Quatre moitiés, de  Alessio Maria Federici : les âmes-soeurs

L’amour nous change.

L’algorithme de Netflix commence à bien connaître mes goûts, et m’a proposé ce film le jour de sa sortie. Et j’ai tout de suite dit oui, car une petite comédie romantique, ça ne se refuse pas.

Un couple de jeunes mariés organise un dîner, au cours duquel ils présentent quatre de leurs amis célibataires qu’ils ont envie de voir ensemble. Ils ne sont néanmoins pas d’accord sur qui irait bien avec qui : pour elle, qui se ressemble s’assemble. Pour lui, les opposés s’attirent, et de toute façon, ce n’est pas important, car l’amour nous transforme.

A partir de là, deux intrigues parallèles selon les configurations possibles, et c’est un vrai plaisir à regarder. Quelle configuration fonctionne le mieux ? Il n’y a finalement pas de réponse, et j’ai beaucoup aimé cette idée même si elle met un peu à mal mes propres conceptions. En tout cas, le film interroge l’amour, et la manière dont nous changeons, sans forcément y penser, et c’est une joie de voir les quatre personnages évoluer différemment, se transformer, faire des choix différents selon le partenaire qu’il a choisi ! Le film est très intelligent, nourri de références pertinentes pour interroger le mythe platonicien des âmes-soeurs à l’aide d’un procédé que l’on pourrait qualifier de quantique !

Si vous avez Netflix, foncez : une belle soirée vous attend !

Quatre moitiés
Alessio Maria FEDERICI
Netflix, 2021

Délivrée du mâle, d’Elodie Dupuis : l’empreinte du passé

On s’était quand même revus à la rentrée, en septembre. J’étais passé « par hasard » prendre un café sans son restaurant. Très vite, je suis devenu moi aussi un client fidèle. J’étais étrangement attiré par tout ce qui me faisait peur chez elle et qui était si éloigné de ma personnalité : son humour, sa jeunesse d’esprit, sa sensualité, son aplomb, sa joie de vivre.

Un roman dont, encore une fois, le résumé a fait tilt par rapport à mes interrogations actuelles, et que j’ai donc découvert avec beaucoup d’intérêt et de curiosité.

Entre Eve, animée par un besoin irrépressible de séduire, et son compagnon Antoine, maladivement jaloux, les relations sont forcément compliquées et explosives, malgré l’amour profond, puisque chacun ne cesse d’appuyer sur les blessures de l’autre. Mais certains événements vont leur permettre de poser les choses à plat, de mettre au jour le traumatisme d’Eve, et la sauver.

Un roman plutôt réussi dans son propos, qui est finalement d’étudier la mécanique du couple : comment, finalement, on est attiré par la personne dont on pourrait dire à première vue qu’il ne nous la faut pas, alors que c’est justement elle qu’il nous faut pour guérir nos blessures ; et comment, oui, l’amour vrai peut sauver. Cela semble mièvre dit comme ça, mais c’est pourtant la réalité. Les personnages sont bien construits : Eve m’a beaucoup touchée parce que j’ai reconnu chez elle des comportements que j’ai pu avoir par le passé ; quant à Antoine, il m’a je l’avoue mise très mal à l’aise et même a l’occasion donné des bouffées d’angoisse.

J’ai donc beaucoup aimé ce roman même si, pour être honnête, il aurait mérité d’être davantage travaillé sur le plan strictement littéraire.

Délivrée du mâle
Elodie DUPUIS
Anne Carrière, 2021

Jules et Julie, histoire double de Caroline Weill : réapprendre à aimer

Vivre, c’est prendre des risques : celui de se tromper, de souffrir, d’être heureux. Rien n’est garanti. Mais si on n’essaie pas, autant se coucher tout de suite dans un cercueil avec une coupe de champagne. Si vous ne risquez rien, il ne vous arrivera rien. C’est vrai. Qu’est-ce qu’une vie où il n’arriverait rien ?

