Amoureuse Colette, de Geneviève Dorman : jouir du monde

La vérité c’est que, toute sa vie, elle sera physiquement, sensuellement amoureuse de tout ce qui est bon, agréable à voir ou à toucher, de tout ce qui réjouit les sens : hommes, femmes, mer, fleurs, fruits, vins fins, truffes, plats succulents, accords musicaux et chants d’oiseaux, douceur du pelage animal ou d’une peau de satin humaine, sans parler de la gamme infinie des senteurs dont son nez d’olfactive raffinée saisit toutes les nuances les plus subtiles.

Encore Colette ? Oui, mais ce n’est pas vraiment ma faute. Il se trouve simplement que je crois qu’en ce moment elle a beaucoup de choses à me dire, et que les synchronicités font le reste. Admirez un peu : l’autre jour, j’étais dans une grande enseigne culturelle pour faire des provisions de matériel créatif. Et je passe devant le bac des livres d’occasion sans m’arrêter, mais en laissant traîner un œil. Or, qui se trouvait, comme ça, posé négligemment sur le bac, m’attendant de manière évidente ? Et oui ! Donc vous comprenez bien que je n’ai pas pu faire autrement que de le prendre. Et le lire dans la foulée.

Geneviève Dorman (que je n’avais jamais lue, et c’est un tort car j’ai beaucoup aimé son écriture) nous raconte donc ici la vie de Colette, de son mariage avec Willy à sa mort, en choisissant l’angle de l’amour. Pas uniquement l’amour amoureux, mais l’amour de la vie et du monde.

J’ai été très charmée par ce texte. La vie de Colette, je la connaissais un peu, mais j’ai appris beaucoup de choses sur la femme, et l’écrivaine. Une écrivaine curieuse d’ailleurs, qui n’aimait pas écrire et qu’il fallait enfermer pour qu’elle le fasse, sans doute parce qu’écrire pour elle éloignait de la vie (alors que pour moi, c’est en jouir encore plus intensément). Et c’est la vie qu’elle aime, dans toutes ses dimensions. L’amour amoureux, les hommes et les femmes, c’est toute une histoire et sa vie sentimentale est particulièrement aventureuse et mouvementée, riche, et pas exempte de scandale (et pour ma part, je reste malgré tout un peu chiffonnée par cette histoire avec Bertrand de Jouvenel, mais passons). Le music hall. Et tout le reste : une soif intense de sensorialité, de jouissance et de gourmandise dans tous les sens du terme, que résume parfaitement la phrase que j’ai mise en exergue.

Et ça, ça m’a émerveillée ! J’aime Colette intensément !

Amoureuse Colette
Geneviève DORMAN
Herscher, 1984 / Albin Michel, 1985 (Livre de Poche, 1987)

Sido et Les Vrilles de la Vigne, de Colette : la célébration du monde

A trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d’abord mes jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus sensibles que tout le reste de mon corps… J’allais seule, ce pays mal pensant était sans dangers. C’est sur ce chemin, c’est à cette heure que je prenais conscience de mon prix, d’un état de grâce indicible avec le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale, déformé par son éclosion…

J’espère que vous aimez Colette, parce que de mon côté j’ai une envie incontrôlable non seulement de (re)lire absolument tout ce qu’elle a écrit, mais aussi, comme on le verra prochainement, de lire également ce qui s’est écrit sur elle. Il faut dire qu’elle est une grande inspiration pour moi en ce moment : sa liberté totale, son indépendance, sa manière de se jeter corps et âme dans l‘amour, et bien sûr sa manière poétique d’habiter le monde, y recherchant constamment tout ce qui peut réjouir les sens. Une manière d’exister pleinement qui est ce que je cherche à transmettre aussi avec Le Voyage Poétique, mais aussi dans le projet Adèle, Colette étant un des nombreux pilotis de mon personnage, du point de vue de sa vision du monde.

Or, il se trouve en outre que ce diptyque est au programme du bac cette année et pour les trois années à venir, ce qui m’a donné l’occasion de m’y replonger. D’abord Sido, construit autour du personnage de la mère et plus largement de la famille, qui donne à Colette l’occasion de revenir sur son enfance à la campagne, choyée et heureuse, qui a construit une vision du monde où la nature est une source perpétuelle d’émerveillement. Les textes rassemblés sous le titre Les Vrilles de la Vigne sont plus disparates, mais on y trouve, là encore, cette fabuleuse pulsion de vie, cet amour infini pour la nature et le monde qui sont la marque de fabrique de l’autrice.

