La Serpe, de Philippe Jaenada

La Serpe, de Philippe JaenadaEmmanuel Girard, un ami du quartier rencontré devant la maternelle où nos garçons débutaient ensemble, il y a bien longtemps, me suggère depuis des années, régulièrement, inlassablement, de raconter la vie d’Henri. Ça ferait un livre formidable, m’assure-t-il presque chaque fois que nous dînons chez eux, sa femme Claire, lui et leurs deux enfants, ou chez nous : une vie tumultueuse et rocambolesque, passionnante, une vie de millionnaire et de clochard, pleine de rage, de haine, de gloire et de grands combats, sur plusieurs continents. Toujours, depuis des années, inlassablement, je lui réponds que ce n’est pas mon truc, ces vies-là : la gloire, la haine, les grands combats, tout ça, merci, c’est trop vaste et complexe pour moi — je me sens plus à l’aise avec l’anecdotique, le détail, la malchance et les petits dérapages ; les pneus qui éclatent plutôt que la grande épopée de l’automobile. Surtout, j’ai besoin, il me semble, de ressentir au moins une certaine sympathie pour mes personnages, à défaut d’amour ou de compassion : les petits caïds irascibles qui cassent tout, mentent à tout le monde et volent ceux qui les aiment, que ce soit dans la banlieue de Sedan ou sur tous les continents, ça me tente moins — qu’ils vivent et meurent de leur côté, nababs ou clodos, ça me va très bien. Bref, ça ne m’intéressait pas, l’idée de Manu. Mais il avait oublié, jusqu’à un soir de l’an dernier au comptoir du Bistro Lafayette, au coin de la rue, de me parler d’un court épisode de cette existence rageuse ; un épisode noir, nauséabond ; il avait, je pense, préféré oublier. Sans doute parce qu’Henri était son grand-père.

La Serpe est probablement l’un des romans de la rentrée littéraire les plus attendus, et à raison. Poursuivant dans la veine de l’enquête après Sulak et La Petite femellePhilippe Jaenada  (Phlippe pour les intimes) (si vous avez l’oeil acéré en compulsant les premiers exemplaires sortis de presse, vous pourrez comprendre cette private joke) s’intéresse cette fois à un triple meurtre non élucidé dans un château du Périgord.

Mis sur la piste de cette histoire par un de ses amis, le petit-fils d’un des protagonistes, Henri Girard, autrement connu sous le nom de Georges Arnaud, auteur du Salaire de la peur, Jaenada se rend à Périgueux, et suite à un voyage épique au cours duquel il a quelques soucis avec les pneus de sa voiture de location, il se lance dans un jeu de Cluedo grandeur nature. Les faits sordides : 3 personnes massacrées à la serpe au rez-de-chaussée du château, le père d’Henri Girard, sa tante et la bonne. Henri Girard, lui, dormait au premier et n’a rien entendu. L’enquête de l’époque est rondement menée, il ne fait aucun doute que Girard est le coupable, il est arrêté et tout le monde a la certitude qu’il sera condamné à mort. Pourtant, grâce à son avocat Maurice Garçon, il est acquitté, et l’enquête ne reprend pas, la police étant convaincue que le vrai coupable a déjà été trouvé. C’est aussi la certitude de départ de l’auteur, et du coup du lecteur, qui se demande bien ce qu’on va pouvoir lui raconter dans les 500p qui suivent. Sauf que…

Un bonheur de lecture, passionnant et rythmé, narré à la Jaenada, à sauts et à gambades, plein de digressions merveilleuses et amusantes qui n’empêchent pas le sérieux et la minutie de l’enquête, que l’on suit au fur et à mesure qu’il la mène : si Jaenada peut paraître dilettante, il ne l’est nullement, et aucune incohérence du dossier d’instruction ne lui échappe, et il les relève avec force sarcasmes. Evidemment, comme avec le cas Pauline Dubuisson (qui par un réseau de coïncidences assez troublant revient souvent dans ce roman, tout comme Sulak), on ne peut qu’être perplexe devant l’incompétence et l’amateurisme des enquêteurs de l’époque, perplexe et même, puisque finalement on épouse les réactions de Jaenada-Zorro, scandalisé. Et tout comme lui, on ne peut que se prendre d’une certaine affection pour Henri Girard dont le destin est particulièrement intéressant. Comme quoi, il faut toujours écouter ses amis !

