Choses qui arrivent en silence…

C’est doux, ouateux, et ça ne fait pas de bruit. L’amour ne fait pas de bruit, quand il arrive. Il se déplace à pas de loup, sur la pointe des pieds. S’insinue en nous en silence. Petit à petit. Ce n’est pas un coup de foudre. On ne tombe pas. On s’élève lentement dans les airs. On se grandit. On déploie ses ailes comme un ange. Oui, l’amour fait ça. L’amour fait cette chose incroyable de nous élever au-dessus de nous-même et pour cela il n’y a absolument pas besoin de faire du bruit, au contraire. En douceur. Petit à petit. Jour après jour. Un regard, un sourire, des mains qui se frôlent. S’il faisait du bruit, on l’entendrait, et on aurait peur. Mais on ne l’entend pas : en bon chasseur aguerri, Cupidon armé de son arc sait se faire discret, on ne le voit pas, on ne l’entend pas. On est là, et puis il décoche sa flèche. Mais on ne la sent pas tout de suite, non. L’amour prend du temps, à grandir. Du silence. Pour qu’on ne se rende compte qu’il est là que lorsqu’il est trop tard : on aime, on aime pour toute la vie, alors qu’on avait dit jamais plus. Cet amour, qui est arrivé en silence, il s’est tranquillement installé dans notre cœur, il a ouvert tous les volets, fait le ménage, enlevé les araignées de sous les meubles, aéré les édredons, fait un feu réconfortant dans la cheminée. Il a fait de notre cœur un foyer. L’amour est arrivé en silence, et maintenant on n’entend plus que lui qui bat fort…

(J’ai relu récemment mes writing prompts, et j’ai trouvé que certains méritaient peut-être d’être partagés plutôt que de rester dans mon carnet… il y en aura d’autres, au gré du temps).

Journal de la création, de Nancy Huston : le corps des écrivaines

Les institutions patriarcales ont privé non seulement les femmes de leur âme, mais les hommes de leur chair, et il faudra bien du temps encore avant que les artistes ne deviennent des êtres pleins, non mutilés et non envieux. Avant que les femmes ne cessent de s’amputer de leur maternité pour prouver qu’elles ont de l’esprit ; avant que les hommes ne cessent de déprécier la maternité tout en la mimant parce qu’ils en sont incapables. Avant que les femmes ne cessent de « trembler » et se mettent à croire en la puissance fantastique de leur imaginaire ; avant que les hommes ne cessent de narguer la mort et se mettent à croire en leur fécondité à eux, en leur paternité réelle et non plus symbolique, en leur immortalité tranquille et anonyme dans l’espèce. Il est possible d’être humain sans ajouter aussitôt, à la manière de Nietzsche, « trop humain », et sans considérer cet état comme une déchéance.

Je ne sais plus dans laquelle de mes lectures il était fait références à cet ouvrage, que j’ai immédiatement commandé sans en savoir plus sur ce dont il était question exactement : « création » me suffisait (et Nancy Huston, dont j’aime la pansée mais que je n’avais pas lue depuis longtemps). Et quand j’ai compris de quoi il était question exactement, j’ai éclaté de rire puisque il est question exactement du sujet de mes recherches actuelles et que c’était donc une très belle synchronicité, d’autant plus que je l’ai lu en parallèle de Fille.

Nous sommes en février 1988 et dans ce journal, Nancy Huston s’intéresse à la création dans les deux sens de création artistique et de création d’un autre être dans son corps, et donc à l’articulation féminin/masculin et corps (animalité) / esprit. Elle-même est enceinte et elle va donc faire s’entrecroiser des recherches sur les couples d’écrivains (Scott et Zelda Fitzgerald, Sand et Musset, Elizabeth Barrett et Robert Browning, Leonard et Virginia Woolf, Beauvoir et Sartre, Sylvia Plath et Ted Hughes, Colette Peignot et Georges Bataille, Hans Bellmer et Unica Zürn, Emma Santos), sur la création artistique au féminin, et journal de grossesse.

