Etre un adulte surdoué, de Cécile Bost : le syndrome du vilain petit canard

D’abord, quand on « ose » s’envisager surdoué, émerge toujours ce soupçon sous-jacent qu’on se pense plus intelligent que les autres. Au regard de tout ce qui est fantasmé sur les surdoués, ça veut dire qu’on « ose » penser qu’on est supérieur aux autres. Or, dans la grande majorité des cas, c’est justement tout le contraire qu’un surdoué ignorant de sa spécificité pense de lui-même, tant le décalage peut être grand par rapport aux « autres », tant il peut parfois se demander pourquoi il ne comprend rien aux règles de la société qui l’entoure. 

Encore un essai, mais dans un domaine totalement différent de ce dont je vous parle d’habitude (encore qu’à mon avis il y a un lien, que je n’expliciterai pas aujourd’hui parce que sinon cet article déjà très long sera indigeste). Il se trouve que l’autre jour, l’un d’entre vous (qu’il en soit remercié ainsi que l’Univers qui l’a mis sur mon chemin), en commentaire sur je-ne-sais-plus quel article, écrivait que selon lui et ce qu’il lisait de moi, je n’étais pas seulement hypersensible, mais qu’il décelait des signes de haut potentiel. Convaincue que non à cause des idées reçues sur le sujet (comme beaucoup, j’étais persuadée que les HPI étaient caractérisés par une exceptionnelle intelligence logico-mathématico-rationnelle, ce qui est, on en conviendra, loin d’être mon cas), j’ai nié, mais il a insisté, et l’idée a peu à peu fait sa route. Il faut dire que c’était tentant, de trouver enfin une clé : pourquoi j’ai cette impression constante de venir d’une autre planète, pourquoi je suis aussi émotive, comment je fais pour être aussi intuitive, pourquoi je ne suis jamais dans le même tempo que les autres et que je n’arrive pas à m’adapter au monde tel qu’il est (qui ne fait pas beaucoup d’efforts non plus, il faut bien dire), et ce, depuis toujours : à l’école, j’étais très souvent seule, les autres ne voulaient pas de moi, et quand bien même je suis d’une nature solitaire et contemplative, j’en souffrais beaucoup ; inutile de vous dire que mes bizarreries ne se sont pas améliorées en vieillissant, et mes rapports avec le reste de l’humanité non plus.

Bref, je me suis dit : après tout, pourquoi ne pas aller explorer cette piste que l’on me sert aimablement sur un plateau, et je me suis mise en quête d’un ouvrage sur le sujet, et c’est tombé sur celui-ci, qui a l’avantage de s’appuyer sur de nombreux témoignages, notamment ceux de l’auteure.

Avec beaucoup de clarté et de pédagogie, l’auteure aborde les malentendus et idées reçues (et notamment la tyrannie des tests de QI et l’idée fausse que tous les Hauts Potentiels sont des gens qui réussissent brillamment : non, en fait ils ont tendance à s’auto-censurer pour ne pas être rejetés par le groupe), les souffrances, la tyrannie de la sensibilité, les réalités neuropsychologiques qui engendrent des fragilités et conduire à des dépressions d’un type particulier, et enfin comment, malgré tout, vivre et s’en sortir.

