Les Perroquets de la place d’Arezzo, d’Eric-Emmanuel Schmitt

11384213384_2c1130bc4b_oBeaucoup de gens se protègent de l’amour. Ils vivent mieux sans. La plupart du temps, s’ils acceptent d’en recevoir, ils ne tiennent pas à en donner. C’est déstabilisant, l’amour, une percée contre l’égoïsme, la chute d’une citadelle, la mort d’un règne : un être compte plus que soi ! Quelle catastrophe… En plus, par cette brèche d’amour, l’altruisme peut entrer et changer l’équilibre intérieur.

Comment réagiriez-vous si un matin, dans votre courrier, vous trouviez cette énigmatique missive : Ce mot simplement pour te signaler que je t’aime. Signé : tu sais qui. ». Cette lettre, c’est celle qu’a reçu chaque habitant de la place d’Arezzo, au coeur du quartier le plus huppé de Bruxelles. Chacun va réagir différemment mais, pour tous, elle va être l’instrument d’un bouleversement, pour le pire ou pour le meilleur…

Le moins que l’on puisse dire est qu’Eric-Emmanuel Schmitt sait raconter des histoire et prendre son lecteur par la main pour l’entraîner dans la plus étonnante des histoires où, comme dans une ronde effrénée, le désir circule et les destins s’entrecroisent, se mêlent ou se séparent. On pourrait croire que l’histoire, sur 730 pages, court le risque de s’essouffler, et ce n’est pas du tout le cas, au contraire, car les personnages, au fil des pages, acquièrent de la profondeur, changent, tissent des liens avec d’autres, tombent de leur piédestal ou amoureux. Car l’amour est bien le cœur de ce roman. L’amour, le désir, l’érotisme : volontairement encyclopédique, le roman, par le biais de cette cohorte de personnages qui tous ont une vision différente du couple, de la fidélité, des sentiments, embrasse la totalité des possibles des relations amoureuses, un peu comme dans le Dictionnaire de l’amour qu’écrit l’un des personnages mais en récit. Foisonnant, étourdissant, le roman nous fait passer du rire aux larmes, parfois drôle et gentiment libertin, d’autres fois triste et tragique, le tout rythmé par le cri des perroquets qui ont élu domicile sur la place…

Ce roman est pour moi un coup de coeur, que je conseille vraiment à ceux que ne rebutera pas l’épaisseur certaine du volume !

Les Perroquets de la place d’Arezzo
Eric-Emmanuel SCHMITT
Albin Michel, 2013

logorl201322/24
By Hérisson

coeurRL2013

La nuit de Valognes, d’Eric-Emmanuel Schmitt

Vous verrez, mon amour, au début, le bonheur est aussi fort qu’une douleur, cela déchire tellement qu’on souffre… C’est un coup mortel pour l’orgueil de se savoir autant lié à l’autre… Il faut consentir à aimer.

En ce moment, avec mes Premières, je travaille sur le mythe de Don Juan (oui, je sais, cela n’est pas très original) et évidemment sur la magnifique pièce de Molière . Or en discutant, un de mes collègues m’a rappelé cette pièce de Schmitt, que je n’avais pas encore lue, et je me suis donc précipitée…

Nous sommes au XVIIIème siècle. La duchesse de Vaubricourt a convié chez elle un assemblage assez hétéroclite de femme, afin de mener à bien un projet d’envergure : juger Don Juan, dont elles sont toutes les victimes, et l’obliger à épouser sa dernière conquête, la très jeune Angélique. Le séducteur, contre toute attente, accepte…

Quelle merveille ! J’en suis encore toute retournée ! Il y a tout dans cette pièce : c’est très fin et très drôle, le style est alerte, j’aurais pu tout noter tant les répliques font mouche à chaque fois, c’est à certains moments très grivois, et j’ai franchement ri. Au début. J’ai également été admirative devant la richesse intertextuelle : Molière, mais aussi Da Ponte (avec la référence à l’air du catalogue), Barbey d’Aurévilly, Musset… J’ai aimé voir ici un Don Juan sans âge, incarnant parfaitement le mythe, et en même temps vieillissant et lassé de ses turpitudes. Mais surtout, j’ai été touchée par cette pièce souvent poétique et lyrique, mélancolique, remarquable dans l’analyse des sentiments, où Sganarelle n’est plus un pédant ridicule mais la conscience grave de son maître, et où l’auteur nous offre une scène belle à pleurer avec Angélique, sur le thème de l’amour et du bonheur.