C’est fabuleusement passionnant, inspirant et érudit : dans cet essai/journal, Nancy Huston pose des questions absolument vertigineuses sur la création littéraire (artistique) lorsqu’on est une femme. Son hypothèse est celle d’une dissociation esprit/matière et le refus de beaucoup d’artistes d’être dans la matière, le charnel, le corporel (c’est le sens du mythe de Pygmalion) ; or les femmes ont plus de mal que les hommes à en sortir, car la maternité ou les règles les ancre davantage dans leur corps. D’où une scission : beaucoup cherchent, comme Virginia Woolf, à tuer la femme en elle, à s’affranchir du corporel parce qu’elles pensent que c’est le seul moyen d’être des génies. Et elles finissent par s’anéantir psychiquement et même physiquement.

Or pourquoi choisir ? Pourquoi ne pourrait-on remplacer ce ou par un et ? Il y a dans le texte une très intéressante analyse du patriarcat séparateur à tous les niveaux (et un passionnant passage sur le lesbianisme politique, autre forme de séparation et nouvelle forme du féminin : Huston s’arrête à Wittig évidemment, mais on peut y inclure quelques folles furieuses actuelles, la réflexion est la même). Et de la nécessité pour les hommes et les femmes de récupérer l’intégralité de leur capacités, de ne plus se couper, s’amputer d’une partie de leur être. Et ça, c’est mon sujet d’écriture du moment !

Je me suis concentrée dans cet article sur le sujet fil rouge, mais au cours de ses analyses elle mène bien d’autres réflexions sur la création littéraire qui m’ont vraiment nourrie !

Journal de la Création
Nancy HUSTON
Le Seuil, 1990 (Babel, 2001)

Ecrire tous les jours

L’autre jour, je vous ai parlé du Writer’s book of days de Judy Reeves, et promis de revenir plus amplement sur cette pratique quotidienne qu’elle préconise. Et surtout la manière dont je le fais. Et ce que ça apporte. Sachant qu’à la base, j’écris déjà tous les jours : mes pages du matin (qui ne sont pas vraiment de l’écriture et que j’ai tendance à ne pas faire actuellement), les corrections de roman n.1 pour la dernière fois j’espère et Le Truc 2. Plus mon journal, mais ce n’est pas absolument quotidien.

Là il s’agit en fait d’une écriture que je comparerais à des gammes pour un musicien : dans un carnet (le carnet d’or), j’ai relevé tous les « déclencheurs » contenus dans le livre ; il y en a un par jour de l’année, auxquels s’ajoutent ceux qui sont disséminés dans le texte, ce qui m’en donne plus de 400, j’ai de quoi voir venir. Ces déclencheurs, ça peut être une citation, un thème, un bout d’idée, et ils vont servir à lancer l’écriture. Par exemple : « le reflet de la lumière sur l’eau », « ce que l’on voit par la fenêtre ouverte », « seule dans sa chambre »… Chaque jour, je mets donc un sablier, et pendant une dizaine de minutes, j’écris sur le sujet du jour (je les ai numérotés et je les fais dans l’ordre). Et c’est très intéressant : pour Judy Reeves, cette pratique permet d’honorer l’écrivain qui est en nous, d’augmenter la confiance en soi et en son talent. Elle fait de nous un écrivain, dans divers sens.

D’abord parce qu’elle permet de progresser : à écrire tous les jours sur tous les sujets, on se rend compte que l’écriture s’améliore et coule plus facilement, elle se « muscle », on prend des risques (ce qui peut venir au cours de ces séances est très divers, et c’est l’occasion de tester des des genres auxquels on n’est pas habitué, de nouveaux sujets, au lieu de rester cantonné à un type d’écriture : si on a envie un matin d’écrire une scène de tragédie, pas de souci), on se sent libre et on a de plus en plus confiance.

Cela nous permet aussi de découvrir (enfin pour moi ce ne fut pas une découverte) ce qui nous importe en tant qu’auteur, notre sujet essentiel : la pratique quotidienne, en tant qu’elle repose sur l’improvisation, permet d’aller plus profond en soi et de se prendre un peu par surprise, de trouver des choses enfouies et des thèmes récurrents. Ou des scènes qui nous reviennent un jour à l’occasion d’un sujet et qu’on avait oubliée.