Deux livres auront changé ma vie ces derniers temps : Femmes qui courent avec les loups (et il y a un lien, j’y reviendrai plus bas) et celui-ci. Vous vous souvenez peut-être du rêve que j’avais fait lorsque j’étais très jeune, dans lequel j’apprenais que j’étais une extra-terrestre et que j’entreprenais un long voyage pour rejoindre ma planète et mes congénères ? Et bien j’ai l’impression, là tout de suite, d’être arrivée peut-être pas de l’autre côté de la forêt ni au bout du chemin, mais dans une clairière où s’ébattent joyeusement d’autres gentils extra-terrestres : ce sont surtout les témoignages qui m’ont parlé, et c’est impossible d’expliquer la joie que c’est de voir des gens qui fonctionnent (plus ou moins, il n’y a pas d’uniformité) de la même manière que nous, à-rebours de la « norme ». Des gens qui ont tendance souvent à s’auto-censurer (à l’école, une fois que j’avais terminé mes contrôles, je relisais en ajoutant des fautes), qui ont un besoin vital de créer et de challenges intellectuels, qui ont constamment l’impression d’être en sous-régime dans leur travail « normal », qui sont maladivement curieux de tout un tas de sujets sans liens les uns avec les autres et parfois bizarres et qui dès qu’ils ont un centre d’intérêt se mettent à tout lire et tendent à devenir spécialistes avant de changer parce qu’ils s’ennuient rapidement (ça a un nom : ça s’appelle l’épistémophilie), qui cherchent toujours à plaire parce qu’ils manquent de confiance en eux, qui procrastinent (et oui), qui sont hypersensibles et ont mille idées qui surgissent à chaque seconde dans leur cerveau qui finit par faire des nœuds, qui passent la moitié de leur vie plongés dans des questionnements (et angoisses) existentielles.

Lorsque j’ai parlé de ce livre et de l’effet qu’il avait sur moi sur les réseaux sociaux, j’ai reçu beaucoup de messages et notamment en privé, la plupart venant de Hauts Potentiels avérés (et là, je me dis que soit les statistiques sont fausses et qu’il y en a bien plus de 2%, soit que l’Univers avaient déjà mis sur ma route les gens dont j’avais besoin sans m’en rendre compte) mais que je n’avais jamais identifiés comme tels. Pour me dire que oui, c’était bien ce qu’ils pensaient, voire qu’ils croyaient que je le savais déjà (en tout cas, personne ne m’a dit que c’était peu probable, c’est déjà ça car il paraît que les HPI ont tendance à se reconnaître entre eux, ce qui expliquerait que lorsque j’ai eu de tels élèves, là où mes collègues perdaient leur latin face à des raisonnements obscurs, j’arrivais assez facilement à remonter avec eux le fil de leur pensée).

Mais comment on les (nous ?) appelle ? Depuis le début de l’article, j’écris Haut Potentiel, mais je n’aime pas trop : en fait, j’ai l’impression qu’il ne s’agit pas d’une intelligence supérieure, mais d’une intelligence différente, et que du coup, s’adapter à la norme, c’est comme vouloir faire entrer une boule dans un trou en forme de carré. J’aime bien « zèbre ». J’aime surtout « cygne » : parce qu’il se trouve que lorsque j’avais lu Femmes qui courent avec les loups, l’interprétation du conte du vilain petit canard avait fortement résonné en moi. Alors, va pour « cygne ». Le cygne est rejeté par les canards parce qu’il n’est pas un canard, qu’il est différent, pas supérieur mais autre.

Alors maintenant, qu’est-ce que je fais de tout ça ? Evidemment, vous allez me répondre, de manière somme toute logique (ce que, n’oubliez-pas, je ne suis pas) « bah il faut aller te faire tester, espèce de cloche ». Sauf que ce n’est pas si simple : outre le coût absolument hallucinant du bidule et la difficulté de trouver à Orléans quelqu’un qui ne s’occupe pas exclusivement des enfants, est-ce vraiment utile d’officialiser ? Et surtout, soyons honnête : l’idée de passer ces tests (et de les louper) me met dans un état d’angoisse indescriptible ; là, j’ai déjà l’impression d’avoir fait un grand pas vers la compréhension de moi-même, et d’avoir trouvé une grille cohérente de lecture de ma vie, de mes ressentis, de mes fonctionnements, de mes émotions, et surtout de mes échecs (amoureux, mais aussi professionnels), bref, d’avoir ouvert une porte que j’ai une trouille bleue qu’on me referme sur le nez. Et si ce n’était pas ça (alors il paraît que cette peur est normale, mais quand même) ?

En tout cas, présentement, je me sens en quelque sorte libérée, délivrée, et c’est un grand pas !

Etre un adulte surdoué. Bien vivre avec soi-même et avec les autres
Cécile BOST
Vuibert, 3e édition, 2019