La femme gelée, d’Annie Ernaux : le chemin de femme

Mais je cherche ma ligne de fille et de femme et je sais qu’une ombre au moins n’est pas venue planer sur mon enfance, cette idée que les petites filles sont des êtres doux et faibles, inférieurs aux garçons. Qu’il y a des différences dans les rôles. Longtemps, je ne connais pas d’autre ordre du monde que celui où mon père fait la cuisine, me chante « une poule sur un mur », où ma mère m’emmène au restaurant et tient la comptabilité. Ni virilité, ni féminité, j’en connaîtrai les mots plus tard, que les mots, je ne sais pas encore bien ce qu’ils représentent, même si on m’a persuadée, en avoir dans la culotte ou pas, grosse nuance, je ris, mais non, sérieux, si j’en ai bavé surtout d’avoir été élevée d’une façon tellement anormale, sans respect des différences.

Il se trouve que j’ai un problème avec Annie Ernaux, qui est pourtant l’objet d’un culte parmi les auteurs et amateurs d’écriture de soi, dont je fais pourtant partie. Mais La Place m’est tombée des mains, j’ai aimé Passion simple mais j’ai trouvé ça trop sec quand même, je ne suis pas adepte de son style d’ailleurs, et certaines de ses prises de positions politiques, on va éviter d’en parler et séparer la femme de l’œuvre même si en la circonstance ça peut être compliqué. Mais sur les femmes et le féminin, pour avoir lu des extraits, il y a tout de même quelque chose qui m’intéressait. J’ai donc décidé de passer outre mes réticences.

La narratrice n’a pas été élevée selon le modèle d’une répartition genrée des rôles, ses parents n’étant pas tellement dans la norme de l’époque de par leurs caractères et leur métier de commerçants. Elle n’a pas été élevée en fille. Et pourtant, elle est petit à petit aspirée par le modèle dominant, et devient ce que sa mère a voulu lui éviter en la poussant à faire des études : une esclave domestique.

C’est un roman qui interroge la manière dont on se construit en tant que femme, et ce que la narratrice recherche en racontant son histoire, c’est sa « ligne de fille et de femme », son « chemin de femme » : je m’écris, je peux faire ce que je veux de moi, me retourner dans n’importe quel sens et me palinodier à l’aise. Mais si je cherche à débroussailler mon chemin de femme il ne faut pas cracher sur la gigasse qui pleurait de rage parce que sa mère lui interdisait de porter des bas et une jupe moulant les fesses. Tout se construit autour de forces opposées : d’un côté la mère, qui n’entend rien aux travaux domestiques et veut que sa fille étudie pour être libre et indépendante, et de l’autre le bourre-crâne religieux, les normes sociales, mais aussi le désir, normal, de séduire et d’être amoureuse, qui vient tout balayer. L’aliénation du couple et de la maternité, malgré tout.

Et c’est intéressant parce que cette histoire pousse à réfléchir à sa propre ligne de femme : quelles images, quels modèles ? Quelle est la part de liberté et de conditionnement ? Être soi, ou être dans la norme ? C’est un travail que j’avais à faire, à ce moment de ma vie, car cette aliénation est ce que j’ai toujours fui, et plus tôt dans ma vie ce roman m’aurait oppressée et fait paniquer. Ce ne fut pas le cas : c’est que j’ai bien avancé.

Bref : je suis contente d’avoir lu ce roman, peut-être que j’en lirai d’autres d’Annie Ernaux, même si je ne suis toujours pas en pâmoison, son style continue de me gêner un peu.

La femme gelée
Annie ERNAUX
Gallimard, 1981 (Folio)

Yoga, d’Emmanuel Carrère : continuer à ne pas mourir

Puisqu’il faut commencer quelque part le récit de ces quatre années au cours desquelles j’ai essayé d’écrire un petit livre souriant et subtil sur le yoga, affronté des choses aussi peu souriantes et subtiles que le terrorisme djihadiste et la crise des réfugiés, plongé dans une dépression mélancolique telle que j’ai dû être interné quatre mois à l’hôpital Sainte-Anne, enfin perdu mon éditeur qui pour la première fois depuis trente-cinq ans ne lira pas un livre que j’ai écrit, puisqu’il faut donc commencer quelque part, je choisis ce matin de janvier 2015 où, en bouclant mon sac, je me suis demandé s’il valait mieux emporter mon téléphone, dont j’aurais de toute façon à me défaire là où j’allais, ou le laisser à la maison. J’ai choisi l’option radicale et, à peine sorti de mon immeuble, trouvé excitant d’être passé au-dessous des radars. 