Et c’est ça, que je trouve fascinant et réjouissant : ce moment où le sujet déclenche le surgissement de quelque chose, parfois totalement inattendu ; qu’est-ce qui demande à être écrit ? Evidemment, je connais mon sujet donc je ne suis pas surprise par ce autour de quoi tout s’organise. Par contre ce que j’ai trouvé intéressant ces derniers temps c’est la manière dont mes deux personnages de roman n.2 sont venus m’apporter quelques informations complémentaires, quelques scènes de plus, ils m’ont aussi fait comprendre que j’étais bien sympa mais que le fin ne leur allait pas (j’avoue : moi non plus), ni d’ailleurs le titre. Et ce surgissement de ces deux-là m’a ramenée à autre chose par rapport au Truc 2 (et à la synchronicité de l’ours, et à l’ours lui-même). Et au milieu de tout cela s’est incrusté, je crois, un nouveau personnage.

Ces petits écrits impromptus peuvent ainsi être la nursery de nouveaux textes, permettre d’ouvrir des fenêtres et d’en creuser d’autres, ce qui a été écrit pourra être revu et inséré ailleurs ou être purement un one shot : on ne sait pas, c’est la surprise, et c’est ça qui est bien ! Et comme c’est les vacances, c’est l’occasion parfaite de commencer, on peut le faire seul ou en groupe, chez soi ou ailleurs, bref, c’est libre, et de mon côté c’est vraiment une belle découverte !

Journaux et carnets de notes

Bien sûr, j’aime les carnets. Tous les carnets. Un écrivain ne peut pas ne pas aimer les carnets. J’en sème partout et aujourd’hui j’avais envie de vous parler de deux en particulier.

D’abord, le journal. Là, je parle bien du « journal intime » et non du « notebook » dont nous parlerons plus loin, même si je sais que certains ne font pas de différence, contrairement par exemple à Joan Didion qui dans « on keeping a notebook » distingue bien les deux et explique que si elle se sent incapable de tenir un journal et que cela ne l’intéresse pas de le faire, son carnet de notes lui est indispensable. Le journal est, pour beaucoup, une des premières pratiques d’écriture, et parfois reste la seule. Et c’est très bien. Comme beaucoup, j’ai eu un journal intime à l’adolescence, et même des, puis j’ai abandonné (à quel âge, je n’en sais rien) et repris en 2013. Soit bien après avoir repris l’écriture. Les débuts sont un peu chaotiques d’ailleurs : des notes éparses, vagues, sur un carnet Moleskine petit modèle noir non ligné couverture souple que j’avais acheté à Paris sur un coup de tête. Je n’écris plus mon journal que sur ce modèle. Chaque carnet est numéroté, daté, et archivé. En temps normal, un carnet me fait environ un an mais c’est parfois plus parfois moins : le carnet n°6 fait 3 mois, et les suivants plus ou moins pareil voire moins. Sauf à certaines périodes, je n’écris pas tous les jours, j’écris lorsque j’en ressens le besoin, lorsque j’ai quelque chose à dire dont je veux garder une trace, ou quelque chose que je veux « libérer ». J’y parle de mes travaux d’écriture (beaucoup), d’amour (à partir du carnet n°6 surtout), de mes états d’âme. Bizarrement, je n’ai que très peu écrit dans mon journal durant le confinement et je le regrette car garder une trace précise de cette période aurait été intéressant (même si j’ai d’autres traces dans d’autres textes et notamment ici), pour relire plus tard ou pour servir à d’autres écrits ou tout simplement pour mieux comprendre ce qui me traversait : même si mon journal ne fonctionne pas comme mon (mes) « notebooks », il m’est arrivé d’y replonger pour trouver telle ou telle information.

Mes journaux sont d’une austérité absolue, je ne varie même pas la couleur de l’encre : ce n’est que de l’écriture, noire, dense, sans aucune fantaisie. C’est ce dont j’ai besoin pour ce carnet-là, qui est un carnet introspectif, qui m’a permis d’avancer dans ma vie et de mieux me connaître. Je n’ai pas toujours ce journal sur moi, même s’il m’arrive d’écrire dedans à une terrasse de café ou dans un moment creux. Tous les tomes sont archivés par ordre dans une boîte qui est sur mon bureau, et que je sors parfois pour les feuilleter, pour relire telle ou telle période. Et ce qui est intéressant, dans le fait de « documenter sa vie » par écrit c’est que ça la rend plus dense, plus riche, et qu’on y est plus attentif. L’idée n’est pas nécessairement de se rappeler les faits eux-mêmes dans leur exactitude ; même si on les reprends dans une œuvre future, il y aura toujours quelqu’un pour nous dire que non, les choses ne se sont pas déroulées de cette manière, que la robe était rouge et non bleue et que c’était en juillet et non en septembre. Parce que la mémoire est quelque chose d’aléatoire. Ce qui importe, c’est la manière dont les faits nous ont percuté, et dont ils ont touché notre imaginaire. Ce qui importe c’est ce qu’on en fait. Un journal n’est pas une boîte d’enregistrement.

