Autrice indépendante : Tout écrivain doit avoir le cœur brisé

Un jour du printemps 2016, alors que je venais juste de prendre la décision d’envoyer enfin le manuscrit de L’Aimante (qui n’était pas du tout ce qu’il est aujourd’hui, d’ailleurs) à des éditeurs, deux personnages ont débarqué chez moi pour que j’écrive leur histoire. J’étais un peu surprise : je n’avais pas du tout prévu d’écrire un deuxième roman alors que je ne savais pas encore quoi faire du premier. Mais ils se sont montrés très insistants, et je n’ai pas eu d’autre choix que de m’atteler à l’écriture. Avec beaucoup de joie, même si je ne savais pas du tout où j’allais.

Avec le recul des années, je vois de quoi et de qui est né ce roman, mais à l’époque, je ne le voyais pas du tout. Ce que je voyais, c’était deux personnages d’écrivains, deux fauves, deux êtres abîmés par la vie, qui se retrouvent, pour une opération marketing de leur maison d’édition, devoir passer une semaine ensemble dans la maison de l’un d’eux, une maison que d’ailleurs je connais bien, dans une région que j’aime.

Johanne est une jeune autrice, qui vient de publier un premier roman qui ressemble beaucoup à L’Aimante. Et qui, donc, me ressemble beaucoup, surtout à l’époque. François, lui, est un écrivain célèbre et reconnu, il a même eu le prix Goncourt, mais certains événements ont fait qu’il se montre très hostile envers Johanne et sa manière d’être. Au fil du temps, je me suis rendu compte que lui aussi me ressemblait beaucoup, même s’il ressemble aussi à quelqu’un d’autre, ce que je ne pouvais pas savoir à l’époque.

C’est une sorte de romance. Mais pas seulement, et je crois que c’est mon style, quelqu’un me l’avait dit un jour : me servir des codes de la romance, en faire un cadre que je peux ensuite dépasser. Ici il est question, une nouvelle fois, de découvrir ce qui se cache au fond de nous, des secrets, et d’écriture.

Plusieurs fois, au cours des différentes phases d’écriture, j’ai expérimenté la Grande Magie.

La première fois, c’est lorsqu’au cours d’une conversation, François donne à Johanne une interprétation très personnelle de ce qu’elle écrit. Les mots sont venus sous mes doigts sans que j’y réfléchisse, et lorsqu’ils se sont posés sur la page, j’ai été aussi perturbée que Johanne par ce qui semblait une révélation existentielle. Il m’a révélé sur L’Aimante quelque chose que je n’avais pas vu (et je ne sais toujours pas s’il a raison ou non). Peu après d’ailleurs, j’ai interviewé une autrice, dans le roman duquel il y avait me semblait il quelque chose du même ordre, et j’ai eu confirmation qu’elle aussi avait vécu cette expérience de découvrir quelque chose d’essentiel grâce à son personnage.

La deuxième fois, c’est lorsqu’après des pages et des pages écrites sans savoir quel était ce secret dont François ne voulait parler à personne (même à moi, son auteur, c’était quand même un monde), il nous l’a enfin révélé, à Johanne et à moi. En fait, la grande magie a eu lieu plusieurs mois après, lorsque ce secret fictif est venu, d’une certaine manière, percuter un autre secret, réel celui-là. Avec assez de différences (encore que, je ne sais pas tout) pour que je puisse laisser tel quel, mais tout de même.

La troisième fois, j’en ai parlé, c’est lorsque dans une phase de réécriture, je me suis mise en tête de faire le thème astral de François, et que tout était tellement juste et nourri de synchronicités par rapport à autre chose que j’ai souri.

Et d’autres fois, que je ne vais pas énumérer. C’est aussi dans ce roman qu’est née Adèle, vous verrez comment.

Donc voilà, il s’appelle Tout écrivain doit avoir le cœur brisé en référence à une phrase d’Hemingway à Salinger. Il sort le 3 mars, et j’espère que vous prendrez autant de plaisir à le lire que moi à l’écrire.

Ateliers d’écriture thérapeutique, de Nayla Chidiac : écrire sauve

Le besoin de narrativité est là, afin de mettre du sens sur la souffrance, en donnant à voir et à savoir l’expérience intime ; la sublimation serait ici, à travers l’écriture, en forme de mise en sens du trauma adressée à l’autre. Ce travail, à travers l’écriture, permet une représentation et une élaboration de la souffrance ainsi partageable, partage par l’écriture puis par la publication, d’où une réconciliation entre le « moi intime » et le « moi public ».