Mon premier coup de coeur de cette rentrée, pour son humour (cette lecture m’a souvent occasionné des fou-rires provocant des regards perplexes de mon entourage), sa véritable originalité littéraire et son personnage principal complexe !

La Serpe
Philippe Jaenada
Julliard, 2017

1% Rentrée littéraire 2017 — 2/6
By Herisson

L’Eternité de Xavier Dupont de Ligonnès, de Samuel Doux

L'Eternité de Xavier Dupont de Ligonnès de Samuel DouxDans ses souvenirs, ses remarques, ses mises au point, Xavier est ambivalent. Ces dix dernières années sont tout autant marquées par la fête, les filles, les arnaques et les voyages que par la religion, les révélations de sa mère, et cette attente d’un monde nouveau dans lequel il aura un rôle aux côtés du Seigneur. Dans une de ses notes, il confie se tourner à ce moment là vers le traditionalisme catholique, celui-là même qui porte le combat contre Vatican II et la fausse église conciliaire. Retour aux fondements de la religion, ciment de la nation, en cela que Jésus est appelé à gouverner les hommes.

Depuis toujours, les faits divers fascinent aussi bien le grand public que les écrivains, et parmi les faits divers qui ont fait la une des journaux ces dernières années, l’affaire Dupont de Ligonnès est un cas d’école, par sa sauvagerie, sa violence, et son mystère : à ce jour, Xavier Dupont de Ligonnès, toujours présumé innocent, demeure introuvable, et sa personnalité intrigue d’autant plus qu’il a laissé de nombreuses traces sur les réseaux et les forums, qui donnent de lui une image plus que trouble. Qui est cet homme ? Héros tragique ou clown mégalomane ?

C’est cette question que pose Samuel Doux dans ce qui est à la fois une exofiction et un roman-enquête, sans d’ailleurs y apporter de réponse. Partant de l’enfance étouffante de Xavier Dupont de Ligonnès dans le milieu fermé du catholicisme le plus intransigeant, entre une mère illuminée qui croit entendre le Christ lui parler, est le centre d’une petite secte et répète à son fils qu’il est un élu, et un père qui laisse faire mais est plutôt un jouisseur, Samuel Doux montre l’enchaînement tragique ayant conduit au massacre.

Tragique, car c’est bien à une tragédie grecque que nous avons affaire, où le catholicisme aurait remplacé le paganisme et le Christ la cruauté de Zeus, mais où l’hybris, mégalomanie et désir de puissance, anime identiquement le personnage dont on ne sait plus dire s’il est un monstre ou une victime, lointain descendant des atrides et de Médée. Perclus de contradictions, entre son désir de pureté et sa volonté de profiter de la vie et de ses plaisirs, Xavier Dupont de Ligonnès apparaît comme un être déchiré, et interroge nos valeurs les plus profondes.

Evidemment, ce roman met mal à l’aise : s’emparer d’un fait divers aussi récent n’est pas sans risques, d’autant qu’ici on côtoie le Mal à l’état pur. Mais c’est réussi, car parfaitement maîtrisé et documenté, notamment grâce à tous les textes que Xavier Dupont de Ligonnès a laissés sur la toile : grâce à cela, Samuel Doux fait d’une vie un destin, comme le veut le principe même du roman, qui donne à la vie la cohérence qu’elle n’a pas — quoi qu’il en soit de la fin, l’ensemble est absolument fascinant et terrifiant !

