Les chemins de désir, de Claire Richard : fantasmogenèse

Notre vie pornographique, celle que racontent nos souvenirs de porno mis bout à bout, a des réponses sur qui nous sommes.

Pour cette première lecture de l’année, qui est aussi une première lecture « coquine » puisque nous sommes le premier mardi du mois, nous allons parler de désir et de pornographie et de fantasmes.

Dans ce roman, Claire Richard s’intéresse aux mutations du porno, mais aussi à l’effet qu’il a sur le désir et les fantasmes. La narratrice le découvre pour la première fois en tombant, à huit ans, sur des bandes dessinées « pas pour les enfants ». Puis à 13 ans, à 16 ans, à 20 ans, à 30 ans… la pornographie émaille sa vie, traçant ses chemins de désir (les sentiers qui se forment à côté des chemins prévus), et lui permettant d’explorer le champ infini des fantasmes.

Je crois que j’ai rarement lu quelque chose d’aussi brillant sur le sujet du désir : ce qu’il a d’indomptable, de complexe, de non-politiquement correct, d’indomesticable et parfois d’inavouable, bref, le désir qui n’est pas toujours blanc ou noir mais souvent gris. Alors le roman nous invite à explorer nos propres chemins de désir (et cette métaphore est extraordinaire dans ses significations), à interroger notre rapport à la pornographie qui en dit beaucoup sur qui nous sommes : par un processus de fantasmogenèse, remonter les chemins de désir jusqu’à la source des fantasmes, comment ils se fabriquent, quelles sont leurs frontières ? C’est aussi un exercice de shadow work : YouPorn entraîne l’utilisateur sur des territoires qu’il n’aurait pas imaginé. Se pose alors la question : mais pourquoi ça m’excite ? Et ce déchirement, cette honte de ses propres fantasmes : comment peut-on être féministe et fantasmer sur des scènes de domination, et accepter l’industrie du porno et ses métamorphoses ?

Ce roman est très court, mais complexe, et il dit une multitude de choses sur le désir qui méritent d’être réaffirmées.

Les chemins de désir
Claire RICHARD
Le Seuil, 2019

C’est aussi un podcast

Lu par Noukette

Chez Stephie

Nuits d’encre, de Françoise Rey

Nuits d'encre, de Françoise ReyOui, la première fois, c’est la promesse d’une longue série d’autres fois. Mais c’est aussi un deuil de quelque chose qui n’arrivera plus. Il ne peut pas y avoir plusieurs premières fois…

Ce n’est pas parce que j’ai manqué le rendez-vous le mois dernier que j’ai abandonné ma promesse de continuer à honorer tous les premiers mardi du mois, et ce même si le rendez-vous de Stephie n’existe plus officiellement, la littérature érotique. Et ce mois-ci, j’ai eu envie de lire Françoise Rey, une des grandes plumes de la littérature érotique française, à l’occasion de la réédition de ce recueil de nouvelles sur le thème de la nuit, paru pour la première fois en 1994.

Six nouvelles composent ce recueil. La première, « nuit de noce », assez longue, raconte la première nuit conjugale, dans un hôtel de Bruges de deux jeunes mariés, rédigée sous le coup de la passion violente que lui avait inspirée « l’homme aux yeux jaunes », celui de La Femme de papier. Viennent ensuite une « nuit viking » avec un puissant guerrier, une « nuit blanche », nuit de Noël neigeuse dans la cabine d’un routier, une « nuit noire » à la fin assez inattendue, des « nuits courtes » qui tournent court avec divers personnages, et une lettre écrite « après la nuit ».

Arrêtons-nous d’abord sur la première nouvelle, qui m’a fort déplu. Pourtant, cela commençait bien : un hôtel luxueux, du champagne, des personnages qui citent Baudelaire et qui intellectualisent l’érotisme — les tabous, les limites, les fantasmes. Bref, un univers qui me plaît. Mais. Tout, dans cette nouvelle passe par le dialogue. Or, le dialogue, c’est extrêmement difficile, et pour tout dire casse-gueule, déjà en règle générale, alors dans le domaine érotique n’en parlons pas. Du coup, j’ai trouvé qu’absolument tout dans cette nouvelle non seulement sonnait faux, mais encore était à certains moments parfaitement ridicule. Résultats : j’ai souvent éclaté de rire, ce qui, on en conviendra, n’est pas tout à fait le but recherché lorsqu’on se plonge dans ce type d’ouvrages. J’ai aussi eu beaucoup de mal avec la relation de ce couple, très stéréotypée. Bref, pour moi cette nouvelle est un peu un exemple de ce qu’il ne faut pas faire.

Et c’est d’autant plus dommage que les autres nouvelles du recueil sont une vraie réussite : magnifiquement écrites, dans un style très métaphorique voire poétique, d’une grande sensualité et d’une vraie force érotique, mélange subtil d’élégance d’où jaillit la crudité, elles mettent en place des situations, des tons et des points de vue extrêmement variés, où les personnages vont au bout de leurs fantasmes (même si domine celui de l’inconnu puissant et viril qui vous prend sauvagement) et envoient valser les tabous.

Du coup, cela donne un recueil finalement inégal, et c’est dommage : je dirais donc qu’il faut le lire, mais en passant la première nouvelle, sauf si vous aimez les blablas, ce qui n’est pas trop mon cas !