On trouve ici tout un univers sensuel, où la magie des mots se met au service d’une religion de la nature, qui a parfois quelque chose de païen, qu’elle tient de sa mère. Une dévotion à la vie et au monde qui l’entoure, aux plantes, aux animaux, aux odeurs, mais aussi à l’amour : de très beaux passages sont ainsi consacrés au sentiment amoureux, en tant qu’il est, lui aussi, célébration de la vie, même s’il vient avec son lot de souffrances. J’ai aussi beaucoup aimé le petit chapitre sur Claudine, au cours duquel l’écrivaine se chamaille avec son personnage, qui n’est autre qu’une part d’elle-même, on le sait bien.

J’ai pris un vif plaisir à cette relecture : la langue est parfois un peu difficile, Colette aime beaucoup utiliser des mots rares tant sa sensualité est aussi dans le langage, et d’ailleurs, j’étais persuadée de trouver dans Sido le célèbre passage du presbytère, qui m’a émerveillée (comme beaucoup) lorsque j’étais enfant. En réalité, il est dans La maison de Claudine. Dans ma liste, évidemment !

Sido et Les Vrilles de la Vigne
COLETTE
Le livre de poche

Favoris d’octobre

Je ne sais pas vous, mais moi j’aime bien cette petite liste de favoris mensuels, qui me permet non seulement de revenir sur des découvertes sympathiques, mais aussi de vous parler de trucs que je n’aurais pas su où caser sinon.

1. Je commence par le truc qui est en train d’améliorer clairement mon quotidien : les loop earplugs experience. Comme vous le savez peut-être, qui dit hypersensibilité (émotionnelle) dit aussi hyperexcitabilité sensorielle. Tous les stimuli sont amplifiés, un peu comme dans cette série que vous connaissez peut-être et que j’adorais, The Sentinel. Cela se traduit au niveau de la lumière, des odeurs (surtout les mauvaises…), et donc du bruit, et j’avoue que les bruits ambiants ont tendance à me rendre toquée. On pourrait croire que ça irait en s’améliorant avec l’âge, mais j’ai plutôt l’impression que c’est le contraire. Et comme la vie est compliquée, je ne supporte pas non plus les boules quies ou les casques antibruit, qui m’isolent trop, et si je n’entends rien, je me sens en danger (oui, même confortablement installée dans mon bureau). Et là, je suis tombée sur ce dispositif qui fait exactement l’inverse des dispositifs pour malentendants qui amplifient les bruits : il les atténue. Vous entendez la personne qui vous parle, vous entendez le bruit de fond, mais comme si vous aviez, avec une télécommande, baissé le son. Cela fait comme un petit bouchon, que vous adaptez à la taille de votre oreille (l’objet est livré avec plusieurs tailles) (oui parce qu’en plus j’ai des oreilles petites, et les écouteurs ne tiennent pas et me font mal), et à l’extérieur cela fait un petit anneau assez décoratif. J’ai choisi la version Experience, plutôt pour la journée (certains dorment avec, j’ai essayé un soir de musique trop forte chez les voisins, en effet je n’étais plus gênée par le bruit mais l’anneau, rigide sur cette version, me faisait mal), mais je vais aussi investir dans la version nuit. Ceci n’est ni sponsorisé ni rien, je les ai achetés moi-même, je précise.

2. Une boisson dont j’ai complètement oublié de vous parler dans mes favoris de l’été : Gimber. Je ne sais pas vous mais moi, le soir, j’aime beaucoup m’accorder un petit plaisir gustatif, soit pour écrire, soit juste comme ça. Un truc bon, genre apéritif, mais on est d’accord qu’on ne peut pas boire l’apéritif tous les jours. Je me suis donc lancée dans la recherche d’apéritifs sans alcool, dont le marché est en train d’exploser, et je suis tombée, dans mon magasin bio, sur cette marque qui propose donc une boisson au concentré de gingembre, à allonger avec de l’eau gazeuse où, comme je préfère, avec de la limonade. C’est délicieux, vraiment rafraîchissant (alors évidemment, j’en ai surtout bu en été), le goût est très curieux mais j’aime beaucoup. Ceci n’est pas sponsorisé non plus.

