L’autre côté du Paradis, de Sally Koslow : le dernier amour de Fitzgerald

Voilà. C’est ainsi que tout a commencé, au cours d’une nuit tendre, ô combien. Beaucoup plus tard, je comprendrais que, ces tout premiers jours, une part de la valeur que nous nous accordions mutuellement reposait sur le peu que nous savions du passé l’un de l’autre.

Pour moi, comme pour beaucoup j’imagine, Francis Scott Fitzgerald est pour toujours associé au nom de Zelda. Aussi ignorais-je totalement qu’il avait eu un autre grand amour dans sa vie, avec qui il l’a d’ailleurs terminée : Sheilah Graham. Ce roman était donc l’occasion de me pencher sur la question.

1937. Fitz a 40 ans, il n’est plus que l’ombre de l’écrivain de génie qu’il fut et tente de se refaire en travaillant pour le cinéma ; Zelda, considérée comme folle, est pensionnaire d’un sanatorium. Sheilah Graham elle est échotière à Hollywood et s’apprête à épouser un lord anglais qu’elle aime moyennement. Leur rencontre ressemble à une évidence, et jusqu’à la mort de Scott sera faite de hauts, et de beaucoup de bas…

Très intéressant, le roman, écrit à la première personne, est centré sur le personnage de Sheilah Graham (la vie de Scott, on la connaît) : née Lily Sheil, son enfance aurait pu être écrite par Dickens, et sa vie toute entière ressemble à un roman dont l’héroïne parvient à se réinventer en changeant de nom, en oubliant ses origines et en s’en donnant d’autres, plus prestigieuses — ce qui a son revers : vivre dans la crainte d’être démasquée. Une sorte d’aventurière, clivée et déchirée, qui cherche la sécurité avec des hommes riches, et qui rencontre un jour l’amour, le vrai. Scott n’est pas, à proprement parler, un prince charmant : alcoolique, hanté par Zelda dont l’ombre plane sur tout le roman, génie qui gâche son talent et dont le nom ne fait plus vendre, il peut parfois se montrer et violent. Une sorte de Dr Jeckyll et Mr Hyde, et cette histoire d’amour entre deux écorchés, chaotique, ne cesse de nous conduire sur des montagnes russes.

Il y a de très beaux passages. Mais j’ai trouvé que malheureusement l’ensemble manquait un peu d’émotions, de couleurs, de reliefs, et ne parvenait pas pleinement à restituer la magie, ni de l’époque ni de l’amour. Cela reste un roman intéressant parce que le sujet l’est, complétant le puzzle fitzgeraldien, mais il manque ce petit truc qui l’aurait rendu passionnant ! A lire cependant si vous vous intéressez à Fitz ou à l’âge d’or hollywoodien.

L’autre côté du paradis
Sally KOSLOW
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Elisabeth Peellaert
Lattès, 2018

 

Arthur et Paul, la déchirure de René Guitton : une invitation au voyage

Première rencontre, premier choc. Tous deux se reconnaissent en l’autre et comprennent que leur amour sera leur existence. Le bernard-l’ermite cherche un protecteur. Il se jette en Paul, se loge au plus profond de sa coquille, et la passion s’impose d’emblée comme une évidence. La fièvre s’empare d’eux, incontrôlable, les liens se resserrent comme des fils qu’on entrelace, et l’engrenage se met en marche. Défaillance, aliénation amoureuse, ou délicieuse perdition dans les émois du corps. L’ouragan lui remonte en pleine conscience malgré sa volonté de le murer.

L’endroit est situé derrière la Grand-Place de Bruxelles, à côté de l’hôtel Amigo, en face de la pâtisserie Dandoy, et on peut manger une gaufre en y projetant ses rêverie. L’hôtel n’existe plus, mais une plaque commémorative rappelle les faits :  « Ici s’élevait l’hôtel « A la ville de Courtrai » où, le 10 juillet 1873, Paul Verlaine blessa Arthur Rimbaud d’un coup de revolver ». C’est souvent ce fait divers que l’on retient de l’histoire, il en est le climax. Mais avant, et après ?