Dans ma chronique sur la pièce de Molière, j’avais écrit que « Don Juan, c’est l’homme qui aime, totalement, mais qui n’arrive pas à trouver l’objet unique qui sera digne de cet amour, et seule la pluralité des femmes peut combler le vide laissé par celle qui lui manque et qu’il cherche désespérément sans la trouver. Dom Juan, c’est la tragédie de l’âme qui ne trouve pas son âme soeur… ». Et bien ici, Schmitt va encore plus loin que moi et nous propose un Don Juan qui non seulement commet l’erreur de chercher l’agapè (l’amour des âmes) dans l’eros (l’amour des corps) et confondait les deux, mais en plus, se trompait carrément d’objet. Ou, plus exactement : sa punition est de rencontrer l’amour parfait qui le comble sous une forme qu’il ne peut pas désirer physiquement.

C’est magistral…

La Nuit de Valognes
Eric-Emmanuel SCHMITT
Actes-Sud, 1991 (Magnard, 2005)

53918172

 By Leiloona

La femme au miroir, d’Eric-Emmanuel Schmitt

La femme au miroir

– Je me sens différente, murmura-t-elle.
Personne ne prêtait attention à ses mots. Tandis que les matrones s’agitaient autour d’elle, celle-ci arrangeant un voile, celle-là une tresse, cette autre un ruban, alors que la mercière raccourcissait son jupon et que la veuve de l’arpenteur lui enfilait des chaussons brodés, la jeune fille immobile avait l’impression de devenir un objet, un objet passionnant certes, assez affriolant pour mobiliser la vigilance des voisines, un simple objet cependant.

Lorsque j’ai vu ce roman en rayon, il a immédiatement attiré mon attention par sa couverture, son titre et surtout le choix d’un magnifique tableau de Tamara de Lempicka, que j’adore, pour l’illustrer. Ensuite, j’ai vu le nom de l’auteur, Eric-Emmanuel Schmitt, et je me suis dit que ça devait être plutôt bien. Enfin, j’ai lu la quatrième de couverture, et j’ai été séduite par l’histoire et le thème abordé. Du coup, avec autant de bonnes raisons, non seulement je l’ai acheté, mais en plus il a grillé tous les autres romans en souffrance dans la longue file d’attente que constitue ma PAL.

Trois femmes. A Bruges, durant la Renaissance, Anne se prépare pour épouser Philippe. Alors qu’elle devrait être heureuse d’avoir trouvé un homme qui l’aime à l’égale d’une déesse à une époque où beaucoup de femmes restent seules faute d’un nombre de mâles suffisant pour les satisfaire toutes, elle ne trouve aucun intérêt à tout cela. En 1904, Hanna, viennoise, est en lune de miel avec Franz, sur les bords du lac Majeur. Son mari l’idolâtre, mais elle ne trouve pas dans le mariage la plénitude qu’elle espérait. Elle a tout pour être heureuse, le sait, mais ne l’est pourtant pas. De nos jour, Anny, star montante du cinéma, droguée et alcoolique, s’étourdit dans une sexualité débridée mais finalement peu satisfaisante. Ces trois femmes, qui se sentent en décalage, différentes des autres, vont chacune façonner leur destin à part, de manière différente, et finiront par ce rejoindre.