Nuits d’encre
Françoise REY
Tabou, 2017 (1994)

A cœurs pervers, d’Octavie Delvaux

A coeur perversIls le savent, le manque, c’est le sort de tous les couples illégitimes. Ils ne sont ni les premiers ni les derniers à le vivre. Mais, comme tous les amants, ils ont l’illusion que leur histoire est la plus forte, qu’elle n’est comparable à nulle autre. Leur passion résistera-t-elle à ce nouvel obstacle ? S’accommodera-t-elle de la frustration qui les guette ? Ne plus pouvoir se toucher, s’embrasser, se baiser, mêler leurs souffles, leurs fluides. Pendant 10 jours. 240 heures. Non, impossible. 14440 secondes à rêver de sa peau sans y avoir accès, se dit Laure. Insurmontable. On ne devrait jamais faire de telles conversions.

En matière d’érotisme, sauf exception, j’ai de plus en plus tendance à préférer les nouvelles aux romans. C’est la raison pour laquelle je ne m’étais pas encore penchée sur l’oeuvre d’Octavie Delvaux, sinon à l’occasion de quelques recueils Osez vingt histoires. Mais là, forcément, ce recueil a fait tilt.

A travers 23 nouvelles, Octavie Delvaux explore toutes les facettes de la sexualité, des plus lumineuses aux plus sombres, et notamment l’éternel couple Eros/Thanatos, qui chacun constituent une des deux parties du recueil. D’un côté le sexe solaire, ludique, joyeux, animé par la pulsion de vie ; de l’autre, une dimension plus sombre, violente, traversée par la pulsion de mort.

L’ensemble est particulièrement réussi, charnel, animal, et très troublant : on est au coeur du désir, dans ce qu’il a de plus brut, sans tabous. Les fantasmes les plus divers se donnent à voir à travers des situations variées et des dispositifs narratifs parfois très originaux, qui dynamitent les tabous, quitte à secouer un peu le lecteur, comme par exemple avec la nouvelle « Fille du soleil », dont le point de vue est très déconcertant mais donne un résultat absolument superbe, ou encore « A la vie, à la mort », dernier récit de la section « Eros » et qui en fait sert de jonction entre les deux pôles. Du reste, malgré cette construction, on sait bien qu’Eros et Thanatos sont inséparables, même s’il y en a toujours un qui domine.

Bref, un recueil d’une grande puissance érotique, que je vous conseille vivement, et si cela vous dit, je vous propose, en partenariat avec La Musardine, d’en gagner un exemplaire. Pour tenter votre chance, rien de plus simple :
1. Un petit commentaire poli pour me dire que vous participez
2. Un mail avec en objet « Concours La Musardine » et dans lequel vous m’indiquerez votre nom et votre adresse complète (et éventuellement le pseudo sous lequel vous avez commenté, si vous en avez utilisé un) à irreguliere.blog[at]gmail.com
3. Tout cela avant samedi 7 mai à minuit !

Edit : le concours est terminé. C’est Framboise qui gagne ! Merci de votre participation !

A Coeur pervers
Octavie DELVAUX
La Musardine, 2016

Mardi-c-est-permisBy Stephie

Contes pervers, de Régine Deforges

Contes perversLa plainte était un souvenir, une respiration, le rythme d’un battement, régulier coup de rame à l’intérieur d’elle-même. C’était vrai que ça tenait à peu de chose. Mais elle était justement éblouie par ce peu de chose, à la fois aérien et acéré. Ça lui était venu d’un coup, dans l’ombre de ce présage élégant sur le pont d’un bateau : un besoin pressant, nouveau, comme un acte de foi érotique dans une nature fière et rigoureuse.

L’autre jour, j’ai fait du rangement dans ma bibliothèque. Le but était de rassembler toute ma collection de littérature érotique sur un même rayon. Et là, je suis tombée sur cet ouvrage, que j’ignorais totalement posséder, je me demande même s’il est à moi, mais en même temps je ne vois pas bien à qui il pourrait être d’autre. Bref. J’ai pris ça comme un signe : celui d’un nécessaire retour aux fondamentaux de l’érotisme.

Neuf contes, neuf situations qui visent à amuser, à distraire — à exciter sans doute — le lecteur, en explorant les fantasmes les plus profonds, les plus sombres, les plus inquiétants. Jeux pervers, ils font fi des tabous, la seule loi étant ici celle du plaisir.

Et bon sang que ça fait du bien ! Evidemment, à ne pas glisser entre toutes les mains : l’ouvrage porte bien son titre, c’est « pervers », et certaines situations, certains textes peuvent mettre mal à l’aise le lecteur, même averti. Mais dans le titre il y a aussi « contes » : les situations sont donc avant tout des fantasmes et non des réalités, l’imagination s’affranchit de toutes limites et le poétique et l’onirique dominent, avec une présence très forte de l’exotisme, du voyage, mais aussi d’un certain mysticisme païen, d’une conception de l’érotisme comme art. Le tout servi par une véritable écriture, un vrai talent pour rendre des ambiances de débauche sans vulgarité, un certain raffinement aussi : dans quel autre ouvrage trouve-t-on le terme rare d' »olisbos » à la place de son équivalent commun (je vous laisse chercher…) ?

J’ai particulièrement aimé le dernier compte, qui met en scène une auteure de textes érotique en panne d’inspiration : mise en abyme subtile et intéressante. Mais l’ensemble est un régal à ne pas refuser. Parfois, ça fait du bien aussi de se replonger dans les classiques !

(En revanche, dans son introduction, Régine Deforges déconseille le film du même nom qu’elle a réalisé et qu’elle trouve mauvais).

Contes Pervers
Régine DEFORGES
Fayard, 1980

Mardi-c-est-permisBy Stephie