Deux poètes, deux génies, deux étoiles filantes qui se percutent violemment. Remontant aux source de leur enfance et de leur vocation, le roman nous raconte les destins de Paul (Verlaine) et Arthur (Rimbaud), ivres de poésie et d’amour.

Ce roman est une véritable invitation au voyage. A travers l’espace physique d’abord, entre Londres, Charleville, Mons, Bruxelles, Stuttgart, Paris, et tous les rêves d’ailleurs des deux protagonistes. A travers la poésie, puisqu’il est subtilement tissé de vers, et s’intéresse de près à ces liens magnifiques entre le poète et le voyant, avec une petite dose de mysticisme. Mais, surtout, il s’agit d’un voyage à travers deux âmes : leur amour, leur passion, comme une évidence qui les porte à la fois vers la lumière et vers l’ombre, quelque chose d’intense et de douloureux, une démesure, une chute ascensionnelle : grâce à l’autre (et c’est le propre de la passion amoureuse), chacun se dissout pour renaître. Comme l’absinthe dont ils s’enivrent, l’amour inspire, l’amour détruit.

Même si Rimbaud et Verlaine ne sont pas les poètes que j’admire le plus (moi à Baudelaire que je voue un culte, et c’est pour cela que je l’ai glissé dans le titre, mais ce n’est pas gratuitement puisqu’il a de toute façon une importance essentielle pour Arthur et Paul), j’ai avalé ce roman comme une douce liqueur inspirante, avec d’autant plus de plaisir et de joie qu’il est magnifiquement écrit !

Arthur et Paul, la déchirure
René GUITTON
Robert Laffont, 2018

     1% Rentrée littéraire 2018 – 16/6

Que va-t-on faire de Knut Hamsun ? De Christine Barthe : choix et responsabilité

Ils m’ont placé dans cette bâtisse, entre hospice et hôpital, service des maladies infectieuses. Ils ne savent pas quoi faire d’un homme comme moi, du nom de Knut Hamsun, Prix Nobel de littérature. La justice piétine, tourne en rond, parle tout bas. Je me doute bien que pour beaucoup de mes juges, il serait préférable que je passe de vie à trépas ou, tout au moins, que je bascule dans la sénilité. On aimerait que mes opinions politiques relèvent de la psychiatrie. On cherche à cerner mon caractère, on pense que j’ai courbé l’échine devant l’allemand Terboven qui dirigeait notre pays pendant la guerre, et que j’ai baisé les pieds d’Hitler. Grands dieux, ce n’est pas ce que j’ai fait. Ils disent que je suis un traître. Je suis un traître mais mon procès est reporté. Je suis un traître qu’ils ne veulent pas juger. 

Knut Hamsun est l’un des plus grands écrivains norvégiens, lauréat du Prix Nobel de littérature en 1920. J’avoue, si j’avais entendu son nom, je ne l’ai jamais lu, et de fait j’ai assez peu lu de littérature norvégienne, à part des extraits des Eddas et Ibsen. Mais le résumé de ce roman m’a fortement intriguée, parce qu’il pose la question de la responsabilité de l’écrivain, et de la frontière entre l’homme et l’oeuvre.

Enfermé après la guerre pour trahison, à cause des articles qu’il a écrits sur l’Allemagne, Knut Hamsun attend un procès qui ne vient pas. C’est qu’on ne sait pas trop quoi faire de lui ni comment sauver l’oeuvre malgré l’homme. Cela arrangerait donc tout le monde si on pouvait le déclarer sénile ou aliéné. Cela arrangerait tout le monde qu’il meure. Mais un procès, c’est compliqué. Lui pourtant, ne désire que ça : être jugé, pouvoir s’expliquer et montrer qu’il est innocent.

Ce roman m’a mise mal à l’aise, mais de manière positive car il oblige à aller au-delà de la première réaction de rejet : en adoptant majoritairement le point de vue de Hamsun, le texte finit par créer une sorte d’attachement, et même si l’on s’oppose à ses idées réactionnaires, on arrive presque à le comprendre, parce qu’il est sincère, dans ses choix, et dans le fait de considérer qu’il n’a finalement rien fait de mal : il croyait réellement œuvrer pour la grandeur de la Norvège, le projet allemand correspondait finalement à sa propre idéologie (le retour à la nature et la critique des sociétés modernes, qu’il évoque déjà dans ses textes) ; du reste, il n’a pas adhéré au Parti, n’a pas donné d’argent, n’a pas comme Céline écrit de pamphlets antisémites, il a même au contraire sauvé des Juifs. Il a, simplement, donné son opinion dans des articles.