Jules et Julie, tous les deux divorcés, ne savent pas comment refaire leur vie. Ils ne se connaissent pas encore, s’inscrivent sur un site spécialisés, font des rencontres désastreuses, et se confient à leur psy. Lorsqu’ils se trouvent enfin, ils ont envie que leur histoire fonctionne, mais là encore, ce n’est pas si simple…

J’ai beaucoup aime ce roman. Pas tellement pour ses qualités littéraires : l’écriture est assez basique, et le procédé consistant à faire alterner les voix narratives a priori peu original, mais ici très intéressant car il permet de voir que les points de vue sur une même situation peuvent être diamétralement opposés, et qu’on se fait parfois des films pour rien sur ce que pense l’autre ou sa manière de réagir. Mais j’ai vraiment aimé car c’est une très jolie histoire, avec de beaux personnages, attachants, authentiques, vulnérables, en lesquels je me suis beaucoup reconnue : leurs doutes, leurs peurs, leurs maladresses, tout cela m’a rappelé beaucoup de choses, et j’ai ri à plusieurs occasions car leur psy leur dit exactement ce que me dit la mienne, et c’est normal car il n’y a sans doute rien de plus universel que cette peur dans une nouvelle relation, qui demande du travail pour se construire, et repose sur la communication. J’ai ri aussi et trouvé très intéressant de voir un peu ce qui peut se passer dans la tête d’un homme…

Un beau roman sur les relations amoureuses, qui mérite d’être découvert…

Jules et Julie, histoire double
Caroline WEILL
Anne Carrière, 2021

Réinventer l’amour, de Mona Chollet : une révolution permanente

Les mêmes dispositions légèrement monomaniaques inspirent mes tendances casanières et mon penchant pour l’exclusivité amoureuse. C’est le même goût d’une intimité sensuelle, le même pari d’une abondance cachée là où un regard superficiel ne voit que la monotonie, le même désir d’approfondissement infini, la même confiance dans des processus invisibles et mystérieux qui demandent seulement qu’on croie en leur existence, qu’on les laisse advenir, qu’on accepte de se laisser porter. L’écriture, aussi, qui vous emmène toujours un peu ailleurs que là où vous croyiez aller, qui fait surgir sous vos doigts une trame inattendue, m’a appris qu’on avait tort de redouter que les sources intérieures se tarissent, que ce soit dans un processus de création solitaire ou dans un dialogue amoureux et sexuel.

Evidemment. L’amour est mon sujet. C’est même ma mission de vie, quelque part. Je ne pouvais donc pas passer à côté de ce nouvel essai de Mona Chollet, mais je l’ai commencé avec une pointe d’appréhension. Parce que, si j’ai profondément apprécié Sorcières. La puissance invaincue des femmes et Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique j’ai détesté Beauté Fatale, qui était justement sur un sujet que je maîtrise bien puisqu’il a longtemps été mon sujet de recherches. Bref, j’étais méfiante, et j’avais un peu peur que, comme c’est à la mode, Mona Chollet ne jette aux orties l’amour et notamment l’amour hétérosexuel. Mais pas du tout.

Au contraire, même : c’est un éloge de l’amour, le vrai, et d’un amour hétérosexuel qui serait réellement profond, salvateur, une révolution permanente qui, au lieu de se laisser abîmer par le patriarcat, en serait au contraire la force de destruction. Elle s’attache donc, dans cet essai, à montrer en quoi le patriarcat sabote l’amour : d’abord par la mise en place de tout un arrière-plan culturel où les difficultés, l’amour tragique sont valorisés, dans le temps même où on refuse d’aller voir ce qui se passe après, le quotidien, l’intimité ; ensuite par la sublimation de l’infériorité féminine, qu’elle soit physique, professionnelle ou économique, alors que d’un autre côté on justifie la violence masculine ; de plus, on voit comment la place de l’amour est déséquilibrée : les femmes sont encouragées à y voir un but ultime, un essentiel, alors que les hommes au contraire doivent s’en détacher, et on aboutit à une société où les femmes elles-mêmes jouent les indifférentes pour ne pas faire peur avec leur sentimentalité ; enfin, elle aborde la question de la dépossession du corps, et de la nécessité pour les femmes de redevenir sujet de leur désir (ce qui est exactement le sujet de ma table ronde de l’autre jour, j’intégrerai donc ses réflexions dans ma version écrite).

Cet essai à nourri tellement de réflexions chez moi qu’encore une fois, j’aurais de quoi écrire tout un livre (je le ferai sans doute, un jour). En tout cas, c’est un texte vraiment passionnant, qui pose les bonnes questions, le bon diagnostic, avec une véritable objectivité et évite de confondre les hommes et le patriarcat, qui pousse à l’auto amputation des deux sexes. Il s’agit donc de se débarrasser de toutes ces chaînes, de redéfinir, redéployer, approfondir l’amour hétérosexuel dans le sens où l’amour, c’est vouloir le bien de l’autre, son bonheur, sa croissance, et pour cela, il faut lui redonner sa place centrale dans la vie, des hommes comme des femmes.

