Etre en colère contre soi-même (et se pardonner)

J’ai beaucoup écrit sur la colère. Parce que c’est une émotion qui ne cesse de me traverser. Chaque jour. J’ai l’impression que depuis que je suis née, je suis en colère contre tout, et tout le temps. Chaque jour, beaucoup de choses, parfois anodines, me mettent en colère. Peut-être que cela va étonner ceux qui me connaissent et me fréquentent, parce que je ne la laisse pas exploser en public, sauf si vraiment, on dépasse franchement mes limites. Par contre, si j’arrive à peu près à la canaliser, je la ressens, et dès qu’il m’arrive un truc, je suis en colère. Je bouillonne. Comme un volcan. Bon, il se trouve que j’ai beaucoup de feu dans mon thème, et notamment du Bélier… mais c’est épuisant.

Et surtout, je me disais qu’à force de « travailler sur moi » comme on dit (je n’aime pas du tout cette expression, mais enfin, je ne trouve pas mieux), ça finirait par passer. Et comme ça ne passait pas… bah ça me mettait en colère.

Mercredi dernier, il y avait la Pleine Lune en Bélier : une de celles qui sont le plus éprouvantes pour moi, parce qu’elle vient, justement, attiser le feu de ma colère qui n’en a pas réellement besoin. Elle était réellement magnifique, cette pleine lune : un ciel chargé de nuages noirs, mais suffisamment dégagé pour qu’avec la tempête, on puisse les regarder courir à grande vitesse et jouer à cache-cache avec Séléné. On aurait dit que le ciel était en colère, lui aussi. Et c’était merveilleux, d’autant que la veille, j’avais fini, enfin, par comprendre un truc essentiel.

C’est contre moi que je suis en colère. En colère de m’être oubliée, d’avoir sacrifié mon intégrité à ma tranquillité et à la facilité au lieu de me battre pour ce que je voulais vraiment. En colère de m’être, finalement, trahie. Et c’est difficile, d’être en colère contre soi-même. Mais c’est un grand pas je crois de le comprendre.

Reste, maintenant, à me pardonner…

La lenteur ou l’art de prendre son temps

L’autre jour, j’étais excédée. Je m’étais mise en retard en rêvassant trop longtemps avant de partir (le matin je me lève plus tôt pour pouvoir prendre mon temps et m’accorder un moment de « reprise de contact avec le monde » comme j’appelle ça, vu que n’étant décidément pas du matin, me lever tôt, à une heure qui n’est pas mon heure naturelle, fait que je ne suis pas opérationnelle tout de suite), j’ai donc dû me dépêcher, je n’ai pas eu le temps en arrivant de boire tranquillement mon café, après bien sûr j’ai dû encore courir, et au retour pas mieux, il a fallu que je passe prendre mes courses et que je rentre vite chez moi pour les ranger avant mon rendez-vous Zoom. En fait, j’avais l’impression d’avoir passé la matinée à être bousculée, et s’il y a un truc dont j’ai horreur, c’est d’être bousculée. Et de plus en plus.

A une époque, je photographiais les horloges. Et il m’était totalement impossible de me passer de montre, même en vacances, je regardais sans cesse l’heure. Aujourd’hui, je ne photographie plus les horloges, et je n’ai de montre qu’au travail (bien obligée). Le reste du temps, je ne me préoccupe pas de l’heure. Et lorsque je suis dans les activités que j’aime, qui me nourrissent, je suis totalement hors du temps, pas angoissée par son passage.

Et je crois que plus le temps (justement) passe, moins je supporte d’être bousculée par les horaires fixes. J’aime prendre mon temps, faire les choses à mon rythme, qu’on ne me presse pas de faire telle chose à tel moment alors que pour moi c’est le moment de faire telle autre chose et cela est cela est le parfait corollaire de l’introversion dont je parlais lundi. Les gens pressés, stressés me stressent, si on me stresse je retombe dans mon ombre, je suis excédée et j’explose. Et ce n’est bon pour personne.

Moi je veux prendre mon temps, m’arrêter, contempler, observer. Respirer.

