A chacun son cerveau, de François Ansermet et Pierre Magistretti : plasticité neuronale et inconscient

Des traces s’inscrivent, s’associent, disparaissent, se modifient, tout au long de la vie par le biais des mécanismes de la plasticité neuronale. Ces traces inscrites dans le réseau synaptique vont aussi déterminer la relation du sujet avec le monde extérieur. Elles ont donc un effet sur son destin. C’est là un point important à relever, car on pourrait déduire que du fait de la plasticité le sujet est en permanence modifié, repartant chaque jour à partir d’une tabula rasa sur laquelle viennent s’inscrire de nouvelles traces. Se poserait alors la question de la conservation de l’identité du sujet tout au long de son histoire. Après tout, les mécanismes de la plasticité tels qu’ils sont décrits par la neurobiologie impliquent la constitution d’une trace durable sinon permanente. Plasticité n’est pas synonyme de flexibilité ou d’adaptabilité permanente laissant le sujet dépourvu d’un certain déterminisme et d’un certain destin qui lui est propre.

En m’intéressant au travail de Lacie Phillips, je suis tombée sur ce merveilleux et porteur d’espoir phénomène de la plasticité neuronale, et avec lui l’idée que l’on peut « reprogrammer » les réseaux synaptiques pour sortir des schémas répétitifs et mettre fin aux croyances limitantes. J’ai donc eu envie de me pencher davantage sur la question, et j’ai choisi un essai un peu au pif, mais comme il était question de psychanalyse, je me suis dit que ça serait plus simple pour moi que si c’était uniquement scientifique.

Cet essai fait donc se rencontrer la psychanalyse et les neurosciences autour de cette découverte de la plasticité neuronale, à savoir que notre cerveau se remodèle en permanence pour inscrire les expériences vécues, les traces physiques (la réalité neuronale) correspondant à une trace psychique et donnant naissance à notre « vie psychique », que cette trace d’ailleurs soit réelle ou due à un fantasme. Et ceci à l’infini, chaque stimulus pouvant créer une nouvelle trace mais à partir des traces existantes, raison pour laquelle nous sommes tous différents.

Je résume à gros traits parce que, bien sûr, tout cela n’est pas toujours simple à saisir, et je mentirais en disant que j’ai tout saisi. Autant comme je l’imaginais, je suivais à peu près sur le terrain de la psychanalyse, autant sur celui des neurosciences j’étais souvent un peu perdue, mais l’ouvrage reste néanmoins très clair, assez pédagogique, et on finit par se retrouver. L’idée que je retiens surtout, c’est cette constante évolution du cerveau, puisque toute nouvelle trace peut venir remanier le circuit, ce qui pose de manière vertigineuse la question de l’identité.

Cela étant dit, ce n’était pas tout à fait ce que je cherchais, puisque mes investigations portaient plutôt sur la manière dont on peut se servir de cette plasticité neuronale pour reprogrammer des traces ancrées dans l’inconscient, ce qui est abordé seulement dans les dernières lignes. Néanmoins j’ai appris beaucoup de choses, et comme on le sait, c’est le but de ma vie !

A chacun son cerveau. Plasticité neuronale et inconscient
François ANSERMET et Pierre MAGISTRETTI
Odile Jacob, 2004/2011

Les petites voix, quand l’intuition toque à la porte d’un cerveau rationnel de Christelle Lauret : laisser faire la prod’

Mon intuition, cette « forme de connaissance immédiate qui ne recourt pas au raisonnement », nous dit le Petit Robert, m’a littéralement changé la vie depuis cette première et étrange expérience d’il y a huit ans. C’est elle qui m’a amenée à quitter mon job de chercheur dans l’industrie pharmaceutique pour en trouver un autre encore plus aligné avec mes passions, mes talents et mes valeurs. C’est elle qui m’a permis de rencontrer les bonnes personnes et de saisir les bonnes opportunités au bon moment. En fait, c’est elle qui m’a permis de commencer à vraiment m’écouter, à être beaucoup plus alignée avec qui je suis vraiment et du coup à être bien plus vivante, sereine et épanouie dans ma vie… Car le type d’intuition dont je parle ici, c’est la petite voix intérieure qui sait ce qui est juste pour nous. Celle que j’ai personnellement nommée la voix du Coeur avec un grand C (pas le coeur émotif, mais le coeur empreint de sagesse). Celle qui est au-dessus de toutes les autres petites voix — conditionnées — d’un mental agité. 