Il manque peut-être à cet essai un petit chapitre conclusif, et quelques ouvertures, mais vraiment, je ne l’ai pas lâché. Le deuxième chapitre sur les violence m’a évidemment mise en colère, mais dans l’ensemble, j’ai plutôt été enchantée par cet essai, qui tout en montrant les problèmes tels qu’ils sont, n’est pas du tout pessimiste ! Et j’y ai pioché une belle bibliographie !

Réinventer l’amour. Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles
Mona CHOLLET
Zones, 2021

Les langages de l’amour, de Gary Chapman : toutes les manières de dire « je t’aime »

Quelque chose en nous crie notre besoin d’être aimé de quelqu’un. La solitude peut causer de terribles ravages dans l’âme humaine. C’est pourquoi la détention en réclusion stricte peut être considérée comme la pire des sanctions. Au cœur de tout être humain se trouve le désir d’aimer intimement et d’être aimé. Le mariage répond à ce besoin d’intimité et d’amour. Voilà pourquoi le récit biblique des origines déclare que l’homme et la femme deviendront « une seule chair ». Cette unité ne signifie pas que les individus perdent leur identité propre, mais qu’ils pénètrent chacun dans l’intimité de l’autre de façon profonde et intense. De Platon à ns jours, les écrivains ont insisté sur la primauté de l’amour dans le mariage.

Lacan a dit un jour qu’aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. J’ai mis très longtemps à comprendre cette phrase, qui est pourtant assez vraie, souvent : on aime l’autre, alors on lui donne ce qu’on voudrait qu’il nous donne, mais rien ne dit que c’est ce dont il a besoin, ce qu’il attend. C’est un peu l’idée de base de ce best-seller du développement personnel amoureux : chacun de nous parle une langue amoureuse, qui n’est pas forcément celle de son autre.

Selon Chapman, il y aurait en effet 5 langages de l’amour, et l’un d’eux est en quelque sorte notre langue natale, que nous utilisons par défauts pour exprimer notre amour à la personne que nous aimons : les paroles valorisantes, les moments de qualité, les cadeaux (y compris le don de soi), les services rendus et le contact physique. Si les deux membres du couples ont la même langue natale, tout va bien, mais s’ils ne se comprennent pas parce qu’ils parlent un langage différent, ils se retrouvent rapidement le réservoir émotionnel vide. L’amour, c’est donc de prendre la décision active d’apprendre la langue amoureuse de l’autre, afin de lui apporter ce dont il a besoin pour se sentir nourri affectivement.

Un essai que j’ai trouvé très intéressant et que je recommande chaudement, à la condition néanmoins de ne pas le prendre complètement pour argent comptant. Certains conseils peuvent d’ailleurs laisser perplexe, et l’ensemble est de toute façon trop biblique (il ne parle jamais du couple : toujours du mariage, mais bon, on peut en faire abstraction) pour que j’adhère totalement. Le fait est que je suis totalement d’accord avec le point de départ : passée la période de l’innamoramento, l’amour est une activité volontaire et pas juste un sentiment, et il consiste à apporter à l’autre ce dont il a besoin pour se sentir aimé, ce qui implique déjà de le comprendre, de l’identifier, et de faire des efforts pour le lui apporter. Cela étant, je trouve l’ouvrage beaucoup trop systématique : je pense (c’est en tout cas mon expérience) que tous les langages sont importants et que nous les pratiquons tous, même si c’est à des degrés divers selon les individus, et que le piège selon moi serait justement de toujours exprimer son amour de la même manière.

Donc un essai très intéressant parce que sa typologie des manières d’exprimer son amour est pertinente et permet d’observer son propre fonctionnement dominant, mais il est essentiel selon moi de ne pas s’y enfermer.

Les Langages de l’amour
Gary CHAPMAN
Traduit de l’anglais par Antoine Doriath
Farel, 1997

Eloge du mariage, de l’engagement et autres folies, de Christiane Singer : une exigence existentielle

La vraie aventure de vie, le défi clair et haut n’est pas de fuir l’engagement, mais de l’oser.
Libre n’est pas celui qui refuse de s’engager.
Libre est sans doute celui qui ayant regardé en face la nature de l’amour — ses abîmes, ses passages à vide et ses jubilations — sans illusions, se met en marche,
décidé à en vivre coûte que coûte l’odyssée, à n’en refuser ni les naufrages ni le sacre, prêt à perdre plus qu’il ne croyait posséder et prêt à gagner pour finir ce qui n’est coté à aucune bourse : la promesse tenue, l’engagement honoré dans la traversée sans feinte d’une vie d’homme.