Par contre, je déteste perdre mon temps : pas le temps où je rêvasse, où je me promène, où je ne fais en fait rien, mais qui est tout de même à moi et où j’en fais ce que je veux : il n’est pas perdu, au contraire, il est riche (même si pour beaucoup c’est aussi du temps perdu). Non, je parle du temps qu’on me vole avec des trucs désagréables, celui des temps de trajet, des files d’attente, des réunions inutiles, et que je ne peux pas consacrer à prendre mon temps ailleurs. Le parfait exemple, c’est les courses : avant l’invention du drive, c’était pour moi le summum du temps perdu, et j’apprécie grandement que ça prenne 5 minutes pour passer la commande, et 5 minutes pour la récupérer. Mais je n’y fais que les grosses courses et les trucs pénibles : le temps libéré à ne pas arpenter les allées du supermarché, je peux le consacrer à prendre le temps d’aller chez le boucher, le primeur, le fromager, le poissonnier chez qui ce n’est pas du temps perdu de faire les courses. Oui, je suis bizarre je sais. Ou non, d’ailleurs.

Longtemps, j’ai cru que j’étais une procrastinatrice, et que mon mode de fonctionnement c’était de faire les choses dans l’urgence, au dernier moment, dans le stress. En réalité, c’est plus compliqué : si on me laisse le temps, je fais tout en temps et en heure. Malheureusement, mes journées ne sont pas à rallonge, et je dois donc faire des choix. Et quoique je fasse, quel que soit le travail que je ferai sur moi, j’en arriverai toujours au même point : je remettrai à plus tard ce qui me soûle (je ne vous fais pas un dessin) au profit de ce qui m’enchante et me nourrit. Et qui me semble, en réalité, beaucoup plus essentiel.

Et c’est une autre raison (je pense que la liste fait 1km mais justement en ce moment j’essaie de tout regrouper pour mettre les choses au clair) pour laquelle mon travail ne me convient plus. De plus en plus de choses à faire, dans l’urgence, l’impossibilité de prendre son temps, d’être lent, à des horaires qui me semblent complètement farfelus et qui ne tiennent aucun compte du rythme de chacun. Et cela finit par me rendre littéralement malade. Ne pas pouvoir suivre mon rythme. Et je crois qu’il est temps, là aussi, que j’aille vers autre chose, même si je suis encore une fois à rebours de la société… désormais, je le revendique au lieu d’en souffrir.

Et vous, vous aimez prendre votre temps ?

Obtenir ce qu’on a toujours voulu

Hypersensible, je suis au quotidien traversée par une infinité d’émotions, certaines agréables, d’autres très inconfortables, que j’ai appris à écouter au lieu de les balayer sous le tapis en avalant une plaquette de chocolat. Et l’autre jour, je me suis sentie submergée par la peur. Alors vous me direz que c’est un peu normal en ce moment, mais pas du tout : cette peur-là, celle engendrée par le contexte actuel, je la connais, et d’ailleurs elle n’est pas très présente, je ne me l’explique pas trop, ce qui me fait peur surtout ce sont les restrictions à ma liberté, ça se transforme d’ailleurs en colère, mais je sais gérer (à peu près). Non, là c’était autre chose.

Et en fait, je me suis rendu compte que ce qui générait cette peur, c’était que certaines choses que je manifeste depuis des mois étaient en train, doucement, d’arriver dans ma vie. Des changements importants, voulus, pour lesquels j’ai travaillé, pour lesquels je me suis battue. Ils commencent à arriver, et ça me fait peur… incompréhensible ? Je suis zinzin, je ne sais pas ce que je veux ?

Pas vraiment. C’est une question de zone de confort, finalement : aussi inconfortable qu’elle soit, la zone de confort est rassurante. C’est du connu. Et mon connu, c’est de me battre contre la vie, me débattre, gesticuler beaucoup, mais au final ne rien avoir. Pas d’obtenir ce que je veux. Et c’est doublement effrayant, quand ça commence à se dessiner, assez pour qu’on se dise que ça arrive, mais pas encore de manière certaine, si bien qu’on a peur d’y croire et d’être encore déçu, et c’est très désagréable, cet entre-deux.

Et puis, même si c’est ce qu’on désire par-dessus tout, c’est l’inconnu, là, devant. C’est se jeter à l’eau : on sait qu’une fois qu’on sera dedans, elle sera bonne, mais voilà, il faut plonger et ça fait un peu peur.

Alors j’écoute ma peur, qui me dit qu’après tout, il ne faut pas exagérer non plus, je ne suis pas si mal, là où je suis. Je l’écoute, mais je n’oublie pas qu’elle n’est que la passagère du bateau : le capitaine, c’est moi !

