En finir avec Eddy Bellegueule, d’Edouard Louis

13060521733_93114c6f64_oDe mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux. Je ne veux pas dire que jamais, durant ces années, je n’ai éprouvé de sentiment de bonheur ou de joie. Simplement la souffrance est totalitaire : tout ce qui n’entre pas dans son système, elle le fait disparaître.

Dès cet incipit, qui finalement dit presque tout (nous y reviendrons), nous savons que ce n’est pas une lecture facile qui nous attend. Et, de fait, elle ne l’est pas, et si la valeur d’un roman se mesure à la violence de la claque qu’elle nous met dans la gueule, celui-ci est, assurément, un très grand roman. Âmes sensibles, s’abstenir : la violence est ici parfois insoutenable, avancer dans ce roman est parfois une épreuve, psychique et à l’occasion physique lorsqu’on sent la nausée poindre, mais c’est une épreuve salutaire, ô combien.

De quoi est-il question ? Du conte du vilain petit canard qui se serait perdu dans le sombre univers des Misérables et de L’Assommoir. Un petit garçon, prénommé Eddy et au patronyme presque drôle dans son absurdité de Bellegueule. Un petit village picard gangrené par l’immobilisme et les stéréotypes. Dans ce monde, les codes sont immuables : les hommes sont violents, durs, parfois (souvent) alcooliques, et travaillent à l’usine, les femmes sont caissières et subissent cette violence. Mais voilà, Eddy, qui vient semer le trouble dans cette répartition des rôles, remet en cause ces valeurs sur lesquelles se construit cette micro-société. Ses manières efféminées, ses goûts qui le portent malgré lui vers « le théâtre, les chanteuses de variétés, les poupées », et non vers le football, ont vite fait de le stigmatiser dans ce milieu où seules les valeurs viriles ont droit de cité. Alors, bien vite, on le traite de « Pédale, pédé, tantouse, enculé, tarlouze, pédale douce, baltringue, tapette (tapette à mouches), fiotte, tafiole, tanche, folasse, grosse tante, tata, ou l’homosexuel, le gay ». Il subit la violence, morale de sa famille, physique de certains élèves avec qui il établit une troublante relation victime/bourreau qui ne laisse de poser des questions. Mais ce n’est pas le seul crime d’Eddy : coupable de faire trembler les frontières entre le masculin et le féminin, il fait aussi trembler celles des classes sociales. Ce gosse, c’est un peu une tasse en porcelaine sur le passage d’un troupeau d’éléphants, et ses goûts sont peu en adéquation avec la misère intellectuelle et la vulgarité ambiantes. Traître à son sexe, il l’est aussi à son milieu social, et les deux, finalement, sont liés : « J’ai trouvé ce comportement grossier. Des habitudes, des façons de se comporter qui m’avaient façonné et qui pourtant, déjà, me semblaient déplacées – comme les habitudes de ma famille : se promener nu dans la maison, les rots à table, les mains qui n’étaient pas lavées avant le repas. Le fait d’aimer les garçons transformait l’ensemble de mon rapport au monde, me poussait à m’identifier à des valeurs qui n’étaient pas celles de ma famille ». L’école, finalement, sera la seule à pouvoir l’en sortir, en lui permettant d’aller voir ailleurs si l’air est plus pur.