Alors je vais avoir beaucoup de mal à parler de ce roman tant il est riche et foisonnant, mais pour être brève et synthétique : j’ai énormément aimé. Le plus dur va être d’expliquer pourquoi, car c’est assez confus. Déjà, la thématique m’a interpelée : celle de la différence, du décalage ; or, s’il y a une chose que je ressens souvent, c’est bien celle de ne pas être dans le tempo commun, du coup, je me suis beaucoup intéressée à la manière dont les héroïnes vivaient ce fait, qui pour elles tient à leur refus du rôle traditionnel attribué aux femmes, en tout cas pour les deux premières : mariage et maternité, mais aussi à une difficulté extrême à se poser face au désir des hommes. Du coup, chacune choisit une voie différente : celle de l’amour absolu et du mysticisme pour Anne (c’est celle en qui je me suis le moins reconnue, car sa soif d’amour s’étanche dans la nature et dans le divin et non dans l’amour humain), celle de la psychanalyse balbutiante pour Hanna, celle de la drogue et du cinéma pour Anny. Ce qui est particulièrement percutant, c’est qu’avec une histoire pareille on pourrait s’attendre à une histoire de réincarnation comme il en existe d’autre (et comme le suggère d’ailleurs la quatrième de couverture), or ce lien n’est que suggéré, les trois femmes sont vraiment différentes, et cela se sent dans l’écriture. D’ailleurs, la question du langage est pregnante dans le roman, car se pose toujours le problème de la distance entre ce que l’on ressent et ce que l’on peut exprimer par les mots. Enfin bref, lisez-le, c’est vraiment très beau, et je trouve que l’auteur en parle bien mieux que moi :

Sinon, Canel l’a lu aussi, mais n’a pas aimé…

La Femme au miroir
Eric-Emmanuel SCHMITT
Albin Michel, 2011

RL2011b

Challenge « 1% rentrée littéraire 2011 » 1/7
By Herisson

L’évangile selon Pilate

evangilepilate.gif

Comme les devins, les femmes ont tendance à mettre de la pensée partout, à lire l’univers comme un parchemin. Elles ne regardent pas, elles déchiffrent. Tout a toujours un sens. Si le message n’est pas apparent, il est provisoirement caché. Il n’y a jamais de faille, jamais d’insignifiance. Le monde est définitivement touffu.

Cela fait un moment qu’il était dans ma PAL. A une époque, je m’étais passionnée pour les réécritures romanesques des évangiles, à la suite de mon travail de recherche sur le mythe de Salomé (qui est d’ailleurs un des personnages secondaires ici). Et puis, comme souvent, j’étais passée à autre chose. Aussi, quand Pimprenelle a proposé comme auteur à découvrir en juillet Eric-Emmanuel Schmitt, je me suis dit que c’était l’occasion rêvée de lire enfin ce roman, et je dois dire que je ne le regrette pas.

Le roman est composé de deux parties : dans la première, Yéchoua (le Christ, donc) attend les soldats qui vont venir l’arrêter et en profite pour faire le bilan de sa vie et se remémorer les événements qui ont fait de lui celui qu’il est. Et on le découvre autre que l’image consacrée : on nous montre ainsi un Jésus adolescent révolté, qui est tout amour et se heurte aux dures lois du réel, celles de la bienséance qui l’empêchent de dire « je t’aime » à ceux qui comptent pour lui parce que ça ne se fait pas, celles de la religion, trop rigides pour l’être hors du commun qu’il est. Il n’aime plus Dieu, à qui il reproche d’avoir bâclé son travail. Et puis peu à peu vient la conscience, l’acceptation de son destin, au centre duquel il met l’amour, l’amour en général, pour tous les hommes, et non l’amour en particulier. Son message, c’est qu’il est urgent d’aimer. Dans la seconde partie, la parole est donnée à Ponce Pilate, un des mal-aimés de l’histoire qui va être ici réhabilité. Pilate écrit à Titus suite à la disparition du corps de Yéchoua, et lui fait part à la fois de son enquête pour résoudre ce mystère et de son propre point de vue sur les événements. On a ici un Pilate cynique et ironique, souvent drôle, partagé entre son bon sens et sa volonté de rationnaliser les événements à tout prix, et le fait que justement, tout semble échapper à la raison, d’autant que son épouse, Claudia, est pour sa part convaincue de la réalité de la résurrection. Pilate amorce alors un voyage spirituel et mystique qui le conduit à devenir, peut-être, le premier Chrétien.

J’ai vraiment été séduite par ce roman, à la fois par l’originalité du point de vue adopté et par l’écriture, vraiment très agréable. L’auteur parvient à nous rendre Pilate sympathique, ce qui est quand même particulièrement surprenant.

Si vous êtes intéressés par cette question de la réécriture des Evangiles, je vous conseille aussi :  

– King Jesus de Robert Graves 

– L’évangile selon Jésus-Christ de José Saramago

– Et bien sûr le très mal compris La Dernière Tentation du Christ de Nikos Kazantzaki et son adaptation cinématographique par Martin Scorsese, magistrale.

logo-schmitt.jpg