Certaines personnes de mon entourage diront que je n’écoute que rarement « la voix de la raison », voire que la mienne est frappée d’aphasie : mais si j’agit parfois de manière somme toute bizarre et illogique, ou que je dis des trucs sortis de nulle part et dépassant l’entendement, c’est que j’ai plutôt tendance à écouter mon intuition (je suis Poissons) et à l’assumer parfaitement. Et le fait est que j’ai souvent raison, et les gens en sont souvent assez surpris. « Mais comment tu savais ça ? ». Alors inutile de vous dire que ça ne marche pas à tous les coups, malheureusement, sinon ma vie serait plus alignée qu’elle ne l’est actuellement, sur tous les plans (même si je sais que ça va venir, mon mental reprend encore parfois le contrôle en me disant oui mais enfin tu vois bien que ça ne vient pas, espèce de cruche). Notamment, j’aurais trouvé l’éditeur à qui envoyer mon manuscrit et avec qui ça matcherait : en juin dernier, j’avais reçu un coup de téléphone pour Salomé, et malgré une conversation très agréable, je sentais que ça ne se ferait pas, finalement, j’ai filé un coup de pelle sur la petite voix mais le fait est que ça ne s’est pas fait. C’est comme ça aussi qu’il y a des personnes que, malgré leurs efforts, je n’ai jamais laissées entrer dans ma vie tout simplement parce que même si elles étaient de prime abord sympathiques, je ne les sentais pas, et plus d’une fois j’ai eu raison (alors je parle des relations amicales : sur le plan amoureux j’aurais plutôt tendance à foncer même si je ne le sens pas — ou des fois je le sens mais les événements, sur le court terme en tout cas, me donnent tort). Et je ne raconte là que le plus racontable. Bref, tout ça pour dire que l’intuition et moi, c’est une très longue histoire, mais contrairement à Christelle Lauret, qui elle a un cerveau scientifique, j’ai toujours tenu ça pour naturel, sans me poser de questions : c’est mon mode normal de fonctionnement.

Christelle Lauret, elle, se réveille un matin avec l’idée qu’elle doit écrire un livre. Une drôle d’idée, vu qu’elle n’en éprouve pas du tout le désir. Et pourtant, même si cela met des années à se mettre en place, elle finit par le faire, et qui plus est, malgré ses réticences, un ouvrage sur l’intuition, alors qu’elle était partie pour écrire quelque chose sur le cerveau : un sujet totalement irrationnel alors qu’elle est à la base une scientifique sérieuse, qui ne croit pas à ces choses là.

Evidemment, le grand intérêt de cet ouvrage à la base, c’est qu’il soit écrit par une scientifique cartésienne : cela a beaucoup plus d’impact. Il s’agit donc, au premier chef, du récit personnel d’une expérience intime, qui a beaucoup résonné en moi : avec beaucoup de sincérité, l’auteure montre toutes ses résistances face à ce changement de paradigme et de prisme de perception, celui du matérialisme et du rationalisme, car cela reviendrait à tout remettre en cause, ce qu’elle est bien obligée de faire au fur et à mesure qu’elle vit des choses qu’elle ne peut pas expliquer.

Mais c’est aussi un essai absolument passionnant sur le fonctionnement du cerveau, extrêmement instructif et clair : les différents niveaux de fonctionnement du cerveau, les comportements conditionnés de protection, comment la pensée modifie la structure du cerveau… Cela n’explique pas tout, très loin de là, et j’ai envie de dire que c’est même ce que je trouve intéressant, que la science ne puisse pas tout expliquer : ça rend le monde plus poétique, mais cela est passionnant !

Enfin, c’est un manuel de développement personnel, avec des « trucs et astuces » pour apprendre à se servir de son intuition. Grâce à Christelle Lauret, je crois que j’ai enfin, à peu près, compris ce que c’était que la pleine conscience, et d’autres choses aussi, qui rejoignent parfaitement mes questionnements actuels.