On est donc face à un être complexe, et non à une ordure comme on pourrait le penser au départ, et l’un des enjeux du roman est bien la nature humaine et ses contradictions. Il se bat, et assume ce qui était un choix politique et non un acte de démence, et refuse d’admettre qu’il s’agissait d’une erreur de jugement, car se serait se trahir : on ne peut pas lui enlever un certain panache.

Et ici, ce problème du choix et de la responsabilité est rendu encore plus complexe par le fait qu’il s’agit d’un écrivain respecté et même adulé, ce qui rend d’autant plus douloureux le sentiment de trahison que ressentent les norvégiens : c’est la raison pour laquelle le procès est reporté et les expertises psychiatriques un peu manipulées. Comment condamner l’homme Knut Hamsun sans condamner l’ensemble de son oeuvre, alors même que comme je l’ai dit plus haut cette oeuvre repose sur les idées mêmes qui l’on conduit à soutenir l’Allemagne par haine de l’Angleterre et de la modernité, et alors même qu’on le juge pour ce qu’il a écrit.

Bref, un roman dont le principal intérêt réside dans les questionnements vertigineux qu’il suscite !

Que va-t-on faire de Knut Hamsun
Christine BARTHE
Robert Laffont, 2018

1% Rentrée littéraire 2018 – 11/6

L’avis d’Antigone

Janet, de Michèle Fitoussi : une femme inspirante

Cinquante-deux ans se sont écoulés — il lui semble que c’était à peine hier. Pour sa part, le temps se compte en feuillets. Des centaines de lettres de Paris, de Londres, de Rome, de Berlin, de Budapest, de Vienne, des portraits, des chroniques, des articles, des reportages, la plupart publiés par le New Yorker ; et puis des livres, des préfaces, des traductions, des correspondances, qui racontent cinq décennies rythmées par le travail, les voyages, les fêtes, les rires, le champagne, le sexe, l’amour. Janet a profité de tout. 

Si vous faites comme moi, le nom de Janet Flanner vous est totalement inconnu, ce qui est somme toute assez normal car cette femme, qui fut pourtant une des plus célèbres journalistes américaines, grande figure du New Yorker et du journalisme littéraire, incontournable dans le microcosme parisien du XXe siècle, est injustement tombée dans l’oubli depuis sa mort en 1978. Heureusement pour nous, Michèle Fitoussi, qui s’y connaît en figures féminines inspirantes, a décidé de la remettre sur le devant de la scène.

Rien ne destinait a priori Janet Flanner, née dans une famille de Quackers aisés de l’Indiana, a devenir une star du journalisme : sa mère, une femme frustrée dans ses aspirations artistiques par le mariage et la maternité, voulait faire d’elle une actrice ; son père, aimant et effacé, n’avait guère d’opinion. Mais son caractère affranchi fait des miracles : tombée amoureuse de l’Europe suite à un voyage familial, elle quitte New York pour Paris avec sa compagne Solita (je vous passe quelques épisodes de sa jeunesse). Commence alors une vie riche et inimitable.

Un roman passionnant, qui nous plonge dans l’effervescence des milieux intellectuels new yorkais puis parisiens. On croise le cercle de l’Algonquin, Hemingway, Nancy Cunard, Natalie Barney, Djuna Barnes, Sylvia Beach, Gertrude Stein et Alice Toklas, et tant d’autres, dans un tourbillon de vie bohème. Surtout, on assiste à la naissance du New Yorker, et à celle d’un authentique écrivain : si elle a peiné à écrire de la fiction, a lutté contre la page blanche, Janet Flanner est pourtant plus qu’un reporter, même si elle a couvert tout le siècle, les années folles, la marche à la guerre, la Libération et les procès de Nuremberg etc. Elle a donné ses lettres de noblesse à un genre, le journalisme littéraire, avant Truman Capote et Tom Wolfe.

