Sonnets Portugais, d’Elizabeth Browning : la surprise de l’amour

Aimé, mon bien,
Qui vins à moi quand le monde avait fui,
Et moi qui cherchais Dieu seul, t’ai trouvé !
Je te trouve, suis sauve, et forte, et heureuse.
Tel celui qui debout, dans l’asphodèle,
Se retourne sur le temps pénible passé
Sur terre – ainsi moi, le sein gonflé,
Je témoigne, ici, entre bien et mal,
Que l’Amour, comme la Mort, sauve également.

J’en parlais brièvement la semaine dernière, de ces Sonnets Portugais qui ont illuminé mon début d’année : 44 sonnets (suivi dans cette édition de quelques autres poèmes). Des sonnets d’amour, qui ont ceci de fascinant qu’ils montrent la lutte désespérée contre le sentiment amoureux qui, lui, est bien décidé à prendre toute la place : d’abord surprise (c’est le poème que j’ai partagé avec vous l’autre jour) par l’amour qui lui tire les cheveux (j’adore cette image), elle s’estime indigne de son poète d’amoureux, elle ne se sent pas belle, indigne, trop vieille… et puis, petit à petit, elle cède, dépose les armes, accepte cet amour pur qui la libère.

Chaque poème est une petite pépite qui s’adresse directement à l’âme, et beaucoup m’ont mis les larmes aux yeux tellement ils touchaient juste. Si vous ne connaissez pas et que vous aimez lire de la poésie, n’hésitez pas !

Sonnets Portugais
Elizabeth BROWNING
Traduit de l’anglais par Lauraine Jungelson
Poésie/Gallimard

Devine qui te tient ?

J’ai récemment fait une découverte magique : Elizabeth Browning. C’est grâce à bell hooks, qui dans All about love l’a surnommée « Grande Prêtresse de l’amour » : il n’en fallait bien évidemment pas plus pour éveiller ma curiosité. Et j’ai été servie : sa vie est un véritable roman, surtout la fin, lorsqu’à 40 ans, alors qu’elle est toujours restée sous la coupe de l’amour tyrannique de son père, elle s’enfuit en Italie pour épouser le poète Robert Browning. Je me suis donc précipitée sur ses Sonnets portugais (on en reparlera), dans lesquels elle montre la manière dont l’amour, auquel d’abord elle résiste, la fait peu à peu céder, et je ne peux pas m’empêcher de partager avec vous le premier, que je trouve éblouissant (les autres le sont aussi) :

Lors je songeai comme Théocrite chantait
Les douces années, chères et désirées,
Qui chacune semble d’une main gracieuse,
Porter un don aux mortels, jeunes ou vieux.
Et, comme je rêvais dans sa langue antique,
Je vis, peu à peu à travers mes larmes,
Les douces, tristes, mélancoliques années
De ma vie, qui tour à tour ont jeté
Une ombre sur moi. Soudain, je sentis
En pleurant, qu’une forme mystique bougeait
Derrière moi, et me tirait par les cheveux,
Et d’une voix impérieuse dit, comme je luttais…
« Devine qui te tient ? » – « La Mort », dis-je. Mais
La réponse d’argent tinta : « Non, l’Amour. »

(Traduction de Lauraine Jungelson)