Là, tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté.

C’est amusant et curieux : alors même que très probablement tout repose sur ce poème (en tout cas, en grande partie) (je finis par me demander si je n’ai pas été Baudelaire, dans une autre vie), non seulement je ne l’ai pas intégré à l’oracle des poètes (sinon, je peux faire un « oracle de Baudelaire »), mais je ne l’ai même jamais partagé ici. Alors, comme cette semaine est importante, ce mois, cette année, le premier instant poétique de 2022 sera consacré à l’ « Invitation au voyage », qui est tout un programme :

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale
.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
– Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal (1857)

La vie est un poème

L’autre jour, l’idée de « poème tutélaire » est venue à moi alors que j’écrivais. Je n’y avais jamais pensé mais cela me semble bien sûr une évidence. Nous avons sans doute tous notre poème. Pas seulement celui qui nous touche et nous fait vibrer, ça nous en avons des centaines. Non, celui parle de nous, celui qui nous guide et nous raconte les secrets de la vie. Celui grâce auquel nous habitons poétiquement le monde. Et peut-être que, parfois, la mission de toute une vie est de le trouver. Peut-être que d’autres fois, il nous est donné dès le départ. Peut-être aussi qu’il change, à mesure que nous avançons sur notre route.

Le mien, je l’ai déjà raconté, m’a été donné très jeune : c’est « Correspondances » de Baudelaire. Parce que la forêt de symboles (et oui, je crois que chaque jour je regarde le monde comme ça et j’écoute ses confuses paroles pour y mettre de l’ordre), parce que les sens. Mais, de plus en plus, « Soleil et chair » de Rimbaud vient se faire une place. Le Monde vibrera comme une immense lyre / Dans le frémissement d’un immense baiser ! / – Le Monde a soif d’amour : tu viendras l’apaiser. Peut-être que j’ai deux poèmes tutélaires ?

Et vous, quel est votre poème ?

Alors l’homme et la femme en leur agilité Jouissaient sans mensonge et sans anxiété

Plus je lis Baudelaire et plus je me rends compte que non seulement il avait compris des choses essentielles sur le monde (ça, cela semble une évidence) mais aussi qu’il a bien plus profondément influencé ma propre vision du monde que je le pensais. Pas avec tous ses poèmes, mais avec certains. Prenons celui-là, « J’aime le souvenir de ces époques nues », sur lequel je suis retombée l’autre jour. Pas par hasard : il se trouve que des éditions des Fleurs du Mal j’en ai une bonne quinzaine, et qu’il y en avait une que j’avais deux fois. J’ai donc décidé d’en sacrifier une pour mon journal poétique et je m’en suis donnée à cœur joie avec « Correspondances », qui est mon poème tutélaire. Enfin, un de mes. Et le suivant dans le recueil est donc celui que je vous offre aujourd’hui, et qui dit tout sur notre monde en manque d’unité, d’harmonie, d’amour, de beauté – d’immanence. Et le rôle du poète de se souvenir, et de réenchanter.

J’aime le souvenir de ces époques nues,
Dont Phoebus se plaisait à dorer les statues.
Alors l’homme et la femme en leur agilité
Jouissaient sans mensonge et sans anxiété,

Et, le ciel amoureux leur caressant l’échine,
Exerçaient la santé de leur noble machine.
Cybèle alors, fertile en produits généreux,
Ne trouvait point ses fils un poids trop onéreux,
Mais, louve au cœur gonflé de tendresses communes
Abreuvait l’univers à ses tétines brunes.
L’homme, élégant, robuste et fort, avait le droit
D’être fier des beautés qui le nommaient leur roi ;
Fruits purs de tout outrage et vierges de gerçures,
Dont la chair lisse et ferme appelait les morsures !

Le Poète aujourd’hui, quand il veut concevoir
Ces natives grandeurs, aux lieux où se font voir
La nudité de l’homme et celle de la femme,
Sent un froid ténébreux envelopper son âme
Devant ce noir tableau plein d’épouvantement.
Ô monstruosités pleurant leur vêtement !
Ô ridicules troncs ! torses dignes des masques !
Ô pauvres corps tordus, maigres, ventrus ou flasques,
Que le dieu de l’Utile, implacable et serein,
Enfants, emmaillota dans ses langes d’airain !
Et vous, femmes, hélas ! pâles comme des cierges,
Que ronge et que nourrit la débauche, et vous, vierges,
Du vice maternel traînant l’hérédité
Et toutes les hideurs de la fécondité !

Nous avons, il est vrai, nations corrompues,
Aux peuples anciens des beautés inconnues :
Des visages rongés par les chancres du cœur,
Et comme qui dirait des beautés de langueur ;
Mais ces inventions de nos muses tardives
N’empêcheront jamais les races maladives
De rendre à la jeunesse un hommage profond,
— À la sainte jeunesse, à l’air simple, au doux front,
À l’oeil limpide et clair ainsi qu’une eau courante,
Et qui va répandant sur tout, insouciante
Comme l’azur du ciel, les oiseaux et les fleurs,
Ses parfums, ses chansons et ses douces chaleurs!