Un essai que je conseille vraiment à tout le monde : ceux qui, comme moi, croient à l’intuition et aux choses pas très rationnelles  parce que c’est leur côté poétique mais ne se sont jamais posé de questions sur le sujet y trouveront de quoi nourrir leur réflexions ; ceux qui n’y croient pas, comme Christelle Lauret au départ, y trouveront de quoi se poser des questions et apprécieront les passages très scientifiques quoiqu’accessibles même aux sous-doués en sciences comme moi.

Les petites voix, quand l’intuition toque à la porte d’un cerveau rationnel
Christelle LAURET
Carnets Nord, 2019

Limitless, de Neil Burger

Limitless, de Neil BurgerJ’étais à deux doigts d’avoir un impact sur le monde. Maintenant, la seule chose sur laquelle j’allais avoir un impact, c’était le trottoir.

Lorsque l’autre jour on m’a parlé de ce film, j’ai ouvert des yeux ronds : comment ? Un film qui parle d’un écrivain, en plus avec Bradley Cooper, que je n’ai pas vu ? Vous pensez donc bien que j’ai fébrilement noté le titre, et me suis précipitée pour le voir.

Eddie Morra voudrait bien devenir écrivain, mais n’y arrive pas. Sa petite amie, lasse, le quitte. Autant dire qu’il traverse une mauvaise passe. Aussi lorsqu’il rencontre par hasard son ex beau-frère, ancien dealer qui lui dit s’être reconverti dans l’industrie pharmaceutique, il accepte sa proposition de tester une nouvelle substance, le NZT. Et là, sa vie est bouleversée, puisque le produit développe de manière extraordinaire toutes ses facultés cognitives. Mais le produit a aussi des effets secondaires…

Le film parle peu d’écriture : si Eddie écrit à une vitesse hallucinante son roman, il se lasse vite de l’écriture pour plutôt faire de l’argent. Mais ce n’est pas grave, car l’enjeu du film n’est pas là : film d’action divertissant, limiteless est surtout une réflexion sur le mythe du surhomme, et sur les possibilités inexploitées du cerveau humain, que la drogue permet de développer en améliorant les capacités de perception, la mémoire et le raisonnement, lui permettant de prévoir le futur proche : le sujet m’a toujours fascinée, et je suis persuadée qu’un jour, la science pourra expliquer certains phénomènes dits paranormaux grâce aux facultés du cerveau. Ici, il n’en est pas question : si certains faits peuvent rappeler Lucy de Luc Besson (ou l’inverse puisque ce dernier est sorti après), le traitement est différent, et on ne tombe jamais dans le pur spectaculaire malgré certaines scènes un peu musclées : Eddie ne fait pas bouger les objets par la pensée, mais son intelligence lui permet de sortir de quelques situations périlleuses. Une intelligence hors-normes, qui lui permet d’avoir toujours plusieurs coups d’avance sur les autres. Et la fin est assez brillante — pour tout dire, un peu déstabilisante aussi.

Bref, un film que j’ai pris grand plaisir à voir, pas seulement pour le beau Bradley Cooper et ses beaux yeux, ni même pour Robert de Niro tout à fait diabolique : c’est un film qui fait réfléchir. Si une telle substance existait, est-ce que je voudrais en prendre ?

Limitless
Neil BURGER
2011

Lucy, de Luc Besson

LucyJe ne suis pas une adepte de la science-fiction. Par contre, la question du fonctionnement du cerveau et surtout de ce que l’humain serait capable de faire s’il en utilisait toutes les potentialités est de celles qui me fascinent le plus. Je suis assez persuadée qu’un jour, la science pourra expliquer nombre de phénomènes dits paranormaux grâce aux facultés du cerveau — même si, je l’espère, cela n’enlèvera pas toute magie et toute poésie au monde. Enfin bref, depuis sa sortie, il y a quelques mois, j’étais très curieuse de voir ce film, dont le point de départ était tout ce qu’il y a de plus attractif pour moi.

A la suite de circonstances indépendantes de sa volonté, une jeune étudiante voit ses capacités intellectuelles se développer à l’infini. Elle « colonise » son cerveau, et acquiert des pouvoirs illimités.