En suite il y a les « carnets de notes et d’écriture ». Tout écrivain se doit d’avoir un carnet de notes, parce qu’on ne sait jamais quand une idée surgira, et elle surgira à coup sûr quand on sera le moins disponible : au volant sur l’autoroute, sous la douche, au moment de s’endormir… et si on ne la note pas tout de suite (en se disant « oh, j’arriverai bien à m’en souvenir »), elle partira (pour aller voir quelqu’un de plus disponible : les idées sont un peu capricieuses et susceptibles, et si on ne s’occupe pas d’elles tout de suite, quitte à interrompre ce qu’on faisait (aussi urgent cela soit-il), elles vont voir ailleurs. Un carnet de notes toujours prêt permet de résoudre partiellement ce problème. De mon côté j’en ai deux sortes.

J’ai d’abord le vrai « carnet d’écriture » qui est mon laboratoire : c’est là que je fais des recherches, que j’écris les idées de textes futurs, les idées de corrections, parfois des extraits entiers (essentiellement des débuts de nouvelles), des plans et découpages, synopsis, recherches bibliographiques… c’est un foutoir innommable tous les projets se mélangent joyeusement — ou plutôt se superposent, il est en très mauvais état car un été il a pris l’eau, mais il m’est essentiel, même si je ne m’en sers pas tous les jours (ça dépend de ce sur quoi je travaille, en ce moment je m’en sers beaucoup).

Et j’ai ensuite les carnets (j’en ai un dans le bureau, un dans le salon sur la table basse et un dans mon sac) où je prends des notes : des citations, les idées qui viennent sur tout et n’importe quoi, le nom d’un livre dont on parle et qui m’intéresse, des listes, des informations dont je pense qu’elles peuvent resservir… et aussi des bouts d’idées de textes qui auraient leur place ailleurs : bref, un carnet de notes, fouillis et qui part dans tous les sens, comme un bon carnet de notes ! De fait je n’en ai pas toujours sur moi, et je me sers aussi pas mal de la fonction notes de mon smartphone (qui m’a aussi souvent servi pour écrire des morceaux de textes, mais avouons que ce n’est pas ce qu’il y a de plus pratique…). Certains notent aussi dans leur carnet le résultat de leurs observations : une bribe de conversation volée, une situation, qui parfois servent de déclencheurs d’écriture. Je ne le fais pas, ça ne m’est pas naturel, mais je devrais faire un effort.

Et vous alors, les carnets ?

A writer’s book of days, de Judy Reeves : compagnon de l’écrivain

Every writer needs a place to call her or his own, whether it’s a folding table behind a screen in the bedroom or a separate studio with desk, computer, napping couch and window with a view. Find yours and claim it. Furnish it with those things that give you comfort, inspire you, support you. Make it a safe space, a place you go to joyfully. Writing is creating and creating is work/play for the soul […] what you need is a writing space is safety and comfort, both psychic and physical : a place where you feel free to loose yourself in the world you are creating on paper. 

Je ne sais plus où l’autre jour j’ai trouvé une référence à Judy Reeves, et j’ai eu envie de découvrir ses travaux de coach en créativité. Malheureusement, le seul de ses livres à être traduit en français n’était pas du tout celui qui m’intéressait, mais il en faut plus pour m’arrêter et je l’ai donc lu en anglais. Tout en me disant que tout de même c’était dommage que ce ne soit pas traduit.

