S’émerveiller, de Belinda Cannone : la vigilance poétique

Car s’émerveiller résulte d’un mouvement intime, d’une disposition intérieure par lesquels le paysage à ma fenêtre ou l’homme devant moi deviennent des événements. […] J’aimerais ici évoquer cet état intérieur propice à la saisie émerveillée du monde. Celle-ci n’est pas liée au caractère exceptionnel du spectacle que nous contemplons : c’est notre vigilance poétique, notre concentration, qui peut rendre « spectaculaire » (visible) un objet intrinsèquement humble. Je m’intéresse à cet état parce qu’il relève d’une sagesse — d’un savoir-vivre à conquérir contre l’agitation de nos jours.

J’avais cet essai en ligne de mire depuis un moment. Evidemment. D’autant que certains essais de Belinda Cannone m’ont, pour ainsi dire, émerveillée : quand elle parle du désir, c’est absolument sublime. Mais voilà, j’ai laissé passer, et puis, et puis, l’autre jour, je n’ai plus résisté.

Dans cet essai, réalisé en partenariat avec l’Association Régionale pour la Diffusion de l’Image, Belinda Cannone cherche à saisir l’essence de l’émerveillement, qui repose non dans l’objet mais dans l’attitude de celui qui contemple : un état de vigilance poétique, qui permet d’ouvrir grand les yeux sur le monde, y être attentif, afin de percevoir toute sa beauté, même dans les choses les plus infimes, de ressentir pleinement la joie et de vibrer intensément.

Autant le dire : c’est l’histoire de ma vie. Habiter poétiquement le monde. Vibrer comme une immense lyre.

Et cet essai m’a donc, littéralement, émerveillée : qu’est-ce que cette formulation, « l’état de vigilance poétique », m’a profondément touchée ! Et cette écriture. A chaque page, j’avais envie de tout noter tant Belinda Cannone sait saisir avec ses mots ce qui est à la fois expérience intime (et en ce sens le texte est très personnel), et universelle.

Cet essai résolument inspirant a fait vibrer mon âme !

S’émerveiller
Belinda CANNONE
Stock, 2017

Petit éloge du désir, de Belinda Cannone : ce qui nous rend vivants

Parce que la joie nous ouvre alors mieux et d’autre manière au monde, nous nous mettons à l’habiter poétiquement. Si nous avons plus souvent les yeux tournés vers l’intérieur (le grand désir rend pensif), ils se posent aussi avec une nouvelle acuité sur les jolis détails et se projettent plus loin vers l’espace et les paysages, parcourant sans cesse l’ample spectre du visible et de l’admirable. La poésie devient notre mode de perception, nous sommes sensibles comme jamais à la splendeur et aux beautés simples. Le désir exalte la poésie du monde.

En janvier, j’avais été totalement cueillie par le petit essai de Belinda Cannone, L’Ecriture du désiret très logiquement j’ai eu envie de suivre le fil de ses textes sur le sujet (jusqu’ici, je ne la connaissais que comme universitaire, attendu qu’elle enseigne la littérature comparée) et notamment ce Petit Éloge du désir. 

A la fois essai (il y a une véritable réflexion théorique) et poésie lyrique et intime, ce petit éloge se constitue de 250 fragments pour dire le désir.

Et c’est beau. A chaque page ou presque, un fragment qui vibre, résonne — vrille aussi parfois lorsque j’ai l’impression que ça, j’aurais pu l’écrire, avec les mêmes mots (le Truc, c’est aussi beaucoup de fragments sur le désir et l’amour, beaucoup plus de 250, mais certains mots de Belinda Canonne y trouveraient tout à fait leur place — à force de trouver de nouveaux textes qui m’enchantent, je vais être obligée de me lancer dans un tome 2). La tension du corps. La douceur, les odeurs. L’élan. Etre plus présent au monde, plus vaste, amplifié, plus vivant.

Il y a cependant une petite chose qui m’a ennuyée, c’est la question de l’impermanence du désir qui nécessairement finit un jour par mourir, par s’épuiser ; et comme je n’ai pas bien compris le lien que faisait l’auteure entre l’amour et le désir (j’imagine qu’il y en a un), certains fragments m’ont laissée perplexe, mais ce n’est pas grave tant d’autres m’ont totalement illuminée !

Petit Éloge du désir
Belinda CANNONE
Gallimard, Folio, 2013

L’Ecriture du désir de Belinda Cannone : la littérature et le monde

Il me semble qu’on n’a pas assez dit comment l’activité d’écrire s’enracine dans le désir, dont elle est une des manifestations essentielles. Le même élan qui me tire du lit chaque matin m’assoit devant mon ordinateur, me fait ouvrir un livre.
Parce que ce désir majuscule, élan des forces de vie, parcelle de l’énergie cosmique, se concentre particulièrement dans le désir sensuel et dans l’amour, s’y donne à voir dans son aspect le plus concentré, le plus beau, cet essai entrelacera la narration du désir qui meut l’écrivain, à des réflexions sur le désir érotique ; il essaiera de dire le désir de connaître que les romans manifestent, et qui nourrit la lecture. Ce qui compose l’étrange et sinueux tracé de la littérature et de notre existence. 

C’est donc cet essai que je cherchais l’autre jour lorsque je suis tombée, magie de la sérendipité, sur son homonyme, qui m’a d’ailleurs particulièrement ravie. Un essai sur l’écriture et le désir érotique : il était évident qu’il était pour moi.

Le désir ici, loin d’être considéré comme manque, absence, est vu au contraire comme élan vital, volonté d’embrasser le monde, de l’habiter pleinement. Ecrire est l’une des manifestations essentielles de ce désir — tout comme la pulsion érotique.

J’ai rarement lu quelque chose d’aussi lumineux, d’aussi fulgurant que cet essai plein de poésie entrelaçant subtilement la question de la création littéraire et celle de la sensualité. Et pourtant, j’en ai lu, des essais, sur la question, mais j’ai été totalement cueillie par la manière dont Belinda Cannone, en s’appuyant sur de très nombreuses références, pose la question du rapport entre la littérature et le monde, et montre comment l’écriture est désir de savoir (libido sciendi), de poser des questions sur le monde, et que le roman porte une vision particulière et originale du monde à laquelle nous cherchons à accéder en lisant. Et en aimant.

Un essai qui, finalement, m’a beaucoup nourrie bien qu’il soit plutôt court (c’est pour cela que je parle de « fulgurance » : tout est dit, sans longueurs inessentielles) : je le conseille vivement à tous ceux qu’intéresse la question de la création, du monde, de la lecture, et de l’eros.

L’écriture du désir
Belinda CANNONE
Calmann-Levy, 2001/2012, édition augmentée Folio Gallimard, 2012