Un jour, ma thérapeute m’a dit qu’écrire m’avait sans doute sauvé la vie, non seulement parce qu’elle lui donnait un but, mais aussi parce qu’elle m’empêchait de me fragmenter lorsque le réel devient insupportable. L’écriture dans tous les sens du terme (et aujourd’hui j’ajoute : la créativité au sens large, même si l’écriture avant tout). Comme le dit Elizabeth Gilbert dans une de ses conférences TedX, « l’écriture est ma maison ». C’est pour cela, aussi, qu’en plus d’écrire moi-même, j’ai créé Le Voyage Poétique, afin d’aider les autres à écrire — pas à devenir écrivains, d’autres font ça très bien, mais à trouver l’accès à la Grande Magie. Pas du tout dans une optique thérapeutique au sens strict, je ne suis pas thérapeute (même si, je pense, cela m’aurait intéressée), et je ne m’adresse pas à un public ayant de réels troubles psys, mais j’avais tout de même envie de lire quelque chose sur le sujet, augurant que j’y trouverais des pistes de réflexion allant au-delà de la thérapie par la médiation de l’écriture.

Et j’ai eu raison : dans son Atelier d’écriture thérapeutique, Nayla Chidiac s’appuie bien évidemment sur son expérience de psychologue clinicienne et sa pratique des ateliers thérapeutiques à Sainte-Anne : une pratique qui est très encadrée, nécessite une véritable connaissance des différentes pathologies et des traumas. Avec des vignettes cliniques précises concernant certains cas, comment cela se traduit dans l’écriture, et comment la pratique en atelier, appuyée sur le « triptyque théorique » et un rituel très défini, englobant et rassurant pour le patient, peut le faire progresser. Cela m’a évidemment intéressée vu que tout ce qui concerne le fonctionnement de l’humain m’intéresse, mais ce n’était pas vraiment là mon affaire.

En revanche, j’ai été enchantée par tout les développements théoriques et historiques sur l’écriture, ses fonctions, le développement des ateliers et cours d’écriture, l’écriture cathartique et l’écriture thérapeutique avec une passionnante réflexion sur l’écriture de soi, le fond et les différentes formes, et l’analyse de plusieurs « cas » d’écrivains. J’ai aussi beaucoup aimé la variété des déclencheurs qu’elle propose.

Un essai qui m’a donc beaucoup enrichie, m’a permis de creuser certains aspects théoriques et historiques, a allongé ma bibliographie et m’a permis de me poser des questions passionnantes. A lire si vous vous intéressez au sujet de l’écriture et de sa dimension thérapeutique. A lire si vous écrivez…

Ateliers d’écriture thérapeutique
Nayla CHIDIAC
Elsevier-Masson, 2013

Ecrire sur son adolescence ?

Après avoir lu son livre L’Âge bête, j’ai assisté à la masterclass de Géraldine Dormoy sur le sujet d’écrire sur son adolescence, l’idée étant de partir à la recherche de celle que l’on était, de traverser un labyrinthe dans lequel on se perd mais au bout duquel on peut enfin la rencontrer, cette jeune fille qu’on a été. Selon Géraldine, c’est un voyage émotionnel, dans le temps, par lequel il faut se laisser traverser. Pour, enfin, se réconcilier.

Soutenue par un groupe créé à cet effet, je suis partie en quête de souvenirs. J’ai retrouvé des photos. Des objets. J’ai écouté des musiques, regardé des publicités, quelques génériques.

Mais je n’y arrive pas. Ce n’est pas de la peur : cette peur des profondeurs qui fait partie du processus d’écriture, je la connais, je l’ai apprivoisée. Ce n’est pas, non plus, une question de moment, parce que je suis déjà accaparée par d’autres textes, par Adèle, déjà, et par le Truc, toujours (cela dit, Le Truc est un lieu où je pourrais parler, et où, d’ailleurs, j’en ai parlé).

Simplement, je crois que ça ne m’intéresse pas. Plus. Quand je regarde cette photo, je ressens de la colère, vis-à-vis de ceux qui ont rejeté cette jeune fille, se sont moqué d’elles, l’ont abîmée. Je ne retrouve aucune autre émotion. Et comment écrire, sans émotions ?

