La vengeance du pardon, d’Eric-Emmanuel Schmitt

La vengeance du pardon, d'Eric-Emmanuel SchmittPlace de la Halle, cheminait Lily Barbarin, une dame âgée dont le charme s’accordait aux coquettes ruelles. Souriante, fluette, le teint délicat, le nez précis, les yeux clairs, elle offrait l’effigie de la bonté. Si Saint-Sorlin figurait le paradis, à coup sûr Lily incarnait la grand-mère idéale. Bienveillante, soucieuse d’aider ses concitoyens, elle paraissait faire de la vieillesse un effacement poli mêlé d’altruisme. Pourtant, la vie aurait dû la mener à la haine, la cantonner au ressentiment. N’avait-elle pas été harcelée durant des décennies ? N’avait-elle pas été dédaignée, malmenée, trahie, détestée ? Et surtout, n’allait-elle pas, le lendemain, comparaître en justice pour meurtre ?

J’ai déjà expliqué que j’avais un problème avec le concept de pardon : je ne le comprends tout simplement pas. Je ne comprends pas comment on peut pardonner : je parle ici bien sûr des actes graves, pas du gars qui vous bouscule dans le métro et s’exclame « pardon ». Non, je parle bien de ceux qui vous font du mal, parfois de façon répétée : je ne pardonne pas. Ce qui ne veut pas dire que je me fais des nœuds au karma pour autant : je ne rumine pas non plus, je ne suis pas emplie de haine (cela étant, on n’a jamais assassiné quelqu’un que j’aime, heureusement), juste j’expulse la personne de ma vie, et si elle culpabilise, tant mieux, mais il ne faudra pas qu’elle vienne me demander de lui pardonner pour se soulager la conscience, c’est son problème, pas le mien. Bref. Tout ça pour dire que le titre du roman d’Emmanuel-Schmitt m’a tout de suite interpellée : La vengeance du pardon, oxymore dont j’avais bien envie de connaître le fin mot, d’autant que je fais plutôt confiance à Schmitt pour creuser l’âme humaine.

Ce n’est pas un roman, mais un recueil de 4 longues nouvelles dont le fil rouge est la question de la culpabilité et du pardon. La première, « les soeurs Barbarin », met en scène des jumelles dont l’une tyrannise l’autre toute sa vie, mais est toujours pardonnée ; dans la deuxième, « Mademoiselle Butterfly », un banquier voit tout son empire mis en péril à cause d’une escroquerie mise en place par son fils ; la troisième, qui donne son titre à l’ensemble, montre la curieuse relation qu’entretient une femme avec un meurtrier en série condamné à la perpétuité ; enfin la dernière, « dessine-moi un avion », est une sorte de réécriture du Petit Prince, dans laquelle une petite fille demande à un ancien aviateur de la wehrmacht de lui dessiner un avion.

Les quatre nouvelles sont assez différentes pour susciter des sentiments contrastés et explorer toute la gamme des relations entre culpabilité et pardon. Les analyses psychologiques sont assez fines, l’ensemble est bien mené et réserve parfois des surprises : la nouvelle éponyme, notamment, est assez vicieuse, et partant jouissive, même si je ne comprends pas les réactions du personnage principal ; dans la première, j’ai juste eu de mettre des claques au personnage de Lily, dont la gentillesse confine à la stupidité ; la deuxième m’a pas mal laissée de marbre, et c’est vraiment la dernière qui m’a le plus touchée, parce que Saint-Exupery, parce que Le Petit Prince…

Bref, un joli recueil, qui offre des moments de lecture très agréables et permet de s’interroger sur un concept intéressant ; après, on sait Schmitt inégal, et je ne classerai pas cette oeuvre parmi ses meilleures, mais pas non plus parmi ses ratages. Un livre honnête en somme, qui je pense plaira à pas mal de monde !

La Vengeance du pardon
Eric-Emmanuel SCHMITT
Albin Michel, 2017

1% Rentrée littéraire 2017 — 10/6
By Herisson

Un doux pardon, de Lori Nelson Spielman

un doux pardonL’une de ces pierres symbolise le poids de la colère.
L’autre symbolise le poids de la honte.
Ils peuvent être soulagés tous les deux, si tu choisis de te libérer de ce fardeau.