Ecouter l’inconfort…

Je ne sais pas vous mais moi, en temps normal, j’ai un peu tendance à ignorer mes émotions, à les mettre sous un couvercle, à ne pas les écouter, à ne pas leur laisser de place. Les émotions négatives, inconfortables, bien sûr : les émotions positives, j’en profite, lorsque je suis inondée de joie et d’amour, je le vis pleinement. Lorsque je suis triste, en colère, que j’ai peur, je me cale devant un film réconfortant, je mange un plat à base de fromage fondu, je me plonge dans un livre, j’écris ou je fais une page de carnet poétique en attendant que ça passe. Et ça passe. Jusqu’à la prochaine fois bien sûr : si on n’écoute pas ce qu’une émotion a à dire, elle revient toquer à la porte. De plus en plus fort.

Je parle bien d’écouter, et pas simplement de ressentir. Ressentir, avec mon hypersensibilité, je fais ça très bien, et encore pas toujours. C’est aussi une histoire d’éviter les situations où je pourrais courir le risque de ressentir une émotion négative, alors je bloque en amont.

Mais là, ce n’est pas possible. Tout comme il existe des accélérateurs de particules, la période actuelle fonctionne comme un accélérateur d’émotions. Ça valse, ça bouge, ça s’agite, comme un bain bouillonnant. Et le message (celui de la conjonction planétaire actuelle et de la Pleine Lune en Balance de cette nuit, mais si vous ne voulez pas entendre parler d’astres ce n’est pas grave, en fait on s’en moque : ça ne change rien) de la situation que nous vivons, ce moment où qu’on le veuille ou non nous sommes globalement à l’arrêt et face à nous même, dans le silence, le message c’est d’écouter ces émotions déplaisantes, inconfortables. Ne pas faire comme si ça n’existait pas, passer à autre chose. Se plonger dans l’hystérie de l’hyperactivité.

Ce qui est inconfortable surgit pour nous dire ce qui cloche, ce qui ne nous convient pas, ce qui est à changer. Pas si évident qu’on ne le croit parce que parfois on a tendance, en plus d’éviter les émotions négatives et à ne pas les écouter, à se juger de les ressentir. Par exemple moi et ma peur de l’oppression (apparemment elle ressort beaucoup chez plein de gens), ma peur aussi de me montrer vulnérable, la peur d’exprimer ce que je suis alors que c’est le premier chiffre de mon chemin de vie (« expression et sensibilité »).

Et la colère. Je crois que je suis née en colère. C’est comme un volcan (d’Auvergne) : j’ai habituellement l’air serein, calme, presque bouddhique. Mais ça, c’est à l’extérieur. A l’intérieur, dessous la surface, ça gronde. Et parfois, ça explose. Et ça explose d’autant plus fort que je ne me suis pas écoutée et que j’ai laissé la pression trop monter. Certains en ont fait les frais, mais j’ai tendance à exploser de rage lorsque je suis seule. Parce que bien sûr, je me juge : c’est mal de se mettre en colère. Donc je mets un couvercle sur cette colère. Je ne l’écoute pas puisque je culpabilise de la ressentir.

Sauf qu’en ce moment, je l’écoute. Je la sentais hier, ça montait, j’étais en colère mais je n’arrivais pas bien à identifier non pas après quoi j’étais en colère, mais pourquoi. Donc je m’agaçais, je me révolutionnais sur un truc, un autre, mais ce n’était pas vraiment ça jusqu’à ce que je mette vraiment le doigt dessus. Pour faire simple, j’étais en colère (justement, j’ai envie de dire) contre une certaine forme de déni qui tend à nous faire oublier les répercussions émotionnelles et psychologiques de ce que nous vivons, alors que c’est un vrai traumatisme, pas seulement socio-économique. Et que si on continue à nier ça, à ne pas le prendre en compte, on se dirige vers un méga burn-out collectif.

Alors j’étais en colère, mais j’ai découvert que cette colère était saine, justifiée, et qu’il était nécessaire que je l’exprime parce qu’elle disait quelque chose d’important et pas seulement à moi. Et j’ai découvert aussi que depuis que j’écoute mieux mes émotions et leur message, elles me ravagent moins, c’est moins fort et moins dévastateur. Si je ne lutte pas, ça vient me traverser, et ça repart.

Et vous, est-ce que vous savez les écouter, vos émotions négatives ?

En décalage…

L’autre jour, comme il faisait très beau, j’ai accompagné ma maman à son club de marche. Nous sommes allées (c’est un club exclusivement féminin) sur les bords de la Vienne, puis en forêt. L’automne commençait à s’installer, les feuilles mortes à joncher le sol, mais le soleil brillait et la lumière dansait sur la rivière.