J’ai déjà écrit sur le harcèlement, le rejet, sur l’ennui que me procurais l’école. Sur mes liens difficiles avec les autres. Et je suis arrivée à la conclusion que ça ne m’intéressait pas de creuser davantage.

Mon adolescence a été un long tunnel, j’ai beaucoup lu mais rien vécu de très intéressant, et j’aurai beau creuser, je ne comprendrai pas pourquoi les autres ne m’aimaient pas et ne voulaient pas de moi. Pourquoi j’ai accepté une relation toxique de plusieurs années avec une fille qui me faisait croire qu’elle était ma meilleure amie alors qu’elle passait son temps à m’humilier. Pourquoi les garçons ne me regardaient pas. Pourquoi, pourquoi, pourquoi…

Pourquoi je ne me sentais pas moi-même. Ou plutôt : pourquoi je n’étais autorisée à être moi-même que seule, dans ma chambre, dans mon imaginaire, lorsque j’écrivais ou rêvassais. Pourquoi l’extérieur, depuis toujours, était le lieu où j’étais désaccordée. Où je ne pouvais pas vivre ce que je voulais vivre.

Et comprendre, c’est tout ce qui m’intéresserait, mais c’est bien sûr impossible…

Ou plutôt, est-ce que je n’ai pas déjà compris que simplement, adolescente, j’étais déjà celle que je suis aujourd’hui, en décalage, et que c’est aussi ce qui fait ma force parce qu’aujourd’hui j’ai des gens qui m’aiment exactement comme je suis ?

Et puis, ce n’est peut-être pas très grave, en fait ! Je me suis construite autrement, j’ai géré les failles, les manques, la nostalgie de ce que je n’ai pas vécu, et l’adolescente que j’ai été elle est toujours là, c’est aussi ma part d’écrivain même si ce n’est pas là-dessus que j’écris, en tout cas directement.

Et je crois que malgré tout, même sans avoir les réponses, je me suis libérée et je suis passée à autre chose.

Ce que bloguer m’a apporté

Il paraît que les blogs reviennent en force.

Il y a deux raisons à cela, me semble-t-il.

La première vient des auteurs eux-mêmes, qui se rendent compte qu’il n’est pas bon de mettre tous ses œufs dans le même panier, a fortiori si c’est le panier d’autrui. Les réseaux sociaux, comme Instagram (ou YouTube, mais je n’ai jamais réussi à investir YouTube, ou TikTok, ou que sais-je) c’est formidable : pour moi, c’est un merveilleux terrain de jeu et d’exploration. Mais. Le premier problème, ce sont les algorithmes, qui font que même les abonnés ne voient pas toujours les publications. Certains jours oui, certains jours non, et les raisons à cela sont tout de même un peu ésotériques. Le deuxième problème, c’est qu’on n’est pas maître des événements, et le jour où la plateforme décide de supprimer le compte, ou disparaît, là encore pour des raisons ésotériques, on perd tout. C’est aussi la raison pour laquelle je suis autrice indépendante : être le capitaine de mon bateau.

J’ai vu l’autre jour un vent de panique souffler sur Twitter, dont on envisageait la disparition pure et simple : beaucoup de créateurs, qui s’étaient investis uniquement sur ce réseau, craignaient de tout perdre. C’est la même chose à chaque fois qu’Instagram fait des modifications hasardeuses.

Alors, l’idée revient d’un lieu où l’on est chez soi, qui ne dépend pas de l’humeur variable d’un milliardaire.

L’autre raison vient des abonnés. D’abord parce qu’eux aussi en ont un peu assez de ne pas voir les publications des gens que pourtant ils ont décidé de suivre, parce que l’algorithme a décidé pour eux que ça ne les intéressait pas. Et je crois aussi qu’il y a une envie réelle et profonde revenir sur du temps long, celui de la lecture et de l’écrit. Des contenus qui restent disponibles, et auxquels on consacre un moment lorsqu’on en a le temps, que l’on est disponible. L’assurance de ne rien manquer. S’investir, au lieu de scroller.

Les newsletters, et donc, les blogs. Je m’investis beaucoup sur les réseaux sociaux, mais au cours de toutes ces années où les blogs n’étaient plus très lus, et où ils étaient abandonnés par les lecteurs et les blogueurs dans un cercle vicieux, le mien a toujours été au centre de ma nébuleuse de création de contenu.