Contrairement à beaucoup de monde, je n’avais pas plus aimé que ça le premier roman de Lori Nelson Spielman, Demain est un autre jourDu coup, j’étais tout de même un peu méfiante en ouvrant celui-là…

Hannah Farr est une jeune femme à qui tout semble réussir : elle anime avec succès une émission quotidienne, « The Hannah Farr Show », et elle sort depuis deux ans avec le maire de la Nouvelle-Orléans, Michael Payne. Mais un événement vient bouleverser ce doux ronron : elle reçoit, de la part d’une personne qui la harcelait à l’école et qui se trouve être la créatrice du concept, Fiona Knowles, les « pierres du pardon », des pierres que l’on envoie à une personne à qui on a fait du mal avec une lettre d’excuse, et qui doit nous en renvoyer une si elle nous pardonne. Et ces pierres vont semer la pagaille dans le quotidien d’Hannah…

Alors avant de dire ce que j’ai pensé du livre, il faut d’abord que j’explique que le couple culpabilité/pardon constitue un concept que je n’arrive pas à saisir, je pense que c’est beaucoup trop judeo-chrétien pour moi. D’abord, je ne culpabilise pas, jamais (cela dit, je n’ai jamais tué personne non plus) et j’ai du mal à comprendre, dans mon entourage, les gens qui « culpabilisent » parce qu’ils ont glandé tout le week-end au lieu de bosser / mangé la dernière part de gâteau / trop bu la veille etc. Vraiment, je ne comprends pas. Disons que pour moi, la notion de culpabilité doit-être réservée à un seul cas : lorsqu’on a fait du mal intentionnellement à quelqu’un qui ne le méritait pas ; ce qui, du coup, ne m’arrive pas (ou en tout cas ne m’est jamais arrivé), et glander tout le week-end au lieu de corriger mes copies, je l’assume parfaitement sereinement. Corollairement, je ne pardonne pas non plus, car j’estime que le sentiment de culpabilité de celui qui m’a fait du mal le concerne, et non moi. Lorsque quelqu’un me blesse, il est rayé de ma vie, purement et simplement : je passe à autre chose, je ne rumine pas, mais si cette personne voulait revenir dans ma vie ou même simplement obtenir mon pardon pour se soulager, ça serait non. Tout simplement parce que si cette personne m’a blessée et que je l’ai rayée de ma vie, c’est que je ne tenais pas à elle et qu’elle ne tenait pas à moi, donc je n’en ai pas besoin dans ma vie, et si elle se sent coupable, grand bien lui fasse, ce n’est pas mon problème. Finalement, il n’y a qu’aux hommes de ma vie que je pardonne beaucoup. Trop, peut-être, en ce qui concerne certains, mais c’est un autre problème. En tout cas, avec ce système, je me sens plutôt en harmonie et j’évite les nœuds karmiques.

Et puis, il y a des choses que j’estime impardonnables et que je ne pardonnerai pas, jamais, dans aucune circonstance.

Vous comprenez donc que cette question de pierres du pardon m’a plongée dans des abîmes de perplexité et d’incompréhension, car j’ai trouvé que ça compliquait les choses. D’autant que, selon moi, parfois, il vaut mieux ne pas remuer le passé. Mais quand on le remue, il faut alors aller au bout, et j’ai été très gênée par le fait qu’au final, on ne sache pas si l’événement s’est bien produit ou non, et que l’auteur suggère que finalement, ce n’est pas important de le savoir : pour moi, c’est absolument essentiel !

Du coup, je suis encore une fois passée un peu à côté de ce roman trop psychologisant et plein de bons sentiments pour moi : il y a plein de passages que j’ai beaucoup aimés et notamment l’histoire d’amour (mais elle est trop peu développée) et toute les coulisses de la télévision ! Après, je peux comprendre qu’on aime, c’est frais, léger malgré tout, c’est tout à fait dans l’air du temps, mais pas pour les gens qui se posent trop de questions comme moi !