L’Eternité de Xavier Dupont de Ligonnès
Samuel DOUX
Julliard, 2017

Double je, au Palais de Tokyo

Double jeEncore une exposition d’une grande originalité, cette fois visible au Palais de Tokyo, lieu dont je me rends compte que j’y vais de plus en plus régulièrement.

Le principe est assez étonnant : en se basant sur une nouvelle de Frank Thilliez (que l’on peut acheter en version complète à l’accueil, mais sinon le « rapport d’enquête » qui sert de guide en contient des extraits suffisants), l’exposition propose au visiteur de parcourir une scène de crime à la recherche d’indices menant à l’élucidation d’un meurtre. Le but ? Découvrir les métiers d’arts, puisque la victime, Natan de Galois, ainsi que celui qui s’accuse du meurtre, Ganel Todanais, travaillent dans ce milieu.

Double intérêt de cette exposition : d’abord l’aspect ludique ; même si je ne suis pas du tout adepte de polars, j’ai vraiment trouvé cette immersion fascinante, et parcourir les différents lieux de l’enquête, de l’appartement et de l’atelier de Nathan à l’antre de Ganel en passant par le garage et le labyrinthe, encore marqués du passage de la police scientifique, donne l’impression d’être plongé dans Les Experts (dommage, Horatio n’était pas là). Et puis, surtout, la découverte des métiers d’art dans leur diversité : une imprimante 3D qui fabrique des vases dont la forme est conçue par les intonations de voix, un atelier reliure, passementerie, j’en passe : tout cela est un régal pour les yeux.

Je regrette vraiment de ne pas avoir été plus attentive à la date de clôture et du coup de ne pas vous en avoir parlé plus tôt, car c’est vraiment une exposition à voir ! Si vous êtes à Paris, précipitez-vous : elle se termine après demain…

Double Je
Palais de Tokyo
Jusqu’au 16 mai

Quartier Perdu, de Patrick Modiano

Quartier perduJe suis comme la plupart des gens qui ont croisé dans leur vie un écrivain : ils croient ensuite se reconnaître dans ses livres, les présomptueux…

Autre roman qui m’a accompagnée dans mes heures de lecture à Londres. Coïncidence amusante : il parle d’un écrivain français ayant immigré à Londres (j’ai hésité à faire pareil) et revenant à Paris…

En effet, le narrateur, Ambrose Guise, qui écrit des romans policiers, vit à Londres depuis 20 ans, et a même pris la nationalité britannique. Depuis lors, il n’est pas revenu à Paris, mais une rencontre avec son éditeur japonais lui en donne l’occasion, et il se met alors en quête de son passé…

Le narrateur est auteur de romans policiers, et le roman que nous lisons tient beaucoup du polar. Mais c’est Modiano, et bien évidemment, ce n’est pas simplement un polar : c’est, avant tout, la quête d’identité d’un homme, quête qui passe par l’écriture et le conduit à se replonger dans les événements qui l’ont conduit à quitter la France 20 ans plus tôt, alors qu’il s’appelait encore Jean Dekker. Ces événements, lui les connaît, et pourtant les documents qu’il consulte les éclairent d’un jour nouveau, et c’est par ce biais essentiellement que le lecteur reconstitue le puzzle, au fur et à mesure que surgissent les fantômes et les secrets. Et des fantômes, il y en a, à commencer par la ville elle-même, dans laquelle erre le narrateur qui ne la reconnaît plus et qui tente de ramener à la vie le Paris de son passé, celui des fêtes et des soirées arrosées avec des gens disparus depuis. Paris, ville lumière, se surimpose sur un Paris gris et triste, accablé de chaleur, où les lieux ne sont plus eux-mêmes, dans une ambiance très particulière…

Un roman très intrigant, magistralement maîtrisé, qui se lit assez vite et que je conseille fortement !

Quartier Perdu
Patrick MODIANO
Gallimard, 1984 (Folio, 1988)

Lu par Brize