3. L’autre jour, je me suis offert un plaisir absolu : je me suis racheté une Bougie Diptyque Pomander. Je ne vais pas m’étaler parce que j’en ai déjà parlé, mais vraiment, c’est l’une de mes bougies préférées de tous les temps (et les bougies parfumées, c’est quelque chose d’essentiel pour moi : j’ai besoin que ça sente bon), l’odeur est émerveillante, elle dure longtemps et se diffuse parfaitement. Malheureusement, je ne suis pas non plus sponsorisée par Diptyque mais j’aimerais beaucoup (je dis ça au cas où…)

4. Un film maintenant, qui commence à dater un peu mais que je n’avais jamais vu : Colette de Wash Westmoreland. Parce que je suis toujours dans ma période Colette et vraiment, j’ai passé un moment merveilleux avec ce film, Keira Knightley fait une Gabrielle extraordinaire, j’ai adoré cette plongée dans l’entrée en écriture de l’autrice. Et les costumes sont d’une beauté rare.

5. Et enfin, deux séries, toutes deux sur Netflix :
L’Impératrice, qui nous raconte l’histoire de Sissi mais sans meringue et sur un ton plus réaliste. J’ai eu un peu de mal à suivre au niveau de la chronologie, le temps n’est pas très bien marqué, mais j’ai beaucoup beaucoup aimé cette jeune impératrice et sa soif de liberté, son histoire d’amour avec François-Joseph, les difficultés de leur couple. Et ses costumes. La robe de mariée, mais vraiment, elle est à tomber.
Les tribulations culinaires de Phil, dont je vous parlais le mois dernier et dont la saison 6 vient de sortir : je suis toujours aussi fan de la joie et de la gourmandise qui se dégage qui se dégage de cette série documentaire, avec une touche d’émotion puisque dans le dernier épisode il rend hommage à ses parents tous deux décédés au cours des saisons précédentes, et auxquels on s’était attachés. J’ai versé ma petite larme.

Et je ne vous parle pas bien sûr de tout ce qui m’a mise en joie niveau promenade et cuisine, avec le grand retour des plats à base de fromage fondu ! Et vous, qu’avez-vous aimé ce mois-ci ?

Claudine à l’école, de Colette : une jeune fille en fleurs

Je m’ennuie à l’école, fâcheux symptôme, et tout nouveau. Je ne suis pourtant amoureuse de personne. (Au fait, c’est peut-être pour cela.) Je fais mes devoirs presque exactement tant j’ai la flemme, et je vois paisiblement nos deux institutrices se caresser, se bécoter, se disputer pour le plaisir de s’aimer mieux après. Elles ont les gestes et la parole si libres l’une avec l’autre maintenant, que Rabastens, malgré son aplomb, s’en effarouche, et bafouille avec entrain. Alors, les yeux d’Aimée braisillent de joie comme ceux d’une chatte en malice, et mademoiselle Sergent rit de la voir rire.

Un jour, alors que je devais avoir douze ans, ma maman est revenue de la librairie avec deux livres : La Petite Fadette, de George Sand, qui m’a passablement ennuyée, et Claudine à l’école, que j’ai dévoré sur la plage comme en témoignent les grains de sable qui étaient encore collés contre les pages et se sont répandus partout sur mon canapé (il devait y avoir beaucoup de vent lorsque je l’ai lu, car il y avait vraiment beaucoup de grains de sable), et qui m’a illuminée. Et l’autre jour, soudainement mais pas sans raison (cela a un peu à voir avec le projet Adèle), j’ai eu envie de relire Colette, et en particulier ce roman, dans l’exemplaire qui m’a tant émue, même si le nom de Willy sur la couverture a tendance, aujourd’hui, à m’agacer. Bref.

Claudine à 15 ans : à l’école, elle fait partie des grandes et des meilleures élèves qui, en juillet, passeront leur brevet. Elle vit seule avec son père qui ne s’intéresse qu’aux limaces et lui laisse une grande liberté, et c’est une jeune fille vive, brillante, au caractère affirmé, ce qui la rend parfois insolente. Ce roman est celui de sa dernière année d’école, marquée par des émois amoureux extrêmement divers.

Il y a un plaisir sans nom à relire comme ça un roman que l’on a adoré 30 ans plus tôt, et à y rechercher les traces de la jeune adolescente qu’on était. Effrontée, insolente parfois, libre et assoiffée de liberté, indisciplinée, Claudine est également assez sûre du pouvoir qu’elle exerce sur les autres, ses camarades de classe, ses institutrices et les hommes, aussi : elle charme, séduit, flirte, et en même temps elle reste d’une grande candeur, ce qui la rend si attachante. Gentiment licencieux, je comprends que ce roman et son héroïne aient plu à l’adolescente que j’étais, d’autant que je crois qu’il a contribué à forger mon imaginaire. Ce que je comprends moins c’est pourquoi par la suite je n’ai pas continué à lire la série, alors que j’ai lu d’autres Colette. Je vais donc m’y atteler…

