Les rêves dans la maison de la sorcière de Howard Phillips Lovecraft, Mathieu Sapin et Patrick Pion : nuits de cauchemars

Étaient-ce les rêves qui avaient engendré la fièvre ou bien la fièvre qui avait engendré les rêves, je l’ignorais… Je ressentais seulement, tapie dans l’ombre, l’horreur purulente et glacée de la vieille ville et de cette insalubre et maudite mansarde où j’écrivais et étudiais avec acharnement, aux prises avec les chiffres et les formules. J’avais développé une sensibilité auditive presque surnaturelle et le moindre bruit était devenu intolérable. Il m’avait même fallu arrêter la pendule bon marché posée sur la cheminée et son tic-tac infernal… La nuit, les vibrations lointaines de la ville obscurcie, les affreuses cavalcades des rats derrière les cloisons vermoulues et les craquements des invisibles poutres de cette maison séculaire suffisaient à déchaîner dans mes oreilles un tumulte strident.  

Comme je suis toujours un peu bloquée sur la fiction longue (mais je ne désespère pas, ça va bien finir par revenir) je me suis dit que j’allais tenter la bande dessinée, et j’ai jeté mon dévolu sur cet album, pour la simple et bonne raison qu’il parle de sorcière, et que c’est ma lubie actuelle. Même si dans le cas présent il s’agit de la sorcière telle qu’elle est souvent représentée dans l’imaginaire collectif : vieille, laide et dévouée au Mal à l’état pur.

L’histoire est adaptée d’une nouvelle de  Howard Phillips Lovecraft : un étudiant en mathématiques s’est installé dans la chambre de bonne d’une vieille maison peu accueillante, là même où vécut, deux siècles plus tôt la sorcière Keziah Mason, dont la mystérieuse disparition n’a jamais été élucidée. Quelques mois après son installation, il se met à faire d’étranges rêves…

A ne pas lire avant de dormir, sinon on risque de ne pas fermer l’œil de la nuit ou de faire des cauchemars mettant en scène la sorcière : très sombre, très angoissant, cet album, tant sur le plan de l’histoire que des dessins, fiche vraiment la trouille — tout en nous plongeant dans des abîmes de réflexion, où se mélangent mathématiques, physique quantique (j’avoue : je n’ai pas tout compris) et sorcellerie : bien qu’elle soit, comme c’est la tradition, associée au Mal (ce qui m’a un peu agacée, je dois dire), la sorcière est surtout, ici, celle qui dispose d’un savoir dépassant de très loin celui des plus grands scientifiques et qui, grâce à certaines figures géométriques, parvient à voyager entre les mondes, et notamment la fameuse quatrième dimension !

Un très bel album donc sur un thème assez éculé, et qui parvient à mêler sciences et sorcellerie — tout en faisant peur !

Les rêves dans la maison de la sorcière
Mathieu SAPIN (adaptation) et Patrick PION (dessin)
d’après une nouvelle de Howard Phillips LOVECRAFT
Rue de Sèvres, 2016

Phallaina, de Marietta Ren

PhallainaAutant je suis globalement rétive à la lecture sur support numérique des livres, autant je suis très intéressée par les expérimentations que permet ce support : livres enrichis, nouvelles manières d’écrire… C’est comme cela que je suis tombée sur Phallaina, une « bande défilée » de Marietta Ren, qui a le mérite d’utiliser pleinement les potentialités offertes par la tablette…

Audrey, traductrice, souffre depuis toujours de crises hallucinatoires durant lesquelles elle voit le monde envahi par des baleines. Après avoir consulté nombre de médecins qui ne comprennent pas ce qu’elle a, elle est prise en charge à Nereis, un centre d’expérimentation, où on découvre qu’elle est porteuse d’un physeter, anomalie du cerveau dont tous ceux qui en sont atteints développent une attitude extraordinaire à la plongée en apnée. Et si tout cela était en lien avec un très vieux mythe ?

Absolument extraordinaire, et je pèse mes mots, ce roman graphique, qui défile sous nos yeux comme la longue fresque des Phallainas à l’institut nous propose une véritable immersion, presque en apnée, dans un univers à la fois mythologique, scientifique, et totalement poétique. Le graphisme est absolument magnifique : les dessins sont beaux, les superpositions dans certaines scènes donnent une impression de 3D, et les moments d’hallucination sont animés, ce qui donne le sentiment de vivre l’expérience hallucinatoire d’Audrey avec elle. Si on ajoute le son, ni invasif ni juste décoratif, et l’histoire elle-même, parfaitement passionnante, cela donne : une pépite, tout simplement.

Et en plus, cette pépite est gratuite. Aucune raison donc de ne pas s’immerger pendant environ 1h30 dans le monde de Phallaina, de préférence sur tablette (mais fonctionne aussi sur smartphone), avec ses écouteurs !

Phallaina
Marietta REN
France Télévision, 2016
Disponible sur l’Apple Store et Google Play

Les derniers jours de Stephan Zweig, de Guillaume Sorel et Laurent Seksik

photo (1)Vos livres sont comme des diamants éternels… Vos livres nous parlent et vos livres nous racontent… Vos livres ont la splendeur des âmes pures… Vos livres sont comme la prière des hommes…

Cela faisait quelque temps que, pour des raisons pratiques, j’avais envie de tester la lecture de BD sur tablette. J’avais aussi très envie de découvrir ce titre racontant les derniers jours d’un des écrivains qui m’émeuvent le plus profondément, Stephan Zweig, donc chaque texte résonne en moi de manière particulière. J’ai donc décidé de faire d’une pierre deux coups…

Fuyant l’Autriche alliée des nazis Stefan Zweig arrive au Brésil avec sa jeune épouse. Cela pourrait être le Paradis, Zweig doit commencer sa biographie de Balzac et continuer la rédaction de ses mémoires, Le monde d’hier, Mais les nouvelles de la guerre ne sont pas bonnes et Zweig se persuade que la défaite des alliés est proche. Son désespoir inquiète sa femme. Elle ne sait pas encore à quel point l’écrivain perd inexorablement l’envie de vivre…

Profondément mélancolique et désenchanté, cet album met en scène l’écroulement d’un monde, celui d’hier, celui de l’espoir, celui d’un écrivain qui ne sait plus où il va. Les oeuvres de l’auteur autrichien affleurent à chaque planche, que ce soit de manière implicite, comme au début sur le bateau avec Le Joueur d’échecou de manière explicite, comme les multiples références au Kleist qui semble comme une préfiguration du destin de son auteur. Comment ne pas être envoûté, subjugué, charmé, conquis par ce petit bijou de BD, qui est aussi une histoire d’amour absolue, et qui jouit à la fois d’un scénario impeccable et d’un graphisme absolument sublime, qui fait penser à de véritables aquarelles ? En tout cas, je suis totalement cueillie et je garde cette merveille précieusement.

Quant à l’expérience de lecture sur tablette… les puristes vont hurler, mais personnellement, si les pages ne sont pas toujours extrêmement pratiques à tourner, je trouve que c’est tout de même globalement une expérience réussie, et ce d’autant que le prix est tout de même plutôt avantageux (même si ça dépend des éditeurs). Donc je signe, peut-être que du coup je lirai plus de BD !

Les derniers jours de Stephan Zweig
Guillaume SOREL et Laurent SEKSIK
Casterman, 2012

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