Et quel personnage ! Libre, féministe, complexe, excessive et attachante, courageuse, grande amoureuse et véritable écrivain, elle a refusé de suivre la voie toute tracée devant elle, et s’est inventé un destin : on ne peut que l’admirer et avoir envie de s’en inspirer !

Janet
Michèle FITOUSSI
Lattès, 2018

1% Rentrée littéraire 2018 – 7/6

Gabriële, de Anne et Claire Berest

Gabriële, de Anne et Claire BerestJamais Gabriële ne parlera d’amour. Jamais elle ne dira : je l’aimais et il m’aimait. Ce qui se passe entre eux est un face-à-face d’où jaillissent la pensée et la création, c’est le début d’une infinie conversation, au sens étymologique du terme, aller et venir sur une même rivière, dans un même pays.

C’est sur le fil que j’ai lu ce roman, car c’est sinon la, du moins l’une de mes toues dernières lectures de rentrée littéraire de septembre, avant de me lancer à l’assaut de celle de janvier. Et quelle lecture !

Anne et Claire Berest n’ont jamais connu leur arrière-grand-mère maternelle, Gabriële Buffet Picabia, morte de vieillesse en 1985. On comprendra à la fin pourquoi. Mais pourtant, elles ont eu envie d’apprendre à la connaître, en lui consacrant ces pages. Tout commence lorsqu’elle a 27 ans : femme libre, sans attaches, elle est musicienne, compositrice, et vit à Berlin, sans doute à l’aube d’une belle carrière, lorsque surgit dans sa vie Francis Picabia, que lui présente son frère Jean…

Quelle histoire que ce destin d’une femme libre, habitée par l’art et que rien d’autre n’intéresse et surtout pas les hommes, une femme qui refuse de se soumettre à ce qui est la normalité pour son époque, être épouse et mère, une femme révolutionnaire, qui veut se libérer du carcan de la tradition, dans sa vie mais aussi dans l’art, où elle se situe à l’avant-garde (et le sera toujours), et qui finit en toute conscience par sacrifier cette liberté pour un homme qui déboule dans sa vie comme un ouragan et bouleverse tout — après lui, elle n’écrira plus, et ne vivra que pour lui, tant il a besoin d’elle. Entre eux, toujours, une attirance totale, mais toujours plus cérébrale que charnelle, ou plutôt un érotisme cérébral, et un désir toujours triangulaire car le couple s’adjoint régulièrement un troisième personnage, le plus important étant Duchamp, mais aussi Apollinaire. Encore que, le plus important, c’est l’art, et le récit nous emporte dans un tourbillon de créativité, celle d’une époque bohème et foisonnante où naissent les avant-gardes, Gabriële en étant finalement le catalyseur : sans elle, Picabia n’aurait pas été Picabia. Et là est peut-être la clé de cette énigme : Gabriële a-t-elle aliéné sa propre carrière à son mari, à l’homme, ou l’a-t-elle sacrifiée au peintre, à l’artiste, à l’art ? Génie sans limites, qui a besoin du désir pour créer, Picabia est surtout totalement instable et souffre de périodes d’intense enthousiasme suivies de longs moments d’abattement complet — ce qu’on n’appelle pas encore la bipolarité, et Gabriële, plus que sa muse, est son tuteur et l’origine de tout. Finalement, en étant Mme Picabia, elle fait oeuvre.

Un couple magnifique, magnétique, intense — le seul problème est qu’ils n’auraient jamais dû avoir d’enfants, car ces petits êtres bruyants et dépendants n’étaient pour eux qu’un poids, et du reste Picabia est tellement lui-même quelque part un enfant que ces quatre là étaient de trop, Gabriële étant totalement absorbée par son mari. D’où l’absence totale de Gabriële dans la vie des deux auteures, qui de manière admirable parviennent à redonner vie à cette femme, à en faire un très beau portrait appuyé sur de solides recherches, tout en gardant une certaine distance.

Un texte très réussi !