Lu par Stephie (chez qui vous pourrez le gagner)

Un doux pardon
Lori NELSON SPIELMAN
Traduit de l’américain par Laura Derajinski
Cherche Midi, 2015

Maine de J. Courtney Sullivan

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Alice n’aimait pas voir ses enfants un à la fois. La joie et la spontanéité des étés passés avaient désormais disparu. La mort de Daniel avait également sonné celle de leur famille. Chacun s’était éloigné des autres, et, sans s’en apercevoir, Alice était passée de la reine mère — gardienne de la sagesse et de l’ordre — à la vieille dame à laquelle rendre visite était la corvée à expédier avant de pouvoir aller s’amuser.
Elle n’avait pas l’impression que ses enfants tenaient particulièrement les uns aux autres. Alors pourquoi garder ce vieil endroit ? Et pourquoi se donner la peine de venir chaque année, alors qu’elle ne ressentait plus ici que solitude et nostalgie de sentiments perdus à jamais. 

Il y a un an paraissait en France le premier roman de J. Courtney Sullivan, Les Débutantes (qui vient de sortir au Livre de poche, pour ceux qui l’auraient raté), roman que j’avais trouvé très convaincant et de bon augure pour la suite. Cette année, J. Courtney Sullivan nous propose un nouvel opus, Maine. Alors, essai transformé ?

Le seul lien qui semble encore exister entre les femmes de la famille Kelleher est le cottage de vacances dans le Maine, auquel elles vouent un attachement inégal, et l’été qui se profile sera peut-être l’occasion de voir un peu plus clair dans leurs relations assez chaotiques. Il y a là Alice, la grand-mère, dont les rêves de jeunesse ont été brisés par un événement traumatisant et qui par culpabilité s’est enfermée dans une vie qui n’était pas pour elle, dictée par la rigidité de la religion. Maggie, la petite fille, semble plus libre, est écrivain à New-York mais se perd dans une relation toxique à laquelle elle s’accroche, sans doute par conformisme. Kathleen, la fille d’Alice et la mère de Maggie, a, elle, fui la pesanteur familiale et semble avoir trouvé un certain équilibre en Californie. Quant à Ann-Marie, la belle-fille, c’est un clone de Bree Van de Kamp version catholique, elle se veut le modèle de la mère et de la femme parfaite mais doit se rendre à l’évidence qu’elle a aussi des failles…

Sans aucun doute, J. Courtney Sullivan s’affirme avec ce texte comme un écrivain de talent. Dans ce très joli roman de femmes, il règne à la fois un doux parfum de nostalgie et une atmosphère pesante et étouffante. Car il ne fait pas très bon vivre dans la famille Kelleher, le poids oppressant de la religion catholique et de la culpabilité qui est son maître-mot, des conventions sociales dictant à une femme ce qu’elle doit être, de l’alcoolisme, véritable atavisme familial, tout concourt à détruire les individus et à les empêcher d’être eux-mêmes. Même si face aux événements chacune réagit différemment, ce que nous montre l’alternance des chapitres qui se focalisent tour à tour sur chacune d’elle, le fait est bien qu’il existe des schémas récurrents dont il est difficile de se défaire. On retrouve les thèmes que l’on avait déjà dans Les Débutantes et qui seront sans nul doute au coeur de l’oeuvre de Sullivan, et notamment celui de la place des femmes dans la société et leur épanouissement. Plus particulièrement, la maternité est ici centrale : chacune la vit, l’envisage, la considère de manière totalement différente, soit comme aliénation, soit comme ultime but de leur existence de femme. En cela, chacun des personnage incarne une sorte de chemin à suivre ou non, en tout cas une version possible, mais sans sombrer dans la caricature pour autant. Le personnage le plus complexe est d’ailleurs Alice, la reine-mère, qui a éveillé en moi des sentiments très contrastés : elle m’a souvent mise hors de moi car elle est assez intolérante concernant les choix de vie des autres, notamment en ce qui concerne la religion, mais en même temps elle m’a beaucoup émue, car finalement elle n’a pas eu la vie qui lui convenait, et c’est très triste.

Un roman passionnant, qui est aussi parfois très drôle mais où, tout de même, la mélancolie domine, et qui marque l’entrée de J. Courtney Sullivan dans le cercle des écrivains à suivre.

Maine
J. Courtney SULLIVAN
Rue Fromentin, 2013

Lu également par Emily, Clara, Cuné