Ecrire la lumière

Il y a quelques années, j’avais fait des séances de Communication Profonde Assistée. Pour faire simple, c’est un moyen de communiquer directement avec votre moi profond (ou votre âme) sans la barrière de l’égo, des croyances, des masques que l’on met pour correspondre à ce que les autres veulent de nous. Vous êtes assis, les yeux fermés, le praticien soutient votre poignet qui tape sur le clavier d’un ordinateur. Ce qui donne au final une sorte de flux de pensées totalement décomplexé. Mais d’une force de vérité incroyable. La première séance m’avait beaucoup secouée, car elle avait mis le doigt sur quelque chose dont j’avais connaissance, mais dont je n’avais pas conscience que ça pesait dans ma vie. Et il est impossible que la praticienne ait induit quoi que ce soit : c’est précis, il n’y a pas d’effet barnum, ni faux souvenir.

Ensuite, j’ai fait plusieurs séances, sur des sujets divers. J’aimerais les relire, mais je ne suis pas sûre de les avoir gardées. Ce dont je me souviens, c’est qu’à la dernière, nous avons interrogé ce qui m’appelait vraiment. Je venais de commencer à écrire mon premier roman. La réponse a été « écrire la lumière ». Ce qui est, aussi, l’étymologie de photographie. Et je trouve que c’est une très belle mission de vie !

L’autre jour, j’ai hérité de cet appareil photo. Il appartenait à ma grand-mère, ou plutôt au frère de ma grand-mère, qui l’avait rapporté d’Allemagne après le STO. Mais on va considérer qu’il était à elle. Et c’est moi qui l’ai parce que moi, tout le monde le sait, j’adopte les vieux objets.

Et c’est un peu comme un clin d’œil. Encore une fois, écrire la lumière…

Le Sel de la vie (exercice de style à la manière de Françoise Héritier)

Manger des huîtres au bord de la mer // Marcher pieds nus // Ecouter des chansons tristes quand on est triste // Un baiser plein de tendresse // Boire un café sur une terrasse au soleil // Le premier bain de mer de l’année // L’odeur des roses // Manger le croûton du pain chaud en revenant de la boulangerie // Un verre de vin blanc frais // Lire toute la journée dans un hamac // Déguster les fruits que l’on vient de cueillir, cerises mirabelles ou framboises // Une promenade main dans la main // L’odeur de la pluie // Acheter un beau bouquet de fleurs // Se préparer pour un rendez-vous // Regarder pour la millième fois une comédie romantique aimée // Laisser doucement s’échapper les larmes // Sentir son cœur battre // Recevoir un message après l’avoir attendu longtemps // Discuter cinq minutes sur un bord de trottoir // Etre appelée par son prénom par les commerçants du quartiers, qui savent ce que l’on aime // Recevoir un compliment // Faire un compliment // Improviser un dîner // Sortir tard // Regarder les étoiles // Prendre un bain de minuit, nager au milieu du plancton sur lequel se reflète la lune et qui fait comme des paillettes // Oublier l’heure tellement on est bien // Le sable chaud sous les pas // Se comprendre sans avoir besoin de parler // Faire un cadeau à un enfant et voir la joie dans ses yeux // Entendre son prénom crié de loin // Traverser le Jardin des Plantes dans la lumière mouillée d’un matin d’hiver // Se lever de bonne humeur // Retrouver un objet qu’on avait perdu // Déboutonner une chemise // Entendre une chanson qu’on aime à la radio // Faire le marché // Ecrire au milieu de la nuit // Revoir tous les épisodes d’une vieille série qu’on aime // Tomber sur une petite note manuscrite dans un livre // Feuilleter de vieux albums de photos // Se promener dans les rues d’une ville inconnue // S’enrouler dans une étole toute douce // Le chant des oiseaux le matin // Croiser un ami par hasard // Certaines coïncidences // Faire des projets // Manger une glace en regardant un film // Trouver des formes dans les nuages // Imaginer la vie des gens dans la file d’attente // Respirer à pleins poumons l’air pur de la montagne // Relire de vieilles lettres // Leur souhaiter bonne chance pour les examens // Les confidences // L’odeur de l’herbe fraîchement coupée // Se blottir contre quelqu’un // Refaire le monde avec ses amis // Prendre l’avion // Penser à quelqu’un // Mettre une jolie robe // Les premières tomates du jardin // S’endormir contre un corps chaud // Arroser les plantes // Ramasser des coquillages, du bois flotté et des galets // L’odeur du linge propre // Le crépitement d’un feu de cheminée // Manger des pancakes au lit le dimanche matin // Apprendre une bonne nouvelle // Danser toute seule au milieu du salon // Rire à une plaisanterie (pas forcément bonne) // Visiter un musée et rester un long moment absorbé par une toile qu’on aime // Échanger un regard complice, et savoir que l’autre pense exactement la même chose // Vaciller amoureux // Discuter un long moment au téléphone // Organiser un voyage estival au plein cœur de l’hiver et se projeter // Faire une couronne de fleurs // Etre ému à un mariage // La neige un dimanche d’hiver // Avoir envie de déménager // Faire l’amour…

Écrire…

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Parfois, les mots s’échappent. On voudrait dire la révolte, le chagrin, l’écœurement. Pour ne pas les garder en soi. Parce qu’exprimer ce qu’on ressent, c’est déjà, un peu, être soulagé. On voudrait écrire, et on ne peut pas, parce qu’on ne trouve pas les mots à mettre sur ce que l’on ressent.

Mardi, avec mes élèves de Seconde, nous avons fait notre premier atelier d’écriture avec notre artiste en résidence. Nous avons parlé de l’actualité. Ils ont listé de l’actualité qui les avaient marqués en 2014, et ils ont parfois eu du mal à se souvenir. Nous avons eu un peu de tout, de Mandela à la coupe du monde.

Et puis, M. Leur a fait écrire un petit texte sur ce qui les révoltait. Certaines révoltes étaient touchantes. D’autres révoltantes, comme ces deux gosses qui se scandalisent qu’on accorde aux homosexuels le droit de se marier, parce qu’ils entendent beaucoup de conneries chez eux et que la connerie, malheureusement, ça déteint.

D. se révoltait contre la religion. Et Y se révoltait que des terroristes ne cessent de salir la sienne.

Et puis, mercredi. L’inimaginable, l’infâme. La barbarie. L’après-midi, que j’ai passée à me précipiter sur les infos entre chaque étudiant de classes préparatoires à interroger. La dernière a eu un sujet de circonstances. « Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît ».

Pleurer. Vouloir écrire et ne pas pouvoir.

Jeudi. Pleurer encore. Pleurer parce que mes élèves veulent en parler et que je ne peux pas. Je sais que c’est mon rôle, mais je sais aussi que je ne suis pas assez forte pour cela. Pas assez forte. J’aurais besoin de mots, et je n’ai encore que des larmes.

Et puis, vendredi. Enfin les mots reviennent. Écrire, parce que c’est cathartique. Écrire même si, dehors, c’est toujours la peur et la folie, le chaos et la barbarie, même si le monde semble s’écrouler autour de nous. Écrire pour rester debout. Écrire pour ne pas renoncer.

Écrire pour rester vivant. Parce que oui, il faut continuer à vivre. Continuer à rire. Continuer à s’aimer. Continuer à lire. Et continuer à écrire !