A writer’s book of days a été pensé pour accompagner l’écrivain tout au long d’une année dans sa pratique de l’écriture. Chaque chapitre est dédié à un mois, mais ce n’est pas un programme comme le propose Julia Cameron et il n’est pas du tout grave de le commencer à n’importe quel moment de l’année et à tout lire d’une traite. L’ensemble de l’ouvrage tourne autour d’une pratique d’écriture quotidienne à laquelle je consacrerai la semaine prochaine un article complet. Et chaque chapitre contient à la fois des conseils très précis (écrire à la main), des réflexions sur la créativité et l’écriture (l’utilité d’un carnet de note, l’inspiration), des détails très matériels sur certains écrivains (comment était leur bureau, leurs rituels et manies etc.), des idées pour sortir de la routine, et un « déclencheur d’écriture » par jour de l’année. Le tout accompagné de citations inspirantes.

Je ne vais pas aller jusqu’à dire que ce livre a révolutionné ma vie, mais presque : en tout cas, il m’a permis de beaucoup réfléchir sur ma conception des choses et ma pratique, que j’ai un peu revue en intégrant justement les déclencheurs d’écriture et la pratique quotidienne que je comparerais à des gammes, mais nous en reparlerons. J’ai particulièrement apprécié le passage sur notre writer-self et le fait que nous avons parfois peur de l’assumer parce que nous ne nous sentons pas légitime : ça m’a pas mal fait réfléchir.

Un livre donc qui ne s’adresse pas à tout le monde, mais pour ceux qui recherchent des références sur la créativité (l’écriture, mais je pense qu’on peut élargir) c’est excellent !

A Writer’s Book of Days : A Spirited Companion and Lively Muse for the Writing Life
Judy REEVES
New World Library, 2000/2010

La joie d’écrire…

En ce moment, pour mon nouveau projet, je me suis lancée dans la lecture d’une multitude d’ouvrages sur la créativité et l’écriture, Julia Cameron notamment mais aussi Judy Reeves, qui n’est malheureusement pas traduite en français (un de ses ouvrages l’est mais pas ses travaux sur les ateliers d’écriture, mais nous y reviendrons). C’est très intéressant, j’y apprends beaucoup de choses qui nourrissent ma réflexion, mais… mais une chose me laisse perplexe. Des livres sur les écrivains j’en ai lu des étagères entières, ça pourrait même être une catégorie à part, et j’ai souvent l’impression que se pose le même problème : le blocage, écrire ne va pas de soi, il faut se forcer, et même pour certains, écrire est une souffrance.

Et je suis perplexe pour deux raisons, qui sont d’ailleurs liées. La première est que pour moi écrire est une évidence, est totalement naturel : j’écris tout le temps, tous les jours, plus ou moins mais tous les jours, mes pages du matin, dans mon carnet, mes divers projets, j’écris, jamais je ne suis bloquée par un « je ne sais pas quoi écrire » ou « je n’ai pas envie d’écrire » (ou alors ça dure une journée où je suis particulièrement chiffonnée, ça peut arriver). Même en vacances, en voyages, avec des journées qui débordent je trouve toujours un moment et quelque chose à écrire. C’est d’ailleurs ce que ma thérapeute notait l’autre jour : qu’avec tous les murs que je me prends dans la gueule avec cette histoire, ça fait un moment que d’autres auraient laissé tomber pour le macramé, ou tout au moins seraient bloqués par « mais pourquoi j’écris puisque personne ne s’intéresse à mon travail » (ce qui est d’ailleurs un des cas de blocage traités par Julia Cameron).

Mais non, je persévère. D’abord parce que je connais le truc, le manque total de rationalité des choix des éditeurs (d’autant qu’en général ils trouvent mon roman chouette : mais pas pour eux), et que je sais que c’est ma mission de vie et une porte finira bien par s’ouvrir, elle a failli l’été dernier (et heureusement ça ne s’est pas fait finalement : le roman serait probablement sorti au moment du confinement) alors soyons patient et avançons. Surtout je ne vois pas quoi faire d’autre. Parce qu’écrire, c’est une des choses qui mettent le plus de joie dans ma vie, les seuls moments où je me sens alignée, à ma place, et où le réel ne me résiste pas parce que c’est moi qui décide (enfin, pas vraiment mais c’est encore une autre histoire).

Alors je suis perplexe. Encore une fois j’ai l’impression d’être autrement que les autres. Ce qui n’est pas forcément grave, puisque je suis moi !

