Là, tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté.

C’est amusant et curieux : alors même que très probablement tout repose sur ce poème (en tout cas, en grande partie) (je finis par me demander si je n’ai pas été Baudelaire, dans une autre vie), non seulement je ne l’ai pas intégré à l’oracle des poètes (sinon, je peux faire un « oracle de Baudelaire »), mais je ne l’ai même jamais partagé ici. Alors, comme cette semaine est importante, ce mois, cette année, le premier instant poétique de 2022 sera consacré à l’ « Invitation au voyage », qui est tout un programme :

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale
.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
– Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal (1857)

Le musée du parfum Fragonard

le-musee-du-parfum-fragonardLorsque je suis allée à Paris l’autre jour, c’était un lundi, et donc tout ou presque était fermé, en tout cas les musées proposant les expositions que je voulais voir. J’en ai donc profité pour visiter des lieux ouverts et que je remets toujours à plus tard : revenir au musée Gustave Moreau, et voir enfin ce petit musée du parfum Fragonard, avant d’aller voir le nouveau grand musée du parfum de Paris. En tant que collectionneuse d’objets de parfum (flacons, miniatures, cartes, un peu tout) (même si pour des raisons de place j’ai largement ralenti), c’était bien sûr un impératif, d’autant que le parfum, son histoire, sa symbolique a longtemps fait partie de mes sujets de recherche. Bref.

Entrons dans l’écrin parfumé de Fragonard, décoré avec goût. La visite est guidée, et gratuite, et vous apprendra tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur cet élément dont l’origine étymologique per-fumum signifie « à travers la fumée » et qui était dans l’ancienne Egypte destiné aux dieux, avant de devenir composante essentielle de ce Mundus Muliebris qui fascinait tant Baudelaire.

Le parcours est clair et pédagogique, les explications simples mais riche : les matières premières (aujourd’hui synthétiques pour ce qui concerne celles d’origine animale), les mode d’extraction, la fabrication, l’orgue du parfumeur, l’histoire des parfums de l’antiquité à nos jours, les objets publicitaires. La visite se termine sur un petit atelier pour sentir quelques parfums de la marque et apprendre à repérer les différents types de senteurs et les différentes notes — l’objectif étant que vous ayez un coup de foudre et vous offriez un flacon, mais ils ne poussent pas vraiment à la consommation.

Même si je connaissais déjà à peu près tout sur le sujet, j’ai beaucoup apprécié cette visite (je l’aurais davantage appréciée sans le groupe d’étudiants en je-ne-sais-pas-quoi qui tenait un peu toute la place, mais bon) qui constitue un excellent complément à celle du musée-usine de Grasse que j’avais effectuée il y a quelques années et qui était plus axée sur l’extraction des senteurs (la visite avait intéressé mon papa qui n’est pourtant pas très adepte de ces choses-là).

Musée du parfum – Fragonard
9 rue Scribe
75009 PARIS

 

Esto Memor

J’éprouve une véritable fascination pour les objets marquant le passage du temps, en particulier les horloges. J’hésite pour l’expliquer entre l’obsession personnelle qui serait à psychanalyser et l’atavisme familial (mon grand-père a tendance à installer 5 pendules dans chaque pièce, mon père pas loin et ma mère collectionne les montres). Chez moi, cela se traduit par une marotte photographique : je ne peux pas passer devant un bâtiment décoré d’une horloge sans le prendre en photo (j’en ai d’ailleurs repéré une sur le trajet Paris-Orléans qui m’a l’air bien jolie, mais je n’arrive pas à identifier sa ville). Ce qui me conduit, on le comprend bien, à beaucoup photographier les églises, et cela fait beaucoup rire autour de moi ceux qui connaissent mon aversion assez pathologique pour ces lieux, mais enfin, l’esthétique prime, et d’ailleurs il y a des horloges ailleurs que sur les églises, heureusement.

Cette fascination n’est sans doute pas sans lien avec ce célèbre et ô combien magnifique poème de Baudelaire (mon dieu), « L’Horloge » :

Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit :  » Souviens-toi !
Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d’effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible,

Le plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse ;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : Souviens-toi ! – Rapide, avec sa voix
D’insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !

Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor !
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or !

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi.
Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi !
Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! « 

Je commence à en avoir une jolie collection, que voici :

My June 2014

En mots…

Et puis juin… // Un peu de soleil, un passage chez le fleuriste // Des pucerons qui attaquent mes tomates // Un choc. Un séisme. L’impression d’être un mélange d’Edwy Plenel qui aurait l’influence d’Oprah Winfrey (voire de Kate Middleton) // « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort » mâtiné de « je me hâte de rire de tout de peur d’avoir à en pleurer », et un peu de Kafka aussi (joli mélange !) // Un écrivain est-il capable d’écrire tout type de texte ? // Beaucoup de sollicitude venue de partout, et qui fait chaud au coeur, malgré les circonstances ! // Tester ma capacité de résistance // Ecrire, envers et contre tout // Montagnes russes. Entre combativité et découragement. // Enfin un peu de soleil, et les derniers cours qui arrivent. L’impression que cette année est passée vite, finalement, et être un peu déçue que la fin en soit gâchée par des conneries // « Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire » // Lost in translation // Une ville magnifique, mais une beauté empoisonnée. L’impression que je ne pourrai plus jamais aimer cet endroit qui me laissera toujours un arrière-goût amer, comme une rupture amoureuse. L’impression, surtout, qu’on a sali mon âme et qu’on a tué la part essentielle de moi // Melancholia // L’été qui est là // Un coeur qui bat… parce que Baudelaire.