Pendant le confinement, j’ai essayé de lire Limonov, un des rares Carrère que je n’ai pas encore lus, et j’ai dû abandonner tant je m’ennuyais, ce qui n’a pas manqué de m’inquiéter : est-ce que j’avais perdu cette précieuse communication avec l’auteur ? Est-ce que ce qu’il écrivait était désormais loin de moi ? Le Royaumequi m’a illuminée, date d’avant les « événements » qui ont chamboulé ma vie (même si j’en ai lu d’autres depuis, Le Royaume reste central), alors peut-être que… Pour savoir, je me suis précipitée sur Yoga et je peux vous dire que le problème venait du personnage de Limonov, qui ne m’intéresse pas du tout, et pas de l’auteur.

Tout commence (puisqu’il faut un commencement) par une retraite Vipassana, début janvier 2015, pas tant pour la retraite en elle-même que dans la perspective d’écrire un livre réjouissant sur le yoga et la méditation. Emmanuel Carrère est heureux, ça va bien dans sa vie et depuis dix ans il n’a pas traversé d’épisode dépressif. Ça ne va pas durer, et c’est au fond de l’Enfer qu’il va plonger, rattrapé par le malheur névrotique qui le pousse toujours à tout foutre en l’air quand il est bien…

Encore une fois, c’est un livre dont il est difficile de parler de manière un minimum ordonnée tant il est foisonnant et riche : happée dès les premières lignes que je vous ai mises en exergue, j’ai lu le roman d’une traite, et j’ai eu, cette fois encore, l’impression de lire une sorte d’âme-sœur, pas au sens amoureux évidemment, mais au sens « existentiel » on va dire, même si je me fais beaucoup moins de nœuds au cerveau. Tout tient en fait dans cette capacité qu’a Carrère à tenir « en même temps » l’écriture et la vie. Il écrit pendant qu’il vit les choses, il analyse tout à commencer par lui-même et est doté d’une hyperconscience éblouissante mais que je sais être épuisante : à des moments on a juste envie d’appuyer sur le bouton off. D’où l’intérêt, on va dire, de la méditation (personnellement pour mettre en pause je préfère peindre ou me promener dans la nature que rester assise immobile) et de la retraite vipassana (je ne vois toujours pas l’intérêt de se tyranniser de la sorte), que nous avions vue avec le roman Sankhara de Frédérique Deghelt. Sauf que nous ne sommes pas dans un roman (et c’est bien, d’ailleurs, ce qui intéresse Carrère : le romanesque du réel et ces faits qui paraissent tout sauf vraisemblables mais sont pourtant vrais), mais que dans les deux cas il se passe un événement grave pendant que le personnage principal est coupé du monde : le 11 septembre dans le roman, et les attentats de Charlie Hebdo ici, qui, s’ils ne plongent pas immédiatement Carrère dans le chaos, sont sans doute un déclencheur.

Alors je ne vais pas m’étendre sur toute cette traversée de l’Enfer, douloureuse et en même temps sublime car finalement, là où il voulait écrire un livre qui aurait sans doute été anecdotique, l’Univers lui donne les cartes pour un chef-d’oeuvre (j’aime voir les choses comme ça, et lui aussi car il le dit bien : pour un écrivain, tout est matière). Un livre triste à pleurer, beau à pleurer, sombre ô combien, mais aussi puissamment lumineux (et souvent drôle, de par l’autodérision dont l’auteur sait faire preuve) : lumineux sur ce que c’est que d’être écrivain, quand l’écriture fait partie de soi comme le sang qui coule dans les veines, comment ça nous sauve du chaos et du désespoir malgré tout parce que même les malheurs les plus terribles deviennent une histoire et que, au moins, on a ça. Faire de ce qu’on vit une histoire dans laquelle on met de la cohérence. Et sur l’amour, le désir, le seul enchantement qu’offre la vie, parce que finalement le cul c’est plus vrai que la sagesse, et qui est aussi le point aveugle du texte puisque Carrère passe pudiquement sur une séparation qu’on devine mais qui n’est jamais nommée et qui n’est sans doute pas pour rien dans son effondrement. Il s’en explique : le roman est le lieu où l’on ne ment pas, mais où l’on peut gommer ce qui concerne les autres qui préfèrent qu’on ne parle pas d’eux.