D’abord parce que j’adore ça : je ne vois pas bien où d’autre je pourrais écrire et publier au quotidien, et que c’est vraiment une joie de créer ce contenu là. Régulièrement. Ne rien lâcher, même lorsque les statistiques se sont quelque peu émoussées. Heureusement, beaucoup sont restés fidèles, et ont continué à venir tous les jours, à commenter, ou alors à venir faire un tour régulier, souvent le week-end, voir ce qu’il y avait de nouveau. Cette communauté fidèle a toujours été là et m’a bien sûr aidée à rester concentrée et motivée. Et à tester de nouvelles choses, à inventer.

Ces dernières années, je me suis transformée, et le blog a suivi ces transformations. Il y a eu moins d’articles strictement culturels, plus d’articles lifestyle et introspection, mais c’est ça aussi, la vie. Rien n’est figé. La seule chose qui ne change pas, c’est que tout change.

Et j’ai appris ça : la persévérance et la constance, même si les résultats sont parfois décevants. Ou plutôt, mettent du temps à arriver. Le fait est que ce qui m’a aidée, c’est que j’étais intimement persuadée que j’avais raison de continuer, et de ne pas changer mes œufs de panier. C’est mon panier. Et cette persévérance, je peux vous dire qu’elle me sert bien, en ce moment, à continuer à avancer, à croire en mon projet — en mes projets : le voyage poétique et l’écriture, même si les premiers résultats ne sont pas exceptionnels.

Voir loin, et construire sur la durée. Ne rien lâcher, parce qu’on sait.

Et les résultats sont là : les statistiques remontent vraiment. Alors je ne suis pas Pythie et peut-être que je prends pour un mouvement de fond quelque chose qui est ponctuel et personnel. Mais je ne crois pas.

Donc, merci : à ceux qui ont continué à me lire fidèlement pendant toutes ces années, ceux qui étaient partis et reviennent, et ceux qui arrivent et s’abonnent. On continue, bien sûr !

Instantané : relire ses journaux

Cela m’a prise un peu soudainement, en début de semaine, suite à un carambolage de signes, le plus évident étant la lecture des travaux de Philippe Lejeune sur le journal intime pour un projet qui, normalement, verra le jour au troisième trimestre 2023 : relire tous mes journaux depuis la première page, le 26 août 2013, soit presque 10 ans.

J’ai commencé le 18e tome au début du mois, donc vous imaginez l’ampleur du travail. Les 12 premiers volumes sont sur des Moleskine petit format, couverture souple, pages blanches (sauf un, couverture rigide ligné). Il n’y avait que de l’écriture. A l’encre noire.

A partir du tome 13, la transformation se fait progressivement vers ma méthode actuelle du journal poétique : je suis passée au format A5, toujours couverture noire et pages blanches, mais couverture rigide. Petit à petit, j’intègre des pages de journal artistique, des collages, des notes avec un code couleur précis, des tirages de Tarot, des photos. Il faut que je reparle du Tarot dans un prochain article tant ces derniers mois il m’a permis de progresser à grands pas.

C’est une entreprise d’archéologie intime dont je sens bien qu’elle était nécessaire, ici, maintenant, pour clore ce cycle de dix années un peu secouantes, en tout cas transformatrices. Je photocopie les pages essentielles, celles où j’ai noté des découvertes importantes, je note les événements marquants, bons ou mauvais, qui m’ont construite. Je rassemble ce qui était épars.

Ce qui est passionnant, c’est ce dialogue qui s’établit entre le moi d’hier et le moi d’aujourd’hui. Certaines remarques me font un peu lever les yeux au ciel. Je suis à l’occasion stupéfaites de mes intuitions fulgurantes, qui se vérifient par la suite. D’autres fois, pas du tout. Et il y a des périodes très très très sombres, qui me font beaucoup de peine, mais qui sont nécessaires à retraverser pour voir l’évolution. Parce que l’enjeu est là : la transformation progressive, au fil des pages, de celles (c’est un lapsus de le mettre au pluriel, mais finalement, cela fait totalement sens) que j’étais en celle que je suis.