Vie créative, vie heureuse

J’ai toujours su que j’étais créative (en même temps, nous le sommes tous) mais cru que ma créativité s’exprimait par l’écriture. Point. Rien d’autre, et c’était déjà beaucoup pour illuminer ma vie et la rendre plus riche. La peinture, le dessin, le « bricolage » ce n’était pas pour moi, pensais-je : j’avais essayé, eu par exemple une fièvre de scrapbooking de plusieurs semaines. Mais à chaque fois, ça m’avait passé aussi vite que c’était venu. Je me lassais et puis, aussi, je trouvais que ce que je faisais n’était pas aussi joli que ce que je voyais ailleurs (alors que je suis retombée sur mes albums de scrap et franchement, il y a des défauts, mais ce n’est pas si mal). Et ça, c’était la première erreur : il ne faut surtout jamais se comparer (mais quand on a une confiance en soi défaillante c’est évidemment la première chose qu’on fait). Et la deuxième : ne pas persévérer, alors que la créativité demande non seulement du courage (pour s’y mettre), du lâcher-prise sur le résultat et la comparaison, mais surtout de la persévérance et de l’entraînement.

Bref donc je pensais que tout ce qui était création manuelle, que ce soit la peinture, le dessin, le collage, tout ça tout ça ce n’était pas pour moi. Et puis ces derniers mois il y a eu une révélation, une illumination et je ne saurais même pas la dater : il y a eu des jalons, le programme créatif de Julia Cameron (le premier : je viens de commencer le deuxième), l’essai d’Elizabeth Gilbert, il y a mon journal poétique, mais je n’arrive pas à me rappeler le moment où j’ai commencé à acheter des carnets, des feutres, des crayons de couleurs et toute une palanquée de matériel qui s’étale voluptueusement sur ma table de salon et dans plusieurs caisses (je ne fais jamais les choses à moitié : j’ai commencé à acheter du matériel, j’ai voulu essayer toutes les techniques donc maintenant j’ai à peu près de tout) (et un jour j’aurai un atelier parce que ça prend de la place ces histoires) (d’autant que d’un côté j’achète du matériel et de l’autre je garde tout, des papiers d’emballage aux bâtonnets de glace, parce que « ça peut servir » et, de fait, ça sert) (mais c’est rangé hein, disons organisé, même si ça tient de la place sur la table). En fait, j’imagine que c’est comme beaucoup de choses : c’était là, en moi, mais j’avais mis une couverture dessus et maintenant que j’ai enlevé la couverture ça prend toute la place.

Alors, je ne suis pas extrêmement douée (je ne me dénigre pas : c’est une remarque objective) : je m’entraîne à dessiner en faisant un petit truc chaque jour mais c’est vraiment très modeste (mes verres de limonade ne sont pas droit et la patte arrière de mon chat ressemble à une b***), l’aquarelle déborde (mais j’en ai fait un style), il y a des tâches de colle un peu partout, le découpage est aléatoire… mais : en en faisant chaque jour, je trouve que c’est tout de même de mieux en mieux, et puis de toute façon ce n’est pas si important. C’est pour moi, même si parfois, quand je suis contente d’une page ou d’un tableau (mais je ne fais pas de tableaux en ce moment) je la montre sur Instagram. Je me suis également mise très récemment (il y a une semaine) à décorer un peu plus mon bullet journal après avoir vu des vidéos super inspirantes, mais je suis loin d’aller aussi loin.

Oui ce que j’ai découvert dans cette histoire, c’est vraiment ce que je disais plus haut : lâcher-prise sur le résultat. Mon art, c’est l’écriture et dans ce cas le résultat m’importe autant que le processus. Le reste c’est du pur plaisir qui me permet d’ouvrir d’autres canaux, d’écouter plus attentivement mes voix intérieures et d’arrêter de penser. En fait, créer, lorsqu’on met l’accent sur le processus c’est une forme de méditation : on vibre plus haut, dans la joie, on est pleinement dans l’instant présent, je, ici, maintenant, on fait au lieu de penser (contrairement à l’écriture). Et on se sent vivant. Et plus on crée plus la source de la créativité est abondante, et plus on a envie de créer. Et c’est ça, l’essentiel.

Et vous savez quoi ? Quelque chose en moi me dit que ça fait partie de ma mission de vie : aider les gens à se reconnecter à leur magie et à leur créativité. Je ne sais pas encore comment mais oui, je dois faire ça.