de traces. Dans le même temps, une mystérieuse petite fille, qui dit s’appeler Eleven, dotée de pouvoirs psychiques, fait son apparition, et est recueillie par les amis de Will, qui comptent bien le retrouver grâce à elle…

On retrouve ici les ingrédients habituels de ce type de programmes : une petite ville isolée, des gens qui disparaissent, un laboratoire de recherches gouvernementales pas très nettes, des pouvoirs psychiques. On pourrait donc être déçu. Et pourtant, il s’agit là d’une excellente série, très bien menée et angoissante, qui finit par être totalement addictive. Plongé dans cette ambiance si particulière des années 80, le spectateur reconnaîtra nombre de références, et pas seulement à Stephen King qui vient pourtant tout de suite à l’esprit. On retrouve quelque chose de Spielberg avec ces gamins un peu en marge dont la passion est de jouer à « Donjons et Dragons », toujours sur leur vélo, de quelques films d’horreurs qu’on regardait délicieusement effrayé en mangeant du pop corn, et, plus déroutant, quelque chose de Twin Peaks Et tellement d’autres…

Bref : une série d’une grande richesse, qui se regarde à la fois pour l’histoire elle-même et pour ce tissage de références, et qui demeure bien mystérieuse… On attend la suite avec impatience !

Stranger Things
Matt et Ross DUFFER
Netflix, 2016 (en cours de production)