C’est très Jungien. De la psychologie des profondeurs, du dialogue avec l’inconscient (beaucoup de rêves dont je n’ai plus aucun souvenir mais qui étaient pourtant importants et dont je comprends le message aujourd’hui), du travail de l’ombre. Un véritable travail d’individuation. C’est d’ailleurs la colonne vertébrale du Voyage Poétique : comment la créativité, et en particulier le journal, permettent de rassembler ces morceaux épars de soi et de les unifier. Voire… un jour, ma thérapeute m’a dit qu’écrire (et en particulier mon journal) m’avait sauvée. Je savais déjà qu’elle avait raison, mais en relisant ces pages, c’est encore plus vif. Mon journal m’a servi de fil d’Ariane dans mon labyrinthe intérieur.

Et je trouve cela très symbolique, de relire tout cela aujourd’hui, en cette fin d’année 2022 : ce n’est pas une activité que je propose strictement dans le Voyage vers une nouvelle année, mais cela fait tout de même partie du processus de bilan, avant de pouvoir se projeter. Avant de faire le bilan de cette année 2022, qui a été très riche, très constructive, et dont je pourrai enfin dire qu’elle a été plutôt une bonne année malgré un événement qui m’a remuée, je fais le bilan de tout le processus qui m’a mené aux actions que j’ai enfin posées. Et c’est formidable.

Je ne saurais trop vous conseiller de le faire, si vous en ressentez l’appel… à moins que vous ne l’ayez déjà fait ?

Lire écrire jouir, de Camille Moreau : quand le texte se fait chair

La littérature elle-même regorge d’exemples de dons amoureux et érotiques de livres. La raison en est que le livre, par essence, est une voie vers la subjectivité profonde de celui qui l’a lu et aimé. Le don du livre est un don du langage, et l’exemple de Gilgamesh montre à quel point sexualité et langage sont liés. Voilà pourquoi lorsque je désire, ou j’aime, je veux offrir du langage, et la manière la plus effective de le faire (outre le « je t’aime » dont il sera question dans un prochain chapitre) est sans doute d’offrir son expression figée : du texte. La raison pour laquelle nous offrons des livres aux personnes dépositaires de notre désir, c’est parce que le texte est lui-même une dédicace, puisqu’il donne d’innombrables indices sur la personne que nous sommes et sur nos goûts et pensées. Ainsi le don d’un livre est comme une façon de dire : « Ce que je ressens à ton endroit ne peut s’énoncer que dans une expression artistique ».

La littérature, l’amour et le désir sont intimement liés. De fait, je suis un écrivain du désir, et pas seulement parce que j’écris de l’érotisme. C’est simplement que pour moi, la pulsion de vie a deux faces : aimer, et écrire. C’est d’ailleurs mon mantra, que l’on peut lire sur la boîte lumineuse dans mon salon : « Vis, Aime, Ecris ». Et quand j’aime, je ne me contente pas d’offrir des livres, non, j’écris des livres pour l’être aimé. C’est amusant, d’ailleurs : il y a des femmes, quand elles sont amoureuses, elles ont envie d’avoir un enfant avec celui qu’elles aiment. Moi, j’ai envie d’avoir un livre

Tout cela pour dire que j’étais très intriguée par cet essai, que Camille Moreau a adapté de sa thèse, et qui interroge les liens entre le texte et l’expérience érotique : comment le texte accompagne l’expérience érotique, mais aussi suscite cette expérience, voir la constitue, la lecture (et l’écriture) étant une activité charnelle, qui engage le corps et les sens.

Cela fait longtemps que je n’avais rien lu d’aussi brillant : passionnant, appuyé sur des recherches précises et des réflexions tant littéraires que philosophiques ainsi qu’un corpus riche et varié (je n’ai pas pu m’empêcher de penser que, vraiment, Camille Moreau a dû passer de fantastiques années de recherche), cet essai ouvre de très nombreuses pistes de réflexion et d’introspection sur le rapports que nous entretenons avec les textes et comment ils entretiennent l’amour et le désir. Il m’a également donné de nombreuses idées pour quelques textes, et pour autre chose aussi d’ailleurs. Plusieurs passages en particulier m’ont plongée dans des abîmes de réflexions métaphysiques, et notamment celui sur Anaïs Nin et l’écriture du journal, qui m’a bouleversée (oui) tant je me suis reconnue (mais ce n’est pas la première fois que j’ai cette impression avec Anaïs Nin…)

Un essai que je conseille vivement et pas seulement à ceux qui s’intéressent à la littérature érotique, mais plus généralement à ceux qui aiment les livres. C’est un parfait prolongement de l’essai de Belinda Cannone, qui est d’ailleurs souvent cité : L’Ecriture du désir (que j’ai envie de relire, tiens…).