A partir de là, je suis totalement perplexe, car j’ai trouvé le film totalement inégal : il y a de véritables moments de grâce, je dirais même poétique, et d’autres qui sont totalement loupés. Du coup, on a l’impression d’être sur les montagnes russes, et c’est agaçant. Disons que j’ai eu l’impression, par moments, que Besson voulait faire du Besson, à savoir du spectaculaire, mais je ne suis pas sûre que le sujet s’y prêtait bien : le côté film d’action/de gangsters, qui est un peu un prétexte finalement (même si je trouve le début particulièrement long à se mettre en place), ce n’est pas ce qui m’a le plus intéressée. Par contre, tous les moments où le professeur explique l’évolution de l’espèce humaine et ce qu’elle serait capable de faire si elle développait ses facultés, et en même temps le développement des facultés sensorielles et extra-sensorielles de Lucy, qui sent la gravité, le sang dans ses veines, qui voit la sève dans les arbres, dont on a l’impression, finalement, qu’elle devient dieu, c’est bouleversant. Et j’aurais aimé, finalement, que ce soit sur ça que Besson insiste : car ce que je reproche à ce film, au final, c’est de ne pas choisir son genre et d’être une espèce de patchwork de références : l’épisode en voiture m’a fait penser à Taxi, j’ai aussi beaucoup pensé à Stargate-SG1, à Matrix, à un épisode de The Sentinel, et même à une pub pour Apple (quand elle traverse le temps…).

Bref, mon impression finale, c’est quand même « tout ça pour ça » : pour moi, Besson a gâché un magnifique sujet de départ dans un film très moyen, trop court, qui aurait mérité plus de travail en tout cas.

LUCY
Luc BESSON
2014

La femme qui tremble – une histoire de mes nerfs, de Siri Hustvedt

femme qui trembleLorsque j’ai été saisie de tremblements devant l’arbre de mon père, je baignais depuis des années dans le monde du cerveau et de l’esprit. Ma curiosité initiale à l’égard des mystères de mon propre système nerveux s’était muée en passion impérieuse. La curiosité intellectuelle concernant un mal dont on souffre est certainement issue d’un désir de maîtriser celui-ci. Si je ne pouvais pas me guérir, peut-être pourrais-je au moins commencer à me comprendre.

Deux ans et demi après avoir perdu son père, alors qu’elle lit un discours pour lui rendre hommage, Siri Hustvedt se met à trembler, avec « cette sensation d’une puissance supérieure qui s’emparait de moi et me secouait comme une poupée de son ». Comme elle s’est toujours intéressée au sujet du cerveau humain, elle part à la recherche de ce qui s’est déréglé en elle…

Dans ce qui est à la fois un document autobiographique et un essai, Siri Hustvedt parvient parfaitement à poser les question les plus essentielles — et les plus fascinantes — sur le cerveau. A la base, donc, un problème personnel, des crises incontrôlables de tremblements : épilepsie ? hystérie ? panique ? De visites médicales en visites médicales, c’est tout le champ des sciences du cerveau qui est ici appréhendé, d’un point de vue historique, médical, philosophique etc. Car la grande richesse de cet ouvrage, c’est la multiplication des points de vue qu’il offre sur le mystère du cerveau humain et de sa relation avec le corps, puisque la multiplication des cas relatés par la narratrice montre combien on se trompe en séparant distinctement soma et psyché, car le cerveau peut faire d’étranges choses au corps. On apprend, donc, et on réfléchit sur la mémoire, le langage, le rêve, l’identité et la conscience de soi, les maladies mentales et leur lien à la création…

S’il est parfois un peu ardu à suivre, cet essai autobiographique est avant tout passionnant, que l’on s’intéresse au fonctionnement du cerveau humain ou au processus de création (voire aux deux), puisque jamais Siri Hustvedt ne se détache de son moi écrivant, que ce soit par le bais des ateliers d’écriture qu’elle mène à l’hôpital, ses réflexions sur la lecture ou certaines anecdotes qui lient l’écriture à cette question du tremblement.

A lire absolument

La Femme qui tremble – Une histoire de mes nerfs
Siri HUSTVEDT
Actes Sud, 2010 (Babel, 2013)