Ce qui est frappant dans ce roman, c’est la manière dont il interroge cette question de l’identité sexuelle qui est tant à la mode. Car on ne peut pas dire qu’il ait été éduqué « comme une fille », au contraire, on essaie de lui inculquer les sacro-saintes valeurs de la virilité triomphante, et lui-même fait tout pour résister à ses penchants, se forçant à jouer le rôle qui devrait être le sien, se forçant à pratiquer le football, à sortir avec des filles, à traîner avec une bande de garçons. Il s’interroge, d’ailleurs, à de multiples reprises, sur cette identité : « Pourquoi ? Je l’ai pourtant pas élevé comme une fille, je l’ai élevé comme les autres garçons. Bordel de merde. Le désespoir perçait dans sa voix. En réalité – et il l’ignorait –, je me posais les mêmes questions. Elles m’obsédaient. Pourquoi pleurais-je sans cesse ? Pourquoi avais-je peur du noir ? Pourquoi, alors que j’étais un petit garçon, pourquoi n’en étais-je pas véritablement un ? Surtout : pourquoi me comportais-je ainsi, les manières, les grands gestes avec les mains que je faisais quand je parlais (des gestes de grande folle), les intonations féminines, la voix aiguë. J’ignorais la genèse de ma différence et cette ignorance me blessait. » Il croit d’ailleurs, à un moment, arriver à ce que le rôle déteigne sur le comédien. En vain, car ses penchants ne sont pas un choix, et on ne peut pas façonner ce qu’on est comme un sculpteur façonne sa statue : l’âme et le corps résistent.

Et puis, bien sûr, il y a cette question de l’homosexualité, qui traverse tout le roman. Il y a du Genet ici, bien sûr, ce n’est pas original de le dire : en attribuant au narrateur l’étiquette de « Pédé », ceux qui le stigmatisent le poussent aussi à y adhérer. Et c’est sur cette question, me semble-t-il, que le rapport à la langue et le plus intéressant. Je citais tout à l’heure la longue litanie des insultes synonymes. Elle est présente dans tout le roman. Comme si, en les utilisant ad nauseam, le narrateur voulait totalement les vider de leur sens. Comme s’il s’appropriait les mots pour les rendre moins violents.

Evidemment, on ne peut qu’être atterré qu’il existe encore, en France, de nos jours, des enclaves aussi arriérées que ce village qui semble être resté dans les années 50. Est-ce une raison pour disqualifier le discours d’Edouard Louis, le mettre en doute ? Non, et je tiens à dire deux mots sur la polémique autour du roman et sur l’immonde article du Nouvel Observateur, écrit par un journaliste prétendument littéraire mais qui n’a, de fait, visiblement pas compris ce qu’était la littérature : David Caviglioli (le même triste sire qui s’était illustré début février en attaquant les blogs de lecture, je vous renvoie à l’article de Galéa — vous pensez bien que je ne vais pas l’épargner). Qu’est-ce, donc, que la littérature ? C’est avant tout une vision. Comme disait Anaïs Nin, « nous ne voyons pas les choses comme elles sont, nous voyons les choses comme nous sommes » (et ce n’est d’ailleurs pas spécifique à la littérature). Ce n’est pas la réalité des faits qui importe, c’est la vérité, et ce n’est pas la même chose. Même dans une autobiographie. C’est exactement ce que dit Rousseau dans le préambule des Confessions. On s’en moque de savoir si tout s’est passé exactement comme il le dit, ce qui est important c’est la manière dont il nous délivre sa vérité, à savoir le réel vu à travers le prisme de sa conscience, sa personnalité, ses émotions. Et si ce prisme est déformant, grossissant, occultant, peu importe. Et Edouard Louis le dit dès les premières lignes : « la souffrance est totalitaire : tout ce qui n’entre pas dans son système, elle le fait disparaître ». Parce que c’est ça la littérature, et pas une succession de faits que l’on pourrait objectivement vérifier, tous les faits et rien que les faits. Et si quelqu’un de l’entourage d’Edouard Louis tient à nous livrer sa propre vérité, qu’il le fasse !

Bref (enfin non, pas bref, je crois que c’est l’article le plus long que j’aie écrit sur ce blog), ce roman est un très grand roman, qui interroge, qui bouscule, qui fait mal. Je ne le qualifierai pas de coup de coeur, c’est plutôt un coup de poing. Et je me demande, après ça, ce que pourra bien écrire Edouard Louis…

Lu par : François Busnel, Aifelle, Ys, Véronique (entre autres…)

En finir avec Eddy Bellegueule
Edouard LOUIS
Seuil, 2014

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