Instantané #106 (Carte postale)

Coucou,

j’espère que vous passez, malgré tout, un bel été ! Cette semaine je vous envoie une petite carte-postale du Bassin d’Arcachon, ce qui va vous faire dire « comme d’habitude » mais en réalité pas tout à fait puisque je suis non pas au Cap-Ferret mais à côté d’Andernos. Ce qui me permet de faire un peu de tourisme aux alentours (Biganos et son très joli petit port, le lac de Lacanau où on fait très bien du paddle), même si dans les faits je suis aussi très souvent au Cap-Ferret (parce que l’habitude, parce que des histoires de marées, parce que les gens). Alors ce n’est pas « comme d’habitude », évidemment, mais on essaie de recharger au mieux les batteries en nageant (et ô combien l’eau m’a donné le sentiment de me régénérer et une certaine impression de sécurité), bullant au soleil, ramassant des coquillages, paddlant (j’insiste) ou ne faisant rien du tout. C’est différent, mais bien. Je fais le plein de douceur pour l’hiver.

La photo a été prise à Arès, en face de l’île aux oiseaux, un soir où j’ai été émerveillée par les reflets de l’eau.

Je vous embrasse !

Les uns, les autres

Les uns, les autresA chaque fois que je lis à son propos ou que je tombe sur une photo de lui, je vois quelqu’un qui est à côté du monde. Finalement un jour il en prend acte et il se tire une balle dans la tête. Voilà les raisons qui me conduisent à choisir Romain Gary comme camarade de discussion : la société de classe, la mauvaise réputation. Dernière chose : j’ai lu un témoignage d’un de ses amis qui disait : « Quand il est sûr que personne ne regarde, Romain Gary saute dans les flaques d’eau. » Peut-être qu’à deux on pourra sauter dans les flaques d’eau au grand jour, sous le regard de tous. (Martin Page, « Quand il est sûr que personne ne regarde… »)

Si on vous proposait de passer un moment avec un artiste disparu, qui choisiriez vous de rencontrer ? Et où ? C’est la question qui a été posée aux douze auteurs de ce recueil.

Nathalie Azoulai nous conduit au Pyla, avec le peintre Albert Marquet ; non loin de là, de l’autre côté du Bassin, Arnaud Cathrine nous plonge dans le quotidien de Cocteau et Radiguet au Piquey. Patrick Besson nous guide dans le Paris de Joseph Roth. Emmanuelle Delacomptée se plonge dans un film de Rohmer à Saint-Lunaire. A Omaha Beach, le détective Marlowe, le héros de Chandler, reprend vie sous la plume de Jean-Michel Delacomptée. Jean-Paul Enthoven croise Aragon à Paris. Yves Harté se lance sur les pas de Carlos Gardel à Bordeaux. Cecile Ladjali discute avec Baudelaire au Père-Lachaise (enfin plutôt au cimetière du Montparnasse a priori). Franck Maubert nous fait revivre Isabel Rawsthorne et Alberto Giacometti à Montparnasse. Celine Minard nous plonge dans un récit féérique au pays de Galle, avec Sylvia Townsend Warner. Eric Naulleau boit du saké avec Ozu à Tokyo. Martin Page déterre Romain Gary et le conduit à Mesquer…

 Des textes d’une très grande variété, tantôt réalistes tantôt fantastique voire merveilleux, qui permettent de voyager, de retrouver des auteurs connus et d’en découvrir d’autres — qui nous font pénétrer dans l’univers d’artistes qui font ou non parti de notre univers. C’est un recueil peuplé de fantômes, j’ai grandement apprécié tous les textes, mais ma préférence va tout de même à la nouvelle d’Arnaud Cathrine : d’abord parce qu’elle se déroule au Piquey, juste à côté du Cap-Ferret, que je visualise parfaitement les lieux (d’autant que j’ai de mon côté commencé des recherches sur les écrivains sur la presqu’île et donc sur Cocteau et Radiguet), mais surtout parce que c’est une histoire qui mêle l’amour, un amour désespéré et douloureux, et l’écriture.

Cependant, d’après ce que j’ai compris, le projet de ce recueil est né et a été mené à Arcachon, et deux nouvelles se déroulent donc sur le Bassin, et je me demande si cela n’aurait pas été intéressant, du coup, vu le nombre d’artistes qui y sont passés dans ce petit bout de paradis, d’entièrement le localiser là. On aurait croisé Anouilh dans sa maison des pêcheurs, Marcel Aymé, D’Annunzio, Heredia, et pourquoi pas Babar, né sur l’île aux oiseaux ? Bon, là je refais l’histoire à ma sauce, mais ce recueil est un vrai plaisir de lecture tel qu’il est !

Les uns, les autres
Robert Laffont, 2018

Souvenirs de la marée basse, de Chantal Thomas

Souvenirs de la marée basse, de Chantal ThomasAujourd’hui, rien de tout cela. Le ciel a viré au noir, le vent est de pluie. J’avale mon café, mets dans mon sac brésilien multicolore une serviette de bain, des tongs pour marcher sur les galets, un chapeau de toile au cas peu probable où le soleil reviendrait, et je m’empresse vers la mer.

Forcément. J’avais repéré cet ouvrage depuis très longtemps, vu que Chantal Thomas y parle du Bassin, et j’ai profité de la présence de l’auteure au Forum Fnac Livres pour me le procurer, et surtout discuter un moment avec elle de notre amour commun pour ce petit bout de monde, malgré cette différence essentielle : elle est d’Arcachon, je suis du Ferret, mais tout de même entre les deux, la même eau, cela fait des points communs. Et puis je connais quand même un peu Arcachon.

Qu’est-ce que ce texte ? Un livre de souvenirs, celui d’une enfant, puis d’une femme, viscéralement attachée à l’élément aquatique.

Etant moi-même viscéralement attachée à l’eau et en particulier à la mer, j’ai été totalement enchantée par ce livre d’une sensualité débordante : le goût du sel, l’odeur de l’iode et du varech, des étoiles de mer qui sèchent sous le figuier, les mille nuances de bleu et de vert au gré des bancs de sable, le bruit des vagues, et bien sûr, la caresse de l’eau lorsqu’on nage. Oui, l’eau est l’élément qui sans doute s’adresse le plus complètement à nos sens, nous comble le plus absolument, d’une manière presque érotique (pourquoi presque d’ailleurs, il y a une vraie jouissance dans la communion avec l’élément liquide), et Chantal Thomas le rend parfaitement bien. Merveilleusement écrit, le roman est une ode à la vie, à la liberté (homme libre, toujours tu chériras la mer), au lien magique aux éléments et à la nature. C’est, aussi, un magnifique portrait de femme : de la mer à la mère, phonétiquement et psychanalytiquement, il n’y a pas grand chose, et si Chantal Thomas nous parle de sa mer, le Bassin (et non l’océan), et un peu la Méditerranée, elle nous parle aussi et surtout de Jacky, celle qui l’a mise au monde et lui a transmis son amour absolu, son besoin de l’eau, son besoin de liberté et sa vision de la vie.

Un très très beau texte, une plume sensible, sensuelle et enivrante, qui nous capture et nous entraîne avec elle au fond de la mer, source de tous les plaisirs. Le roman est sur la première liste du Médicis et du Prix du style : amplement mérité !

Souvenirs de la marée basse
Chantal THOMAS
Seuil, 2017

 1% Rentrée littéraire 2017 — 23/24
By Herisson