Mais l’amour, c’est aussi les jolies pages de la fin, la possibilité de l’amour, et pour ça, ça vaut peut-être le coup de traverser l’Enfer.

Vous l’aurez compris : je n’ai pas perdu mon lien avec Emmanuel Carrère, les articles que j’écris sur ses livres sont toujours les plus longs, et Yoga, comme les autres avant, m’a illuminée, et m’a fait grandir.

Nous étions nés pour être heureux, de Lionel Duroy : réparer les liens

J’ai organisé ma vie autour de l’écriture de mes livres, je peux dire aujourd’hui que je suis fait de mes livres, qu’ils m’ont construit, qu’ils m’ont sauvé. A vingt ans, je ne me voyais aucun avenir, j’étais foutu avant même d’avoir commencé à vivre. […] Quel homme je serais, aujourd’hui, si j’avais renoncé à la publication de mon premier texte ? Avec le recul, je vois que tous mes livres se font écho, que chacun repose sur le précédent comme les marches d’un escalier reposent l’une sur l’autre, de sorte que je n’aurais sans doute pas pu écrire le deuxième si le premier n’avait pas existé et qu’ainsi je n’aurais probablement rien écrit du tout, passant à côté de ma vie pour aller me perdre je ne sais où. 

Lionel Duroy. Forcément que je n’allais pas passer à côté de son nouveau roman, car il est de ces écrivains qui à chaque fois me nourrissent et m’aident à grandir, me plongeant dans des abîmes de questionnements existentiels, pour mon plus grand bien !

Après avoir refusé pendant 27 de lui adresser la parole à cause d’un roman, les frères de Paul décident que le temps de la réconciliation est venu, et lui rendent visite dans sa maison au cœur des montagnes. Un ans plus tard, il rassemble tout le monde autour de lui : ses frères mais aussi ses sœurs, ses quatre enfants, ses petits enfants et ses deux ex-femmes.

Un roman qui m’a encore une fois bouleversée. D’abord parce qu’encore une fois, Lionel Duroy interroge la question de l’écriture et surtout de l’autofiction, essentielle à celui qui écrit, mais parfois au prix des autres. Ecrire pour Duroy (et ses avatars : Augustin et ici Paul) c’est se (re)construire, comprendre le sens, et toute sa vie est médiatisée par l’écriture ; s’il n’écrit pas quelque chose, en somme, c’est comme s’il ne l’avait pas vécu. Essentiel, vital même, et c’est ce qui est absolument bouleversant : cette manière qu’il a de se battre pour affirmer la vérité de son être, de se battre pour avoir le droit d’être qui il est, quitte à devoir pour cela se couper de tous. Et c’est là que se tisse le deuxième thème du roman : celui de la famille, de l’enfance dont on se remet difficilement, du temps qui passe — l’amour, malgré tout. N’ayant ni frère ni sœurs, j’ai un peu de mal à comprendre ces liens et surtout leur inaltérabilité. Pour être claire, je n’aurais pas pardonné, en tout cas je n’aurais pas vu l’intérêt de se revoir aussi longtemps après. Malgré tout, j’ai trouvé cette manière de réparer les liens brisés intéressante. Parce qu’il renoue, mais sans abdiquer ce qu’il est, et c’est cette affirmation plus forte que tout du caractère essentiel de l’écriture pour lui qui m’a permis de dénouer certains de mes nœuds.

(Le roman m’a aussi fait un petit clin d’œil géographique à retardement lorsque j’ai compris où se situait la maison, qui est celle dont il parle dans L’Absente et dont j’avais loupé le caractère synchronique : je n’avais pas la réponse, alors. En fait à l’époque je n’avais même pas la question alors qu’elle était sous mon nez avec ses grands yeux bleus).