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal

Les uns, les autres

Les uns, les autresA chaque fois que je lis à son propos ou que je tombe sur une photo de lui, je vois quelqu’un qui est à côté du monde. Finalement un jour il en prend acte et il se tire une balle dans la tête. Voilà les raisons qui me conduisent à choisir Romain Gary comme camarade de discussion : la société de classe, la mauvaise réputation. Dernière chose : j’ai lu un témoignage d’un de ses amis qui disait : « Quand il est sûr que personne ne regarde, Romain Gary saute dans les flaques d’eau. » Peut-être qu’à deux on pourra sauter dans les flaques d’eau au grand jour, sous le regard de tous. (Martin Page, « Quand il est sûr que personne ne regarde… »)

Si on vous proposait de passer un moment avec un artiste disparu, qui choisiriez vous de rencontrer ? Et où ? C’est la question qui a été posée aux douze auteurs de ce recueil.

Nathalie Azoulai nous conduit au Pyla, avec le peintre Albert Marquet ; non loin de là, de l’autre côté du Bassin, Arnaud Cathrine nous plonge dans le quotidien de Cocteau et Radiguet au Piquey. Patrick Besson nous guide dans le Paris de Joseph Roth. Emmanuelle Delacomptée se plonge dans un film de Rohmer à Saint-Lunaire. A Omaha Beach, le détective Marlowe, le héros de Chandler, reprend vie sous la plume de Jean-Michel Delacomptée. Jean-Paul Enthoven croise Aragon à Paris. Yves Harté se lance sur les pas de Carlos Gardel à Bordeaux. Cecile Ladjali discute avec Baudelaire au Père-Lachaise (enfin plutôt au cimetière du Montparnasse a priori). Franck Maubert nous fait revivre Isabel Rawsthorne et Alberto Giacometti à Montparnasse. Celine Minard nous plonge dans un récit féérique au pays de Galle, avec Sylvia Townsend Warner. Eric Naulleau boit du saké avec Ozu à Tokyo. Martin Page déterre Romain Gary et le conduit à Mesquer…

 Des textes d’une très grande variété, tantôt réalistes tantôt fantastique voire merveilleux, qui permettent de voyager, de retrouver des auteurs connus et d’en découvrir d’autres — qui nous font pénétrer dans l’univers d’artistes qui font ou non parti de notre univers. C’est un recueil peuplé de fantômes, j’ai grandement apprécié tous les textes, mais ma préférence va tout de même à la nouvelle d’Arnaud Cathrine : d’abord parce qu’elle se déroule au Piquey, juste à côté du Cap-Ferret, que je visualise parfaitement les lieux (d’autant que j’ai de mon côté commencé des recherches sur les écrivains sur la presqu’île et donc sur Cocteau et Radiguet), mais surtout parce que c’est une histoire qui mêle l’amour, un amour désespéré et douloureux, et l’écriture.

Cependant, d’après ce que j’ai compris, le projet de ce recueil est né et a été mené à Arcachon, et deux nouvelles se déroulent donc sur le Bassin, et je me demande si cela n’aurait pas été intéressant, du coup, vu le nombre d’artistes qui y sont passés dans ce petit bout de paradis, d’entièrement le localiser là. On aurait croisé Anouilh dans sa maison des pêcheurs, Marcel Aymé, D’Annunzio, Heredia, et pourquoi pas Babar, né sur l’île aux oiseaux ? Bon, là je refais l’histoire à ma sauce, mais ce recueil est un vrai plaisir de lecture tel qu’il est !

Les uns, les autres
Robert Laffont, 2018

La Chatte

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Voici un texte retrouvé parmi ceux que j’ai rangés, triés (mais pas jetés) cet été. Je l’ai un petit peu remanié.

 

J’aime lorsqu’il caresse longuement mon dos élastique alors que je suis étendue langoureusement sur le lit défait. J’aime lorsqu’il me gratte voluptueusement le cou. J’aime m’enfouir dans ses vêtements qui portent son odeur, parfum enivrant de tabac, d’opium, et de luxure. J’aime me coucher sur son bureau lorsqu’il travaille.

Que je vous dise, je suis une chatte.

Mon maître s’appelle Charles. Il est poète. J’aime mon maître comme une femme. Je rêve souvent que je suis femme. Je suis jalouse des femmes qui partagent son lit une nuit ou plusieurs. Je suis jalouse de celles qu’il caresse et installe à ma place. Je suis jalouse de celles qu’il pare de pierreries et de qualificatifs élogieux, leur faisant un écrin des poèmes qu’il compose. Je suis jalouse de leur chevelure odorante sur laquelle son âme voyage vers des pays inconnus.

Je suis femme en esprit, mais j’ai un corps de chatte.

J’ai un pelage doux, une fourrure blonde et brune qui embaume son appartement. Mes yeux sont verts et envoûtants, surtout lorsqu’ils brillent dans la nuit,  irradiants d’une lueur fantastique et démoniaque. Je suis belle, et longue, et douce, et voluptueuse. Je suis plus soyeuse qu’une femme, et mes cris de jouissance sont plus puissants.

Et pourtant, je sais qu’il ne m’aimera jamais comme on aime une femme.

Quel malin génie a eu assez de cruauté pour enfermer une âme de femme dans un corps de chatte ? Qui viendra me délivrer de ce douloureux sortilège ?

J’aime mon maître. Je hais ses maîtresses.