Lire écrire jouir. Quand le texte se fait chair.
Camille MOREAU
La Musardine, 2022

L’expérience du NaNoWriMo et ce que j’ai appris

N’y allons pas par quatre chemins : ce n’est pas un échec, mais cela n’a pas fonctionné. Ou plus exactement : je n’ai pas atteint tous mes objectifs, et j’ai abandonné 5 jours avant la fin, parce que je n’en pouvais plus. Néanmoins, je ne regrette pas d’avoir tenté l’expérience, parce que j’ai beaucoup appris sur moi et mon rapport à l’écriture, ce qui était d’ailleurs l’un des objectifs. L’autre objectif rempli est celui d’avoir écrit la première partie de mon roman. Et, justement, c’est après que ça a commencé à réellement clocher, même si j’ai eu des difficultés dès le septième jour, on va voir pourquoi.

J’avais très bien commencé : des journées fluides, tous coulait parfaitement bien, et j’étais très satisfaite. Oui, mais la première semaine, j’étais en vacances, et je pouvais donc consacrer à l’écriture une grande partie de ma journée, aux heures qui me convenaient. Mais dès que j’ai dû revenir à mon travail alimentaire et caser l’écriture dans des trous de mon emploi du temps, ça n’a plus été du tout : j’ai tenu bon, mais je devenais obsédée, j’étais frustrée. J’ai pu achever ma première partie parce que le plan d’écriture était prêt et je n’avais donc qu’à écrire, ce qui déjà était difficile. Mais la deuxième n’était pas, et n’est toujours pas, prête : je sais où je vais, mais il me manque des détails, et ce n’était plus possible d’écrire sereinement.

Parce qu’écrire, ce n’est pas seulement écrire, justement : certains jours, j’aurais eu besoin de me concentrer davantage sur l’arrière-plan, les personnages, faire quelques recherches sur un point ou un autre, voire relire. Parce que le cycle de la créativité, ce n’est pas du courant continu, il y a des jours où c’est fluide et d’autres non. Or là, en mode sprint, ce n’est pas possible de se poser, et écrire pour « faire de la ligne » quitte à écrire mal les jours difficiles pour corriger plus tard, ce n’est pas ma manière de faire.

En outre, mon heure pour écrire ce roman, c’est entre 11h et 14h (je ne sais pas pourquoi, chacun a son horaire : Le Truc et Le Truc2 par exemple, c’est après 18h, ce qui d’ailleurs m’aurait arrangée pour celui-là mais enfin, ce n’est pas moi qui décide). Et ce n’était pas toujours possible, puisque je ne peux écrire que chez moi, ça ça ne changera jamais.

De plus, je n’ai pas été aidée par le fait que ce mois de novembre a été un peu compliqué, je me suis retrouvée dans une période d’enfermement mental auquel je pense cette expérience a contribué. Disons que j’étais coupée de mes émotions, et enfermée dans ce qu’on appelle une « vision tunnel » (au sens métaphorique) : concentrée sur mes objectifs, je ne pensais qu’à ça, je ne voyais plus que ça et plus rien autour. Le Tarot a un peu mis le holà, en m’avertissant du burn-out imminent. Et écrire quand on est en mode « hamster dans sa roue », ça ne fonctionne pas.

Au final, écrire était devenu une obligation, une tâche à cocher dans la journée, un truc de plus à faire, bref un « travail » et quand je m’en suis rendu compte j’ai dit « stop, j’arrête et je mets en pause ». Je sais que certains écrivains (Colette par exemple) ont besoin de ça, s’obliger à écrire, sinon ils n’écrivent pas. Mais ce n’est pas comme ça que je fonctionne : pour moi, écrire est une joie, une pulsion, un émerveillement, et ça ne l’était plus, le feu était en train de mourir.

Il est certain que sans les contraintes extérieures (mon travail alimentaire) qui jouent sur mon temps (la base) et mon état émotionnel, cela pourrait fonctionner. Mais en l’état, non, ce n’est absolument pas possible. Néanmoins je ne regrette absolument pas d’avoir essayé, déjà parce que j’ai tout de même bien avancé et mis mon roman sur les rails, mais aussi parce que j’ai appris, et ça, c’est essentiel.