Bref, un coup de coeur pour ce roman qui respire l’harmonie la paix et l’amour !

Nous étions nés pour être heureux
Lionel DUROY
Julliard, 2019

1% Rentrée Littéraire 2019 – 6/6
By Hérisson

Tous les hommes désirent naturellement savoir, de Nina Bouraoui : se souvenir, devenir

Je me demande parmi la foule qui vient de tomber amoureux, qui vient de se faire quitter, qui est parti sans un mot, qui est heureux, malheureux, qui a peur ou avance confiant, qui attend un avenir plus clair. Paris s’ouvre à moi, je traverse la Seine, je marche avec les hommes et les femmes anonymes et pourtant ils sont mes miroirs. Nous formons un seul coeur, une seule cellule. Nous sommes vivants. 

Nina Bouraoui m’avait bouleversée il y a deux ans avec Beaux Rivagesun roman qui parlait merveilleusement bien du chagrin amoureux. C’est donc avec elle que j’ai décidé d’ouvrir cette Rentrée Littéraire, parce qu’il y a chez elle une manière de lier l’amour et l’écriture qui me bouleverse.

Tous les hommes désirent naturellement savoir, dont le titre est emprunté aux premiers mots de la Métaphysique d’Aristote, est une quête de soi, entre « se souvenir » et « devenir » et « savoir ». Se souvenir de l’enfance en Algérie, que la narratrice a quittée à l’âge de 14 ans, sans pouvoir rien emporter avec elle ; les odeurs, les couleurs, les sensations qui ont construit l’enfance. Devenir la personne qu’elle est aujourd’hui, son acceptation et sa construction, une écrivaine, une femme qui aime les femmes. Savoir.

Intime et bouleversant, ce roman d’une grande sensualité parle à l’âme : rares sont les auteurs qui savent aussi bien mettre des mots sur cette expérience pourtant universelle qu’est l’amour, le désir, la violence. C’est dans la douleur que l’on apprend à devenir soi, que l’on accepte qui on est. Que l’on trouve sa place dans le monde. Que l’on se réconcilie avec soi-même, que l’on affronte et résout ses contradictions. C’est l’amour, qui nous apprend. L’amour, qui irradie chaque page dans l’affrontement millénaire d’Eros et Thanatos, transcendé par l’écriture — j’écris, malgré mes dix-huit ans je sais, c’est ma raison d’exister, avec l’amour.  Désir d’aimer, désir d’écrire : la pulsion de vie est la même, finalement.

De ce magnifique roman je pense on n’a pas fini d’entendre parler, et il le mérite : c’est un grand roman sur l’identité, l’identité nationale et l’identité sexuelle, intime et universel, sublimement écrit : à ne pas manquer !

Tous les hommes désirent naturellement savoir
Nina BOURAOUI
Lattès, 2018

1% Rentrée littéraire 2018 – 1/6

Ma vie sans moi, roman de Nathalie Rheims

Ma vie sans moi, roman de Nathalie RheimsJe commençais à somnoler en me disant que Mithridate n’était pas assez vieux, et que l’anesthésiste, lui, était bien trop jeune, que plus aucun homme ne me plaisait vraiment. J’étais arrivée à un âge où mes amours avec des hommes de vingt ou trente ans mes aînés devenaient impossibles, à moins que je ne sois subjuguée par un centenaire. A cette idée, je préférais me réfugier dans le sommeil.

Après Laisser les cendres s’envoler et Place Colette (qui a un peu fait scandale…), Nathalie Rheims poursuit son entreprise d’écriture de « romans vrais » avec un texte pour tout dire assez déconcertant…

A 60 ans, Nathalie Rheims subit une intervention chirurgicale : elle se fait greffer des dents. Mais l’anesthésie a un drôle d’effet sur elle, et elle se met à rêvasser sur sa vie, et notamment sa vie d’écrivain, et entreprend de la réécrire, en faisant d’autres choix. Peut-être qu’avec les dents longues, les choses se seraient passées autrement.

