Un monde plus grand, de Fabienne Berthaud : la voie des esprits

Si tu ne fais pas ce que les esprits ont décidé pour toi, ta vie sera encore pire. 

Cela faisait un certain temps que je voulais voir ce film qui raconte l’expérience de Corine Sombrun, une chamane occidentale, mais sans plus : le sujet m’intéressait, évidemment, mais je n’avais pas non plus été beaucoup plus loin. Sauf que la semaine dernière, je ne sais pas, plusieurs signes m’ont guidée, c’était comme un impératif, et alors le truc dingue c’est que sur l’un des groupes Facebook auxquels je participe, il s’avère que nous avons été un certain nombre à avoir cette impulsion. Je ne sais pas pourquoi. Bref…

Dévastée par la mort de son mari, Corine accepte de partir en Mongolie enregistrer des sons pour une série de documentaires sur la spiritualité à travers le monde. Mais le tambour la fait tomber en transe, et c’est comme cela qu’elle découvre qu’elle est elle-même chamane et qu’elle doit suivre un apprentissage car c’est ce que les esprits ont décidé pour elle.

Un très très beau film, très émouvant, plein d’humanité et de délicatesse et qui permet d’entrer au cœur des pratiques chamaniques, sujet qui m’intéresse beaucoup bien sûr, et qui est vraiment intrigant. D’ailleurs le film m’a fait penser au roman de Claire Barré Pourquoi je n’ai pas écrit de film sur Sitting Bullmême si ce n’est pas la même région du monde qui est concernée. Les paysages sont magnifiques, Cécile de France époustouflante, et l’histoire elle-même pose quand même beaucoup de questions, amène des réflexions et à ce sujet je vous engage à aller voir la vidéo de Corine Sombrun sur Youtube, très intéressante.

L’idée, c’est de suivre son chemin, même s’il paraît étrange. En tout cas, un film que je vous conseille résolument !

Un monde plus grand
Fabienne BERTHAUD
2019

L’Esprit de la forêt, de Iwan Asnawi : un chamane naturel

Depuis tout petit, pour moi, l’esprit de la jungle n’était pas juste une idée, une croyance : je le sentais, je le voyais, j’en étais imprégné. Je ne faisais qu’un avec la Nature, et ce même si le clan de mon grand-père avait été détruit par la colonisation et que l’on ne se revendiquait plus d’une appartenance culturelle ou spirituelle, comme j’apprendrais à le faire à nouveau plus tard dans ma vie. Je sais que cela peut paraître étrange pour un Occidental, mais l’esprit de la jungle m’habitait et me protégeait : je m’en sentais le dépositaire et l’héritier. Si cela peut paraître excentrique ou curieux vu de l’extérieur, c’était vraiment ma réalité au quotidien, jusqu’à ce qu’une autre réalité, liée au contexte politique de mon pays, s’impose à nouveau.

Iwan Asnawi a passé son enfance dans la jungle indonésienne, au contact de la Nature et des animaux, chez ses grands-parents guérisseurs — lui-même a ce don, il est un « chamane naturel », mais n’est pas encore prêt à le développer, et pendant longtemps il essaie de nier ce qui se passe en lui, alors que le régime militaire saccage sa jungle. Adulte, il s’exile en Suisse, et finit par accepter son don.

Un court récit, qui m’a totalement envoûtée et dont beaucoup de passages ont fait écho. J’ai notamment été vivement intéressée par la question du don, de la manière dont il se transmet et grandit, et tout le parcours du narrateur vers l’acceptation de ce qu’il est : un parcours à la fois spirituel et écologique. Il a reçu un don, qui est comme une graine donnée par la Nature mais dont nul ne sait comment il grandira et se développera, ce qu’en fera la personne qui l’a reçu, comment elle le fera croître ; chacun, dans ce domaine, va à son rythme car on ne tire pas sur les racines pour faire pousser un arbre. Et il s’agit bien, ici, de spiritualité, qui est finalement l’inverse même de la religion : la connexion avec l’esprit de toute chose.

De manière pour ainsi dire naturelle, la spiritualité est étroitement liée à l’écologie : un grand pouvoir implique de grandes responsabilités, et celui d’Iwan Asnawi ne consiste pas seulement à « guérir » les gens, mais aussi à préserver l’environnement, en défendant le maintien des traditions et le sauvetage de la jungle : paru le 28 août, il ne pouvait pas mieux tomber !

Un récit passionnant donc, qui au-delà du parcours personnel du narrateur nous invite à nous poser les bonnes questions concernant notre propre cheminement et notre lien à la Nature !

L’esprit de la jungle
Iwan ASNAWI
PUF, Nouvelles Terres, 2019

Pourquoi je n’ai pas écrit de film sur Sitting Bull, de Claire Barré

Comment je n'ai pas écrit de film sur Sitting BullCette idée de « laisser une trace » fait partie de mes obsessions primordiales. L’art est, pour moi, un moyen de lutter contre la peur de l’inutilité de l’existence. J’ai toujours vu les artistes comme des guides, des passeurs, ayant embrassé « l’horrible travail », celui de toute une vie : la tâche ardue consistant à partager des clés de compréhension à leurs frères et soeurs humains, aussi égarés qu’eux. Les artistes m’ont plus appris à vivre que mes professeurs, à quelques exceptions près. Se reconnaître dans les oeuvres d’un(e) autre est sans doute l’une des plus grandes émotions qu’on puisse éprouver. Ecouter une musique, contempler un tableau ou lire un texte qui nous dévoile à nous-même, qui nous murmure que nous ne sommes pas seuls à souffrir, à aimer, que d’autres, avant nous, ont vécu ces mêmes tourments, ont éprouvé ces mêmes splendeurs, n’est-ce pas le plus beau cadeau qu’un être humain puisse recevoir de ceux et celles qui l’ont précédé sur cette terre ?