Au bout de quelques minutes, j’étais déjà 50 mètres derrière tout le monde, non parce que je peine à marcher, mais parce que je passais mon temps à m’arrêter : pour prendre des photos, pour parler aux canards qui se prélassaient sur le bord de l’eau, pour ramasser feuilles glands ou châtaignes, pour juste contempler et me plonger dans mon monde intérieur…

Et je me suis dit que cette promenade était un résumé de toute ma vie : toujours en décalage, jamais à la même vitesse que les autres. Ma maman, qui a l’habitude, leur a dit de ne pas s’arrêter pour m’attendre, que de toute façon je finirais bien par arriver au même endroit que tout le monde, même avec un temps de retard.

J’ai toujours été une contemplative. J’ai toujours aimé m’arrêter pour regarder les choses (c’est encore pire maintenant avec les photos, surtout si j’ai mon Reflex, ce qui n’était pas le cas heureusement), notamment celles que les autres ne voient pas, ne regardent pas. Lorsque je suis en voyage, je n’aime pas courir partout et avoir un programme chargé : j’aime m’asseoir, et observer.

On me dira que c’est bien, ça, qu’il en faut des gens comme moi qui s’arrêtent et contemplent. Et c’est vrai : ça fait aussi partie de ma manière d’habiter poétiquement le monde.

Mais c’est comme l’hypersensibilité : c’est une richesse, mais aussi un boulet. Encore une marque d’inadaptation au monde comme il est malheureusement. Qui agace parfois les gens : ce besoin d’être tranquille, au calme, qu’on ne me secoue pas, qu’on ne me presse pas. Je fais beaucoup de choses, pourtant, mais je les fais à mon rythme et à ma manière. Et parfois, je voudrais savoir aussi les faire comme tout le monde. Cela serait sans doute plus facile pour me lier aux autres.

Une nuit, lorsque j’étais adolescente, un rêve m’a marquée au point que je m’en souviens encore très nettement aujourd’hui : j’apprenais que je venais d’une autre planète, ce qui expliquait beaucoup de choses ; alors, j’entreprenais de rejoindre les miens, c’était un long voyage, et à un moment je traversais une forêt, et je me suis dit, « Ah, c’est une forêt de symboles ». Je raconte souvent ce rêve, parce que je crois que tout mon être y est exprimé : c’est la clé pour me comprendre, pour ceux qui voudront faire cet effort. Ils sont peu nombreux.

Donc voilà, je suis une extra-terrestre, toujours en décalage, jamais dans le même espace-temps que les autres, j’habite dans mon monde à défaut de pouvoir habiter le même que tout le monde (il faut dire aussi qu’il fait assez peu d’effort pour que j’aie envie de l’habiter vraiment, le monde de tout le monde). Et ce n’est pas tous les jours facile.

Je dois venir de la Lune, dans laquelle je suis souvent en plus d’être cyclique comme elle. Ou de Saturne, l’astre des mélancoliques…

J’ai testé pour vous… l’hypersensibilité

Je ne vois pas du tout pourquoi tu te mets dans cet état-là pour si peu. 

Ça, c’est la phrase que l’hypersensible a des chances d’entendre un nombre incalculable de fois au cours de sa vie. Et c’est vrai que voir quelqu’un fondre en larmes parce qu’il n’y a plus de moutarde, qu’il pleut le premier jour de ses vacances, que le fleuriste n’a pas de renoncules ou que quelqu’un lui a fait une remarque désagréable (ou, encore plus troublant, nous a fait une remarque gentille) a de quoi rendre perplexe voire impatienter. Les autres sont déçus, agacés, l’hypersensible est dévasté. Parce que voilà, comme disait Flaubert : je suis doué d’une sensibilité absurde, ce qui érafle les autres me déchire.

J’ai mis longtemps à comprendre que je n’étais pas zinzin, ni dépressive, qu’on était un certain nombre à être comme ça (15 à 25% de la population), que ce n’était pas une maladie (même si les tempêtes émotionnelles qui s’emparent de nous avec leurs hauts et leurs bas peuvent parfois ressembler à de la bipolarité) et que cela avait un nom : l’hypersensibilité. Il faut dire que même si Jung l’avait décrite, l’hypersensibilité n’a été caractérisée qu’en 1996 par Elaine Aron dans The Highly Sensitive Person. Mais ce n’est que très récemment que j’ai réellement mis un mot dessus, et entrepris quelques recherches sur la question.