Somme toute, il s’agit là d’une anti-autofiction uchronique : Nathalie Rheims nous parle de ce qu’elle n’a pas fait, de ce qu’elle aurait pu faire, plus de ce qu’elle a fait : courtiser les puissants du milieu littéraire, séduire, aller aux soirées et aux défilés de mode, s’habiller de manière plus soignée, le tout dans la perspective de faire carrière et d’obtenir le Graal, le prix Goncourt. Car elle est convaincue d’une chose : si elle n’a pas réussi autant qu’elle l’aurait pu, c’est à cause de ses origines bourgeoises, et de son attitude de refus quant aux mondanités et aux codes qui régissent le milieu : elle a manqué d’ambition, et cette inversion de la courbe du temps que lui offre son médecin, au nom plutôt rare de Mithridate et qui incarne ici un avatar luciférien, lui permet donc de recommencer sa vie en donnant naissance à un double beaucoup plus assuré et arriviste, qui drague Pierre Assouline pour avoir le Goncourt. L’ensemble est curieux, mélange de satire parfois drôle (avec quelques noms lâchés ça et là), d’une dose d’autodérision et d’une certaine détresse, car on sent bien combien l’auteure ne se sent pas légitime comme écrivain, pas acceptée, pas désirée.

Mais au-delà de ça, bien sûr, le roman pose une question fascinante et universelle : si je devais réécrire ma vie, qu’est-ce que je changerais ?

Un roman fort original et agréable à lire !

Ma vie sans moi, roman
Nathalie RHEIMS
Leo Scheer, 2017

 1% Rentrée littéraire 2017 — 22/24
By Herisson

Vous connaissez peut-être, de Joann Sfar

Vous connaissez peut-être, de Joann SfarLe personnage le plus intéressant de cette histoire, c’est Lili. Marion veut que je ne parle que de Lili. C’est normal, Marion est scénariste et journaliste. Et m’a expliqué que c’est à elle que le public allait s’identifier : Lili est pauvre, elle vit dans le nord de la France, et ce qu’elle a entrepris est complètement fou. Personne, me dit Marion, n’aura la moindre sympathie ni pour moi ni pour les autres hommes tombés dans ses filets. 

Ceux qui ont un compte Facebook connaissent bien cet algorithme du réseau social : « vous connaissez peut-être », suivi de plusieurs propositions de personnes à qui faire une demande en amitié. Parfois on les connaît en effet, et d’ailleurs pour certaines on se demande bien comment l’algorithme fait pour le savoir, qu’on les connaît — ou qu’on les a connues, lorsqu’il nous met sous le nez un ex dont on voudrait bien oublier l’existence. Ou bien la fille de l’ex, l’ex de l’ex, la nouvelle de l’ex, voire son chat. Bref. Mais parfois, on ne les connaît pas, et mu par la curiosité, attiré par une photo, on clique sur « ajouter ». Et on ferait mieux de s’abstenir.

C’est ce qui est arrivé à Joann Sfar : fragilisé par plusieurs événements dont la mort de son père et sa rupture avec celle qu’il appelle le bibelot et qui n’a jamais voulu quitter son mari pour lui, il ajoute par hasard Lili, sans trop savoir pourquoi d’ailleurs car elle a beau être canon (elle a pris les photos d’un célèbre mannequin israélien) elle ne lui plaît pas tant que ça, mais elle porte presque le même prénom que sa mère et puis elle lui ressemble un peu. Mais Lili n’est pas celle qu’elle dit être, et ne va pas tarder à vampiriser un Joann Sfar un peu perdu…

Disons que ça, c’est le sujet premier, mais Sfar met de nombreuses pages avant de nous parler réellement de Lili : différant sans cesse le noeud, faisant tout pour dévier de son sujet, nous racontant son chien ses chats et d’autres choses encore, l’auteur finalement en ne voulant pas écrire met au jour l’enjeu réel du roman, qui est la fragilité. Comment un homme devient-il vulnérable à l’endoctrinement quel qu’il soit, se laisse-t-il manipuler par une inconnue ? Sfar s’autoanalyse, et on se croirait parfois chez Woody Allen* avec les mêmes ingrédients, le sexe la psychanalyse et le judaïsme qui bien que rejeté d’un point de vue strictement religieux imprègne tout, le même esprit d’autodérision et de burlesque. Mais cette légèreté et cette sévérité envers soi n’est autre que la marque d’une immense fragilité, forcément touchante, du précaire masculin prêt à se faire embobiner par une femme, juste parce qu’il a envie de croire à ce qu’elle lui raconte même si c’est totalement abracadabrant, parce qu’elle ressemble un peu à cette mère qu’il n’a pas connue.