Gabriële
Anne et Claire Berest
Stock, 2017

1% Rentrée littéraire 2017 — 43/48
By Herisson

Lu par Leiloona

La Serpe, de Philippe Jaenada

La Serpe, de Philippe JaenadaEmmanuel Girard, un ami du quartier rencontré devant la maternelle où nos garçons débutaient ensemble, il y a bien longtemps, me suggère depuis des années, régulièrement, inlassablement, de raconter la vie d’Henri. Ça ferait un livre formidable, m’assure-t-il presque chaque fois que nous dînons chez eux, sa femme Claire, lui et leurs deux enfants, ou chez nous : une vie tumultueuse et rocambolesque, passionnante, une vie de millionnaire et de clochard, pleine de rage, de haine, de gloire et de grands combats, sur plusieurs continents. Toujours, depuis des années, inlassablement, je lui réponds que ce n’est pas mon truc, ces vies-là : la gloire, la haine, les grands combats, tout ça, merci, c’est trop vaste et complexe pour moi — je me sens plus à l’aise avec l’anecdotique, le détail, la malchance et les petits dérapages ; les pneus qui éclatent plutôt que la grande épopée de l’automobile. Surtout, j’ai besoin, il me semble, de ressentir au moins une certaine sympathie pour mes personnages, à défaut d’amour ou de compassion : les petits caïds irascibles qui cassent tout, mentent à tout le monde et volent ceux qui les aiment, que ce soit dans la banlieue de Sedan ou sur tous les continents, ça me tente moins — qu’ils vivent et meurent de leur côté, nababs ou clodos, ça me va très bien. Bref, ça ne m’intéressait pas, l’idée de Manu. Mais il avait oublié, jusqu’à un soir de l’an dernier au comptoir du Bistro Lafayette, au coin de la rue, de me parler d’un court épisode de cette existence rageuse ; un épisode noir, nauséabond ; il avait, je pense, préféré oublier. Sans doute parce qu’Henri était son grand-père.

La Serpe est probablement l’un des romans de la rentrée littéraire les plus attendus, et à raison. Poursuivant dans la veine de l’enquête après Sulak et La Petite femellePhilippe Jaenada  (Phlippe pour les intimes) (si vous avez l’oeil acéré en compulsant les premiers exemplaires sortis de presse, vous pourrez comprendre cette private joke) s’intéresse cette fois à un triple meurtre non élucidé dans un château du Périgord.

Mis sur la piste de cette histoire par un de ses amis, le petit-fils d’un des protagonistes, Henri Girard, autrement connu sous le nom de Georges Arnaud, auteur du Salaire de la peur, Jaenada se rend à Périgueux, et suite à un voyage épique au cours duquel il a quelques soucis avec les pneus de sa voiture de location, il se lance dans un jeu de Cluedo grandeur nature. Les faits sordides : 3 personnes massacrées à la serpe au rez-de-chaussée du château, le père d’Henri Girard, sa tante et la bonne. Henri Girard, lui, dormait au premier et n’a rien entendu. L’enquête de l’époque est rondement menée, il ne fait aucun doute que Girard est le coupable, il est arrêté et tout le monde a la certitude qu’il sera condamné à mort. Pourtant, grâce à son avocat Maurice Garçon, il est acquitté, et l’enquête ne reprend pas, la police étant convaincue que le vrai coupable a déjà été trouvé. C’est aussi la certitude de départ de l’auteur, et du coup du lecteur, qui se demande bien ce qu’on va pouvoir lui raconter dans les 500p qui suivent. Sauf que…

Un bonheur de lecture, passionnant et rythmé, narré à la Jaenada, à sauts et à gambades, plein de digressions merveilleuses et amusantes qui n’empêchent pas le sérieux et la minutie de l’enquête, que l’on suit au fur et à mesure qu’il la mène : si Jaenada peut paraître dilettante, il ne l’est nullement, et aucune incohérence du dossier d’instruction ne lui échappe, et il les relève avec force sarcasmes. Evidemment, comme avec le cas Pauline Dubuisson (qui par un réseau de coïncidences assez troublant revient souvent dans ce roman, tout comme Sulak), on ne peut qu’être perplexe devant l’incompétence et l’amateurisme des enquêteurs de l’époque, perplexe et même, puisque finalement on épouse les réactions de Jaenada-Zorro, scandalisé. Et tout comme lui, on ne peut que se prendre d’une certaine affection pour Henri Girard dont le destin est particulièrement intéressant. Comme quoi, il faut toujours écouter ses amis !