Claudine à l’école
COLETTE
Librairie Paul Ollendorff, 1900 (Livre de Poche)

7 femmes, de Lydie Salvayre : l’écriture, la vie

Sept folles.
Pour qui vivre ne suffit pas. Manger, dormir et coudre des boutons, serait-ce là toute la vie ? se demandent-elles.
Qui suivent aveuglément un appel. Mais de qui, mais de quoi ? s’interroge Woolf.
Sept allumées pour qui écrire est toute la vie. (« Tout, l’écriture exceptée, n’est rien », déclare Tsvetaeva, la plus extrême de toutes.) Si bien que leur existence perd toute assise lorsque, pour des motifs divers, elles ne peuvent s’y vouer.

Sept insensées qui, contre toute sagesse et contre toute raison, disent non à la meute des « loups régents », qu’ils soient politiques, littéraires, ou les deux,
et qui l’écrivent à leur façon.

J’ai trouvé ce volume dans une boîte à livres. Vous imaginez bien que je n’ai pas trop hésité à le prendre. Je n’ai même pas résisté du tout, vu le sujet : les femmes et l’écriture.

Il s’agit donc de sept portraits de femmes pour qui vivre et écrire, c’est la même chose : Emily Brontë, Djuna Barnes, Sylvia Plath, Colette, Marina Tsvetaeva, Virginia Woolf, Ingeborg Bachmann.

Un ouvrage nourrissant et inspirant, même si ces destins sont finalement assez tristes : des femmes qui ont du mal à trouver leur place dans un monde étriqué, qui veut les mettre dans des cases dont elles débordent. Des femmes pour qui l’écriture est vitale, essentielle, un élan qu’on ne peut pas contrôler. Des Impératrices. Bien sûr elles m’ont diversement intéressée, j’en ai totalement découvert certaines alors que d’autres me touchent toujours autant, Virginia Woolf, Colette. Quant à Sylvia Plath, son histoire me bouleverse autant que l’idée de me frotter à ses œuvres me terrifie, mais il est possible que le moment soit venu.

Un ouvrage très intéressant donc, si vous tombez dessus, n’hésitez pas !

7 femmes
Lydie SALVAYRE
Perrin, 2013

Chambre d’hôtel et La lune de pluie, de Colette : souvenirs

Je n’étais pourtant pas vieille, et surtout je ne paraissais pas mon âge véritable. Mais une vie intime assombrie, incertaine, une solitude qui ne ressemblait pas à la paix m’ôtaient la vivacité, l’aménité du visage. Je n’ai jamais été moins remarquée par les hommes qu’en ces années-là, dont je dissimule ici le millésime. C’est bien plus tard qu’ils m’ont rendu la bonne chaleur offensante des regards, et cette cordialité de la concupiscence qui porterait un admirateur, venu le moment de vus baiser la main, à vous prendre gentiment une fesse.

Après avoir terminé Inépuisables de Vivian Gornick, dont je vous parlais l’autre jour, j’ai eu envie de relire Colette : je n’étais pas tellement d’accord avec Gornick sur la question du désir, et je voulais vérifier. Bon, évidemment, je n’ai pas retrouvé mon exemplaire de La Vagabonde et pourtant, je suis sûre de posséder à peu près tout Colette dans cette délicieuse édition vintage du livre de poche. En échange, j’ai trouvé ce petit volume qui ne fait pas partie des œuvres connues de la romancière, qui n’est d’ailleurs pas un roman mais deux nouvelles, et que je ne me souviens pas avoir lu.

Deux nouvelles donc, parues à l’origine dans la presse, en feuilleton, et qui correspondent à ce qu’on appellerait aujourd’hui de l’autofiction, puisque Colette mêle l’autobiographie (son identité de comédienne dans la première nouvelle, d’autrice dans la deuxième) et la fiction. Dans « Chambre d’hôtel », elle sous-loue un chalet à la montagne à une de ses connaissances, une demi-mondaine, mais le chalet ne lui plaisant pas, elle finit à l’hôtel, et se lie plus ou moins avec un couple. Dans « La lune de pluie », elle se retrouve par hasard dans un appartement qu’elle a quitté il y a longtemps, où vivent deux sœurs dont la plus jeune vit un grand chagrin d’amour.