C’est évidemment un roman très personnel, mais qui permet, en même temps, de saisir les mécanismes sous-jacents à toutes les arnaques, ici émotionnelles et non financières. Si Lili ne m’a absolument pas touchée, le narrateur ô combien si, encore une fois !

Vous connaissez peut-être
Joann SFAR
Albin Michel, 2017

* Je le dis à chaque fois le concernant, mais il y a vraiment de ça

1% Rentrée littéraire 2017 — 21/24
By Herisson

L’Amant, de Marguerite Duras

L'Amant, de Marguerite DurasL’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai il n’y avait personne. L’histoire d’une toute petite partie de ma jeunesse je l’ai plus ou moins écrite déjà, enfin je veux dire, de quoi l’apercevoir, je parle de celle-ci justement, de celle de la traversée du fleuve. Ce que je fais ici est différent, et pareil. Avant, j’ai parlé des périodes claires, de celles qui étaient éclairées. Ici je parle des périodes cachées de cette même jeunesse, de certains enfouissements que j’aurais opérés sur certains faits, sur certains sentiments, sur certains événements. J’ai commencé à écrire dans un milieu qui me portait très fort à la pudeur. Ecrire pour eux était encore moral. Ecrire, maintenant, il semblerait que ce ne soit plus rien bien souvent. Quelquefois je sais cela : que du moment que ce n’est pas, toutes choses confondues, aller à la vanité et au vent, écrire ce n’est rien. Que du moment que ce n’est pas, chaque fois, toutes choses confondues en une seule par essence inqualifiable, écrire ce n’est rien que publicité. 

Je l’ai déjà dit il a quelques mois, j’ai un rapport complexe avec Duras, entre fascination et répulsion : je ne suis pas durassolâtre, mais je ne fais pas partie non plus de ceux qui l’estiment surestimée. Cela dépend des textes. L’Amant fait partie des textes qui m’ont marquée, je l’ai lu plusieurs fois, notamment à l’adolescence, moins que Bonjour Tristesse mais je pense néanmoins, avec le recul, qu’il fait partie de ceux qui m’ont donné envie d’écrire. Je ne l’avais pas lu depuis longtemps, mais lorsque l’autre jour Philippe Besson a parlé de Duras dans l’émission spéciale « Valise de l’été » de La Grande Librairie, je l’ai immédiatement sorti de ma bibliothèque (qui désormais est à peu près correctement organisée) pour le mettre dans ma propre sélection estivale, d’autant plus rapidement que j’avais récemment « rencontré » la tombe de l’auteure au cimetière du Montparnasse.

Sur le bac qui traverse le Mékong pour la ramener à Saigon après les vacances, la narratrice, 15 ans 1/2, rencontre un riche Chinois qui devient son amant…

L’histoire, c’est ça, cette rencontre qui fera de « la Petite » une femme, et en même temps, ce n’est pas vraiment ça : l’écriture durassienne ne cesse de s’éloigner de son fil narratif principal, se perdant en analepses et prolepses sur sa vie en Indochine, son rapport compliqué à sa mère, le petit frère, et son voyou de frère aîné, sur sa vie en France, des années plus tard. Toujours elle revient à l’Amant, dans des pages somptueuses de sensualité, « exténuée de désir », toujours elle s’en éloigne à nouveau, tout comme elle s’éloigne d’elle-même, passant de la 1ere personne à la 3e personne de « la petite ». Toujours, aussi, elle réfléchit à l’écriture, le noeud de toute l’oeuvre de Duras : comment écrire sur soi ?

Evidemment, il faut lire L’Amant parce que c’est, tout de même, un des grands textes de la littérature française, un texte sur le corps féminin, la séduction, le désir, roman d’apprentissage autofictionnel qui nous parle aussi de la nécessité d’écrire…

L’Amant
Marguerite DURAS
Minuit, 1984