Mon premier coup de coeur de cette rentrée, pour son humour (cette lecture m’a souvent occasionné des fou-rires provocant des regards perplexes de mon entourage), sa véritable originalité littéraire et son personnage principal complexe !

La Serpe
Philippe Jaenada
Julliard, 2017

1% Rentrée littéraire 2017 — 2/6
By Herisson

Tu me vertiges, de Florence M.-Forsythe

Tu me vertiges, de Florence M.-ForsytheIls marchent plein d’étoiles dans les yeux. Des passants se retournent. Maria et Albert ont quelque chose que les autres sentent sans l’expliquer. Ils sont beaux. Simplement. Pas d’une beauté factice, mais de celle qui irradie sans que l’on sache vraiment pourquoi. Une façon de se mouvoir, un port de tête droit et franc ; le corps libéré, le visage offert, ils sont heureux. Et sans même les connaître, des inconnus leur disent « bonjour » comme s’ils saluaient en eux l’évidence du bonheur.

Vous le saviez, vous, qu’Albert Camus et Maria Casares avaient vécu une belle histoire d’amour ? Moi non, et pourtant ce n’est pas vraiment un secret : je suis d’ailleurs tombée très récemment (loi de la synchronicité) sur un passage d’Apostrophes dans lequel Casares en parle. Bref, toujours est-il que du coup, ce roman m’intéressait au plus haut point.

1944, dans le Paris occupé, Albert Camus et Maria Casares se rencontrent à une soirée chez les Leiris. Mais c’est à l’occasion des répétitions du Malentendu qu’ils apprennent à se connaître et tombent amoureux.

Une histoire d’amour en deux temps : d’abord, sous l’Occupation, Camus et Maria sont pris dans cette espèce de parenthèse bizarre que constitue la guerre, un temps différent, mais cette première histoire ne durera pas, car Camus est marié (il le restera du reste jusqu’à sa mort) et si sa femme passe la guerre en Algérie, elle le rejoint à Paris tout de suite après la Libération ; or Camus et Maria ne parviennent pas, à ce moment-là, à s’affranchir tout à fait de la morale bourgeoise, et Camus a beau être celui qu’il est, il reste lâche face aux femmes. Deux ans plus tard, l’histoire reprend, et durera jusqu’à la mort de l’écrivain, même s’ils ne vivront jamais ensemble et que les deux, grands séducteurs, on d’autres liaisons.

Ce qui est fascinant dans ce roman, c’est le portrait qu’il fait d’Albert Camus : le pur, le grand intellectuel (et ses positions politiques et idéologiques sont très présentes, notamment sa brouille avec Sartre) et l’amour. C’est fascinant parce que, pour moi, Camus est une espèce de mythe, et que bizarrement je n’avais jamais envisagé sa vie privée (alors même qu’il est tout à fait le genre d’intellectuel séducteur sur lesquels je mancrushe) ; il est aussi question de l’écriture, et notamment de la place du théâtre dans l’oeuvre de Camus (aspect de son oeuvre qui est celle que je connais le plus mal). Autre intérêt évidemment : le Paris intellectuel germanopratin, le Flore, Sartre et Beauvoir, Leiris, Bataille, Claude Simon, Picasso etc. que l’on croise au détour des pages. Et puis bien sûr cette histoire d’amour, très belle, entre deux êtres follement épris de liberté, et l’un de l’autre.

Le problème, c’est que l’ensemble est assez maladroit, et notamment les dialogues, trop nombreux, qui sont tantôt d’une grande platitude (et entendre Camus proférer des platitudes, c’est désolant), tantôt trop didactiques : le principe dialogique du genre romanesque est souvent, ici, utilisé de manière artificielle, les personnages débattent, discutent, mais leurs prises de parole manquent de naturel, cela ressemble parfois à des extraits d’essais, ce qui est dommage car cela brise la dynamique d’ensemble.

Ce roman reste néanmoins une lecture agréable est pleine d’intérêt, surtout si vous aimez Camus et Maria Casares, que l’auteure connaissait très bien !

Tu me vertiges
Florence M.-FORSYTHE
Le Passeur, 2017