Boire et plus, de Fabienne Swiatly

Boire et plus, de Fabienne SwiatlyA treize ans, je bois ma première bière, une Kronenbourg en bouteille de verre 33 centilitres. Je bois au goulot comme cela se fait chez nous. Les verres, c’est pour les invités. Je n’aime pas particulièrement le goût amer de la bière, mais très vite je prends conscience de l’effet que cela produit dans mon corps. Surtout dans ma tête. Pour la première fois, je ne m’ennuie pas en famille, j’ai envie de rester avec eux, de parler avec eux. J’entre dans la bulle. Je suis en lien et l’ennui a disparu. Le même soir, mon beau-frère me dit : Tiens, t’as le droit de boire maintenant ? Ses yeux me sourient. 

Même s’il est arrivé à moi par hasard, je ne crois pas qu’il y ait dans ce roman un quelconque signe de l’Univers en ma direction…

C’est l’histoire d’une relation toxique, mais pas une histoire d’amour passionnelle : une histoire avec l’alcool. Un père qui boit trop, une mère aussi, ainsi que le frère, la soeur et tous les autres, cela donne une narratrice qui très tôt devient dépendante. Mais c’est aussi l’histoire d’une séparation, d’une rupture, d’une libération.

Un roman coup de poing, où les souvenirs s’égrainent, étouffants. L’alcool qui accompagne chaque étape, chaque moment de la vie. La dépendance, l’obsession. Boire à en être malade. Boire, pour quoi ? Pour l’ivresse. Pour garder un lien avec la famille, avec les autres, combler un manque, un vide, faire partie du groupe. Boire pour supporter les autres et le qutidien. Boire qui fait tellement partie de soi qu’on a peur de se perdre en arrêtant, peur de perdre son identité. Et puis, un jour, la décision : arrêter. Guérir. Se désintoxiquer.

Un très court texte, dans lequel Fabienne Swiatly parle extrêmement bien de l’addiction, et qui pourra être utile à beaucoup de gens. Il m’a beaucoup touchée même si, pour être franche, je ne me suis pas du tout sentie concernée (heureusement, d’ailleurs). Mais un texte salutaire et utile !

Boire et plus
Fabienne SWIATLI
La fosse aux ours, 2018

Respire, d’Anne-Sophie Brasme

RespireParler par pudeur, par violence, par colère, par douleur aussi. On écrit comme on tue : ça monte depuis le ventre, et puis d’un coup ça jaillit, là, dans la gorge. Comme un cri de désespoir.

Lorsque l’autre jour je vous ai parlé du dernier roman d’Anne-Sophie Brasme, beaucoup m’ont conseillé de lire son premier, Respire, qu’elle a écrit lorsqu’elle avait 17 ans, et qui vient de sortir au cinéma, adapté par Mélanie Laurent, donnant l’occasion au Livre de Poche de le rééditer. Bref, un beau faisceau de signes, n’est-il pas ?

Comme dans une tragédie grecque, on sait que tout va mal finir, puisque le roman commence en prison, où la narratrice est enfermée depuis deux ans pour meurtre. Âgée de dix-neuf ans, elle ne regrette pas son geste, mais décide de regarder enfin le passé et de mettre par écrit l’enchaînement des événements, en partant de la petite fille qu’elle était…

Ce roman m’a totalement bluffée par sa maîtrise absolue de l’engrenage fatal menant à la catastrophe et son utilisation très subtile de la métaphore filée : comme la narratrice dans son histoire, le lecteur est pris dans les filets du roman et ne peut qu’assister, impuissant, à ce qu’il sait inéluctable dès le départ. C’est presque pervers, d’ailleurs, mais cela permet au roman de gagner en profondeur : on ne se demande pas ce qui va se passer, on le sait, alors on peut mieux se concentrer sur l’analyse particulièrement fine des mécanismes psychologiques de la folie et de la dépendance affective, rendus encore plus bouleversants à cette période compliquée qu’est l’adolescence. Les souvenirs ici sont comme des bribes de passé à rassembler, des impressions, des flashs, des sensations diffuses, des émotions parfois, mais le pathos est étrangement absent. Le livre fait mal, est comme un coup de poing, mais pas tant par empathie pour la narratrice ou pour l’autre, même si parfois certains fait m’ont rappelé des petites choses douloureuses du passé ; non, si ce roman fait mal, c’est qu’il nous met face à nous-mêmes et nous oblige à regarder en face la complexité des rapports entre les êtres, la cruauté à un âge où on découvre le monde. C’est une histoire d’amitié et non d’amour et pourtant, tout y fonctionne exactement comme dans un couple, comme une histoire de passion amoureuse : le dominant et le dominé, le harcèlement, le pervers narcissique qui choisit sa proie et veut la détruire, la dépendance affective et obsessionnelle, comme une drogue. Et le sevrage, brutal, forcément.

Vraiment un grand roman, que je conseille à tous ceux qui ne l’ont pas déjà lu !

Respire
Anne-Sophie BRASME
Fayard, 2001 (LP 2002/2014)