Le précédent roman de Claire Barré, Phrères, m’avait fait forte impression notamment par la manière dont il abordait certains sujets comme la dimension mystique de l’écriture ; j’étais donc très curieuse de découvrir ce dernier opus, beaucoup plus personnel, dans lequel l’auteure raconte ses expériences et ses voyages chamaniques.

Tout commence par l’apparition d’un visage d’Indien, qui s’interpose en transparence entre la narratrice et le monde. Pas n’importe quel Indien, d’ailleurs, puisqu’après quelques recherches elle découvre qu’il ne s’agit rien moins que du légendaire Sitting Bull. Alors, c’est comme si une porte s’ouvrait…

Une porte s’ouvre pour la narratrice avec cette apparition, et le texte lui-même ouvre des portes. Voyage au coeur de l’histoire des amérindiens et du chamanisme, il montre comment, finalement, tout s’organise, les expériences du passé prenant tout leur sens ; surtout, il met au premier plan toute une réflexion sur l’art, la création, l’écriture, déjà présente dans Phrères : à la fois rimbaldien et baudelairien, le roman fait du poète un guide, un voyant, un déchiffreur de symboles. Rien que cela aurait suffi à faire de cette lecture une expérience passionnante. Mais pour moi, elle a été beaucoup plus intime, et, partant, bouleversante. Parce que, se mettant à nu, Claire Barré nous offre le récit de son cheminement spirituel, de ses interrogations, de ses voyages chamaniques au coeur des mondes cachés. Cela pourra laisser certains lecteurs perplexes, c’est évident. Moi, ça m’a tout simplement bouleversée : par delà les différences concrètes, j’ai retrouvé dans ce récit certaines de mes expériences impossibles, certaines interrogations existentielles et positionnements spirituels (même si avec l’auteure nous ne sommes pas vraiment d’accord sur le sens profond de ce mot, puisqu’elle met « recherche spirituelle » et « foi religieuse » dans le même sac, alors que pour moi au contraire ils s’opposent totalement) notamment en ce qui concerne les religions et la question du féminin sacré. Même lorsqu’elle évoque son premier roman, Ceci est mon sexe (que je n’ai pas encore lu mais qui du coup a été placé en haut de ma liste) j’y ai retrouvé un peu de ce que je veux faire avec mes textes érotiques.

Bref : ce roman, original et sensible, m’a profondément chamboulée par l’écho qu’il a suscité en moi. C’est donc un coup de coeur !

Comment je n’ai pas écrit de film sur Sitting Bull
Claire BARRÉ
Robert Laffont, 2017

1% Rentrée littéraire 2017 — 15/18
By Herisson

Chamanes et Divinités de l’Equateur précolombien, au musée du Quai Branly

Affiche-expoDepuis toujours, je m’intéresse à tout ce qui touche à la spiritualité, et notamment toutes les pensées non monothéistes, qui me semblent d’une grande richesse. Inutile donc de vous préciser que cette exposition était notée en rouge dans mon agenda, et j’ai profité de mon week-end parisien pour aller y faire un tour.

Le but de cette exposition est de faire découvrir au visiteur des cultures et des oeuvres de l’Équateur précolombien à travers l’une de ses figures majeures, le chamane, prêtre aux pouvoirs surnaturels qui exerce aussi parfois des fonctions politiques. La pensée chamanique se fonde sur l’idée d’un monde équilibré, et le rôle du chamane est de maintenir harmonieuses les relations entre l’homme, la nature, le cosmos et les esprits : l’homme n’est pas au-dessus, mais fait partie d’un tout. Dans cette pensée, le monde est composé de trois espaces : le monde céleste, l’infra monde, peuplé des défunts et des esprits, le monde terrestre, celui des êtres humains et des animaux. Le chamane est celui qui peut voyager entre ces mondes.

Le parcours propose donc, après avoir présenté le contexte social et religieux de l’Équateur précolombien, de chercher à comprendre le « savoir » et le « faire » du chamane, en abordant le savoir sacré (la méditation, les ornements, le rôle de la musique et des plantes hallucinogènes) puis les différents rituels (comme les rites sacrificiels) permettant l’exercice de ce savoir sacré, le chamane finissant par se transformer en déité temporelle.

Très complète et pédagogique, cette exposition est évidemment absolument passionnante, en ce qu’elle aborde et permet de d’appréhender une pensée rigoureusement différente de la nôtre, dans laquelle l’homme fait partie d’un tout cosmique. On ne peut qu’admirer la richesse de cette spiritualité et des oeuvres qui sont exposées, traces d’une culture vive et profonde. A ne pas manquer !

Chamanes et Divinités de l’Equateur précolombien
Musée du quai Branly
Jusqu’au 15 mai 2016

Vu par Nimentrix