En bref : un mois quand même largement pourri mais qui se termine d’une drôle de manière, avec d’étranges fleurs sur des étagères…

moi après moisBy Moka

En images…

June14

En poème…

La Mort des Amants

Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d’étranges fleurs sur des étagères,
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux;

Et plus tard un Ange, entr’ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

Moodboard #16 (l’invitation au voyage)

Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

(Baudelaire, who else ?)

Invitation au voyage

En ce moment, j’ai vraiment envie d’aller voir ailleurs si j’y suis. Fuir, là-bas fuir comme dirait Mallarmé. Gotta get away comme diraient Brett et Danny. Toute l’Italie et toute l’Espagne, les Etats-Unis, le Taj Mahal, Amsterdam, Vienne ou Budapest, mon aimé Grande-Bretagne… tout me fait envie. Vivement Londres que je change d’air !

Sources : Pinterest

Poétique baudelairienne du parfum

mundus muliebri 1

Parmi tous les éléments de parure qui habitent l’imaginaire baudelairien, le parfum est celui qui a le plus d’importance. Qu’il soit animal ou humain (c’est-à-dire surtout féminin), chaque être se caractérise essentiellement par le parfum qu’il dégage. Ainsi, dans « Le Chat » (« Viens, mon beau chat ») :

Un air subtil, un dangereux parfum,

Nagent autour de son corps brun.

et dans « Sed non satiata » :

Au parfum mélangé de musc et de havane

C’est principalement la chevelure féminine qui est investie d’un fort pouvoir odorifère, à l’image de la fourrure du chat. Ainsi, dans « Un fantôme » :

De ses cheveux élastiques et lourds […]

Une senteur montait, sauvage et fauve

Ce rapprochement de la chevelure féminine et de la fourrure animale par leur caractère odorant est renforcé par la nature même du parfum : ce n’est pas tant une odeur légère et agréable qu’une odeur animale et sauvage que recherche le poète : dans « Sed non satiata » et « La Chevelure », il évoque ainsi l’odeur caractéristique du « musc », substance très odorante extraite des glandes abdominale du chevrotin porte-musc, et c’est l’odeur « naturelle » dégagée par la femme qu’il recherche dans Le Lethé où il dit vouloir s’enfouir

Dans tes jupons remplis de ton parfum

Si l’on s’interroge sur les raisons de cette passion baudelairienne pour le parfum, on remarque que celui-ci fonctionne comme l’alcool, apportant l’ivresse, comme le poète le dit explicitement dans « La Chevelure » :

Je m’enivre ardemment des senteurs confondues

De l’huile de coco, du musc et du goudron.

Dans « Le Beau Navire », l’analogie est totale puisque le terme de parfum est mis sur le même plan énumératif que deux alcools : la gorge de la femme évoque ainsi une armoire pleine « de vins, de parfums, de liqueurs ». Et c’est bien l’ivresse que le poète recherche dans le parfum, ivresse qui rend l’âme voyageuse et l’emmène vers des paysages lointains. Ainsi il affirme dans « La Chevelure » :

Comme d’autres esprits voguent sur la musique,

Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.

Le parfum fonctionne pour Baudelaire comme une substance parfaite : comme le dit Jean-Pierre Richard, le parfum permet la vaporisation totale de l’objet, il est à la fois présence et absence et peut ainsi porter le désir baudelairien d’être toujours ailleurs, il est passage vers l’au-delà. Cette idée se manifeste explicitement dans « Le Flacon » où le poète établit une analogie entre le parfum et l’âme dont le corps est le flacon : le parfum semble contenir l’âme de celui qui le porte, et sentir ce parfum permet une communication d’âme à âme. Le parfum constitue donc pour Baudelaire une substance quasi mystique et religieuse, seul élément peut-être à permettre l’intersubjectivité avec le féminin si mystérieux.

(Cet article est un extrait de mon mémoire de maîtrise, j’avais la flemme…)

 

Éloge de la chevelure

Aujourd’hui, je laisse (encore !)  la parole à Baudelaire…

Un hémisphère dans une chevelure

Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l’odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l’eau d’une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l’air.

Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j’entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique.

Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l’espace est plus bleu et plus profond, où l’atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.

Dans l’océan de ta chevelure, j’entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d’hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l’éternelle chaleur.

Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d’un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.

Dans l’ardent foyer de ta chevelure, je respire l’odeur du tabac mêlé à l’opium et au sucre; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l’infini de l’azur tropical; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m’enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l’huile de coco.

Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.

Et du coup, j’en profite pour vous mettre cette magnifique chanson de Saint-Preux, Your Hair, inspirée de Baudelaire, et qui a une valeur particulière pour moi parce que c’est la musique que mes parents avaient choisi pour leur mariage (mais finalement ils ont du changer car le curé n’a pas voulu de Saint-Preux… c’était en 75, ils n’avaient pas encore besoin d’être sympas avec les clients !)