On ne sait pas trop d’où ça vient, peut-être de la génétique, ce qui impliquerait qu’elle a une utilité dans l’évolution de l’espèce humaine. Elle se caractérise par un mental agité, l’hypersensible est toujours en train d’analyser les choses, son esprit n’est jamais en repos ; il est bien sûr très émotif, vit tout intensément et est pris dans un tourbillon constant, passant de la joie à l’affliction en un instant sans pouvoir toujours identifier le stimulus responsable de ce changement soudain ; il pleure beaucoup ; il est empathe, et il ressent les émotions des autres ; il est toujours en décalage et semble vivre dans son monde, dans sa bulle, en dehors de la réalité ; l’hypersensibilité est aussi sensorielle, et il a du mal par exemple à supporter les luminosités fortes et le bruit ; il a du mal à se remettre des traumatismes comme un deuil ou une rupture amoureuse.

Ce n’est ni une pathologie ni même une anomalie, on ne peut donc pas en guérir, tout au plus peut-on apprendre à vivre avec ces excès de sensibilité et travailler sur certaines de ses conséquences. Apprendre un peu à se protéger.

Parfois je voudrais l’anesthésier. Je sais que c’est ce qui me rend unique, mais c’est surtout ce qui me tue. Tout ressentir avec intensité, et surtout la douleur. Ne pas savoir gérer le sentiment amoureux, être perdue dans des tempêtes émotionnelles. Je voudrais être « normale ». Etre triste parce que l’homme que j’aime m’a quittée, mais pouvoir aller de l’avant, ne pas en être totalement dévastée, ne pas mettre plusieurs années à me remettre d’une rupture. Mais c’est impossible. L’hypersensibilité me rend fragile comme du verre fin, le moindre choc me brise en mille morceaux. C’est pour ça que je suis inadaptée au réel : le réel est toujours heurt, coup. C’est comme lorsque je me cogne, même légèrement, et qu’un bleu apparaît, mettant des jours et des jours à partir et à s’effacer. La moindre douleur me vrille et met des mois à s’estomper.

Et pourtant cette hypersensibilité c’est moi. Elle est la matrice de mon rapport au monde depuis toujours. Je la porte certains jours comme une croix, ces jours où tout me déchire. Elle est responsable de mon goût pour la solitude, de ma difficulté à me lier aux autres, elle m’empêche d’habiter le réel. Elle est ma croix de dépendance : quand je m’attache, c’est trop intensément, et l’amour est pour moi comme l’alcool pour un alcoolique : il ne sait pas le savourer avec mesure, il faut qu’il soit dans l’outrance, quitte à ce que ça le détruise, et lorsqu’il a réussi à se sevrer, la moindre gorgée peut le faire replonger dans les pire excès. Cette hypersensibilité est ma plus grande faiblesse.

Mais elle est aussi ma plus grande force, cette capacité à être exaltée par les petites choses, elle est ma part d’écrivain. Elle est ma capacité à aimer absolument. Jung disait qu’elle était une richesse, et elle est peut-être finalement la marque des êtres supérieurs. Elle est peut-être la normalité, la manière dont tout le monde devrait ressentir les choses : si tout le monde pleurait devant la vidéo d’un chaton avec sa maman, y aurait-il encore des guerres ? On veut apprendre aux gens et particulièrement aux hommes à se blinder, à cacher leurs émotions, à garder une certaine distance même lorsqu’ils sont amoureux, et je me demande d’ailleurs comment les hommes qui sont hypersensibles vivent avec ça, c’est déjà compliqué quand on est une femme, alors quand on est un homme dans une société qui condamne l’émotivité masculine au nom de la virilité, ça doit être douloureux. Alors ne devrait-on pas au contraire encourager les enfants à s’ouvrir et à tout ressentir intensément ?

Et je voudrais vraiment que l’hypersensibilité soit cette richesse-là, pas qu’elle m’empêche de vivre, mais tout analyser constamment, être constamment dans un ascenseur émotionnel, être toujours en décalage avec les autres, être facilement angoissée ou déprimée parce que les chocs émotionnels sont difficilement surmontables, c’est épuisant, et ça m’empêche d’avancer dans ma vie, parce que je suis au final inadaptée au monde tel qu’il est. Alors même que j’ai conscience que c’est le monde qui ne va pas.

Et c’est dur aussi de trouver quelqu’un qui nous accepte comme nous sommes, qui n’est pas effrayé par ces élans d’amour qui devraient être la normalité mais ne le sont pas, ces émotions qui débordent de partout. Mais je ne peux rien y faire, juste accepter moi d’être comme ça : je ressens tout intensément. Je ne peux pas aimer raisonnablement. Et je sais que j’ai raison, au fond.

Voilà, je m’appelle Caroline, et je suis hypersensible.