Il y a dix ans, j’avais lu de Christiane Singer le sublime texte qu’elle a consacré à Héloïse et Abélard, Une Passion entre Ciel et Chair ; j’avais été portée vers l’autrice par une citation magnifique sur laquelle j’étais tombée, et extraite de l’essai dont je vais vous parler aujourd’hui. Mais voilà : à l’époque un texte sur le mariage, ça résistait et j’avais donc habilement contourné. Et j’ai eu raison parce que, plus tôt dans ma vie, je n’aurais pas été en mesure de comprendre ce qui s’y joue, et je serais passée à côté. Il y a quelques semaines d’ailleurs, je vous en parlais, de l’engagement. Et lire ce livre ce livre s’est imposé comme un impératif.

Comment se lier indéfectiblement à un autre, alors qu’on ne sait même pas qui on est ? Comment s’engager sur un chemin dont on ne sait où il mène ? C’est un pari, un risque, une folie, mais la plus belle qui soit sans doute.

Dans une langue magnifique, à la fois d’une grande poésie et d’une grande sensualité, Christiane Singer nous invite à redéfinir la liberté, qui n’est pas de fuir mais au contraire de choisir l’engagement, qui est un impératif existentiel prenant naturellement la suite du papillonnage, et de voir le mariage comme un projet qui nous délivre au lieu de nous enfermer, car il nous transforme. L’autre est lié à notre âme, il met le doigt sur nos blessures car devant lui on se met à nu, on se montre vulnérable, et c’est ainsi qu’on peut guérir. Le couple est donc le plus merveilleux des creusets d’évolution : exigeant, mais merveilleux et conduisant à la joie.

Inutile de vous dire que ce texte m’a bouleversée et émerveillée, d’autant que c’est le sujet sur lequel j’écris depuis plus de trois ans, et qu’il a immédiatement rejoint la liste de mes livres préférés sur l’amour

Eloge du mariage, de l’engagement et autres folies
Christiane SINGER
Albin Michel, 2000

Les meilleurs livres sur l’amour et le couple…

La semaine dernière, j’ai entièrement relu Le Truc et Le Truc2, soit près de mille pages dans lesquelles mon projet est d’une part d’interroger le sentiment amoureux, ce que c’est, ce qu’en disent les philosophes et autres penseurs, et d’autre part de le saisir dans sa manifestation au jour le jour. Je ne sais pas ce que deviendra ce projet, mais pour le mener à bien, pour la partie « théorique », je me suis bien sûr immergée dans une bibliographie exponentielle, et j’avais envie de faire un peu le point sur ceux que j’ai trouvé les plus intéressants :

1. Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux : s’il ne devait en rester qu’un ce serait celui-là. C’est vraiment ma bible, il y a absolument tout dedans, d’une sublime exactitude, et je ne me lasse pas d’y replonger tant il m’inspire et me nourrit.

2. Le Choc amoureux, de Francesco Alberoni : là encore un ouvrage fondateur, sur lequel j’ai pris de nombreuses notes. Tout est d’une grande justesse sur ce moment merveilleux de l’innamoramento (j’utilise le mot italien, parce qu’en réalité, il n’y a pas moyen de le traduire de manière satisfaisante)

3. L’Art d’aimer d’Erich Fromm : un classique qui ne parle pas seulement de l’amour amoureux, mais contient deux idées essentielles qui sont à la base de mon travail : l’amour comme seul moyen de résoudre la douleur de la séparation originelle, et l’amour comme activité, comme art, qui demande un véritable engagement et une pratique assidue. J’étais un peu d’humeur chagrine lorsque j’ai rédigé l’article le concernant, mais après il a fait son chemin.

4. L’Amour de Platon à Comte-Sponville de Catherine Merrien : un « reader » de philosophie, qui a donc le mérite de passer en revue toutes les conceptions de l’amour à travers l’histoire, ce qui permet de construire sa propre pensée. A noter aussi la sublime préface de Comte-Sponville.

5. Petite Philosophie de l’amour, d’Alain de Botton : un texte très simple, mais qui dit vraiment des choses essentielles et permet de se questionner sur de nombreux points.

6. Mes alliances, histoires d’amour et de mariages d’Elizabeth Gilbert : l’un des derniers que j’ai lus, et que j’ai vraiment trouvé très intéressant car il pose de bonnes bases.

Bien sûr il y en a pléthore d’autres et sur le sujet, malgré mes efforts, je suis loin d’avoir tout lu, raison pour laquelle j’attends vos propositions !