Evidemment, ce qui fait le charme de ces nouvelles, c’est l’écriture de Colette, ce délicieux ton parfois un peu caustique, un peu snob aussi. Néanmoins la première nouvelle ne m’a pas tellement passionnée, si ce n’est les moments avec la chatte de Colette, qu’elle promène en laisse. La deuxième en revanche m’a beaucoup plu, outre son titre merveilleusement poétique, car il y est question de sorcellerie et j’ai trouvé ça formidable, de tomber à nouveau comme ça, pas vraiment par hasard. De sorcellerie, de magie, d’amour et de désir, de ce lien immortel entre deux êtres qui ont fait l’amour même une seule fois… ça ne va pas forcément faire avancer mes recherches sur ce thème, mais j’ai beaucoup aimé.

Chambre d’hôtel suivi de La Lune de pluie
COLETTE
Fayard, 1954 (Livre de Poche, 1964)

Duras, Beauvoir, Colette : trois filles et leurs mères, de Sophie Carquain

13972721573_140ef59074_oTrois femmes nées au tournant du siècle, entre 1871 et 1914. Trois fortes têtes, avec un point commun : une hyper-mère. Une mère majuscule, excessive, toute-puissante. Fusionnelle, autoritaire, manipulatrice. Une mère qui les a aimées. Fort, trop, mal. Ces trois écrivains se connaissaient, se croisaient parfois… Elles ignoraient qu’elles partageaient ce point commun. Nous les avons réunies dans ce que l’on pourrait appeler, pompeusement, un triptyque biographique.

Marguerite Duras, Simone de Beauvoir, Colette, trois auteures essentielles dont je connais mal les textes. Un seul, deux au maximum pour chacune. L’écriture durassienne me résiste, et si j’ai adoré L’Amant, je suis restée perplexe devant L’Homme assis dans le couloirDe Beauvoir, qui a souffert de l’écrasante figure sartrienne, je n’ai lu que Le Deuxième sexe (mais lu attentivement, j’en ai même fait l’objet d’une communication à la fac). Quant à Colette, je l’ai peut-être découverte trop jeune, à 13 ans, avec Claudine à l’école, et je ne connais d’elle que des textes épars. Mais cela n’est pas du tout gênant pour se plonger dans cette triple biographie, axée sur leurs relations avec leurs mères.

Biographie subjective : l’auteure, Sophie Carquain, semble devenir elles, éprouver ce qu’elles éprouvent, et n’hésite pas, à l’occasion, à établir des parallèles avec ses propres relations avec ses filles, tout comme elle n’hésite pas à établir des correspondances entre les trois femmes, par le biais notamment de scènes obsédantes comme celle du miroir dans lequel s’observent les adolescentes. Un peu à la manière de Michael Cunningham dans The Hours (référence explicite). L’ensemble est, évidemment, très psychanalytiquement orienté, ce qui peut parfois laisser songeur (j’ai déjà dit combien j’étais méfiante envers la psychanalyse ?) et je pense que nos trois écrivaines n’auraient pas forcément aimé se voir mettre à nu comme cela. Mais pour le lecteur, c’est passionnant : à la vérité factuelle, toujours épineuse dans ce genre d’ouvrages, se substitue une vérité plus profonde, celle de l’âme, et celle de l’artiste : car ce qui est en jeu ici, c’est bien une plongée au cœur d’un imaginaire créateur et la révélation d’un processus d’écriture par ses images obsédantes. Comment, finalement, la figure maternelle joue un rôle majeur dans la construction de soi (on le savait déjà, et le livre le montre notamment sur la question du corps), mais aussi dans la naissance de l’écriture, et l’ouvrage est émaillé de nombreuses citations extraites des œuvres de nos trois auteures.

Mais ces trois femmes sont aussi, si l’on va plus loin, des exemples emblématiques du rapport fille/mère, et si elles sont intéressantes, c’est aussi parce qu’elles en ont témoigné. Chacune des mères incarne, finalement, un archétype : la mère ambivalente de Duras, la mère autoritaire, sorte de « Big Mother » voulant tout savoir, de Beauvoir, la mère fusionnelle de Colette. Cela laisse songeur, et je pense que l’on ne lira pas ce livre de la même manière selon que l’on est soi-même mère ou non. Mère, je pense qu’il m’aurait angoissé, tant j’ai eu l’impression que quoi qu’on fasse, c’est mal. Non mère, il m’a juste passionnée.

Du coup, maintenant, j’ai envie de découvrir plus avant nos trois romancières…

Duras, Beauvoir, Colette : trois filles et leurs mères
Sophie CARQUAIN
Charleston, 2014