Trafic d’Art, le grand marchandage de Tania Rakhmanova

Trafic d'art

Le trafic d’oeuvres d’art, et notamment d’antiquités, est le troisième plus lucratif du monde, après la drogue et les armes. Mis en lumière récemment par les exactions de l’EI qui au grand jour dynamite Palmyre et saccage les musées mais en sous-main se finance grâce au pillage et à la revente, il ne date pourtant pas d’hier, et les grands musées occidentaux regorgent d’oeuvres dont la provenance est plus que douteuse.

Ce passionnant documentaire, diffusé début septembre sur Arte et disponible en replay pendant encore quelques jours, nous permet de mieux cerner les enjeux de ce commerce, et notamment du système complexe mis en place pour « blanchir » les pillages. Mais au-delà des questions économiques et sécuritaires, il s’agit aussi de géopolitique : pillés pendant des années par les pays occidentaux, certains Etats veulent aujourd’hui récupérer leurs trésors nationaux, notamment la Chine et la Turquie, ce qui donne lieu à de véritables bras de fer. Ce qui montre, encore une fois, que la culture a une importance fondamentale.

Très instructif donc !

Trafic d’art, le grand marchandage
Tania RAKHMANOVA
France, 2016
86min
ARTE France, Slow Production

Fin de la parenthèse, de Joann Sfar

Fin de la parenthèseJe ressens le besoin de me barder de la mystique de grands artistes. Pardon pour la grandiloquence, mais ce sont nos arts et notre liberté que l’on attaque de plus en plus. J’ai fait dire cette phrase au héros-artiste de mon livre Tu n’as rien à craindre de moi : « Face au mur des pleurnichations, à la Pierre noire et à Saint-Pierre, un urinoir, ça va pas suffire. » Je crois cela profondément, qu’il incombe aux arts de kidnapper la fonction sacrée.

Et si, face au chaos mondial, notre seule chance de salut était l’Art ? C’est tout l’enjeu de cette nouvelle BD de Joann Sfar…

Le héros-artiste de ce récit, Seabearstein, se donne pour mission de stopper net la « fascination idiote pour la religion » sur toute la planète. C’est pour cela qu’il quitte son île paradisiaque et sa sublime compagne pour s’enfermer dans un château avec quatre mannequins. Son but ? « Réveiller » Salvador Dalí, qui n’est pas mort, mais seulement cryogénisé…

Evidemment, l’idée de départ peut sembler loufoque, et indéniablement, elle l’est : résolument hallucinatoire et somme toute surréaliste, la BD se passe allègrement de l’exigence de vraisemblance, même si elle est ancrée dans notre monde. Car son enjeu n’est pas là, et pour peu qu’on se laisse porter, on touche véritablement l’essentiel : le déplacement du sacré de la religion vers l’art. Et le fait est : à part l’art, qu’est-ce qui peut remplacer la religion dans l’esprit des gens ? Et quel prophète peut le faire mieux que Dalí ? Seule l’expérience artistique peut sauver le monde, ramener les gens perdus à l’adoration du sensible et les aider à tenir debout, tout seuls, sans béquilles. Ici les corps féminins sont en libertés, nus, rejouent les scènes des tableaux du peintre, où sont sublimés par la haute-couture.

Très provocateur, certains seraient même tentés de dire blasphématoire, cet album secoue le cocotier, mais nous conduit à nous poser les bonnes questions. Fait l’éloge du mysticisme, mais le vrai, pas celui des religions monothéistes, au contraire : il y a quelque chose, ici, de totalement païen, dans cette célébration d’une pulsion de vie, d’une sensualité débordante, qui sera toujours plus forte que la pulsion de mort.

Dans cet album, Sfar est totalement au diapason de mes propres convictions (ou l’inverse). Mais les questions qu’il pose sont salutaires pour notre propre survie. Mon seul regret est qu’il ait choisi des corps de mannequins, moches, maigres et anguleux, pas du tout bandants, et non de vrais corps de femmes, ronds et pleins, pour célébrer l’art, la vie et l’érotisme !

Fin de la parenthèse
Joann SFAR
Rue de Sèvres, 2016

L’avis de Leiloona

challenge12016br 10% Rentrée Littéraire 2016 – 21/60
By Lea et Herisson

Miroir du désir – Images de femmes dans l’estampe japonaise, au musée Guimet

miroiressai2_afficheViens chez moi, je te montrerai mes estampes japonaises…

L’autre jour, en passant place d’Iéna, j’ai avisé le musée Guimet, sur lequel s’affichait en gros le mot « désir ». Ni une ni deux, j’ai traversé la place pour aller voir un peu de quoi il retournait.

Et il retournait d’estampes japonaises, dont le lien avec l’érotisme n’est plus à prouver, puisque l’expression est même devenue synonyme d’images délicatement érotiques voire crûment pornographiques. Pourtant, on aurait tort de s’arrêter là et l’image de la femme telle que dépeinte par les plus grands noms de cet art, tels Utamaro et Hokusai, est beaucoup plus diverse et contrastée.

Bien sûr, nombre d’oeuvres représentent des courtisanes et évoquent le quartier du plaisir de Edo, on croise des shunga (estampes pornographiques) des 18e  et 19e siècles, mais on a aussi des scènes beaucoup plus intimistes, des pêcheuses, des femmes se promenant en barque ou sous les arbres en fleurs, s’apprêtant au bain ou au sommeil…

Une petite exposition, sise dans la rotonde, et qui permet d’aborder un art sur lequel on a beaucoup d’idées reçues (partiellement exactes, mais incomplètes). Fascinant et troublant, même pour moi qui ne m’intéresse pas du tout au Japon…

Leiloona l’a vue aussi !

Miroir du désir – Images de femmes dans l’estampe japonaise
Musée National des Arts Asiatiques – Guimet
6, place d’Iena
Jusqu’au 10 octobre

 

La Légèreté, de Catherine Meurisse

La légèretéEnvole-toi bien loin de ces miasmes morbides,
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.
BAUDELAIRE, « Élévation »

Un album que je voulais lire depuis sa sortie, d’abord parce que j’aime énormément le travail de Catherine Meurisse sur l’art et la littérature, et ensuite à cause du sujet. Or, il se trouve que j’ai, en plus, lu cet article le 15 juillet… De circonstance, on va dire, malheureusement.

Bande dessinée autobiographique, La Légèreté est l’histoire d’une reconstruction : comment, grâce à l’art et à la beauté, Catherine Meurisse a tant bien que mal réussi à rassembler les morceaux éparpillés de son âme. Arrivée en retard rue Nicolas Appert le 7 janvier, à cause d’un chagrin d’amour, elle ne peut qu’assister, impuissante, aux événements, depuis l’immeuble voisin où elle s’est réfugiée. Evidemment traumatisée par la perte de ceux qui lui étaient chers, elle subit ce qu’il est convenu d’appeler un « choc post-traumatique », le « syndrome de Charlie Hebdo » : dissociation, perte de mémoire, imaginaire bloqué… elle erre, démunie, jusqu’à ce jour où elle décide de s’installer quelque temps à la Villa Médicis, pour chercher à substituer à ce syndrome destructeur le « syndrome de Stendhal ». Réapprendre la légèreté.

Que dire ? C’est un sublime album, totalement bouleversant, marchant sans cesse sur un fil entre l’humour et l’émotion, le comique et le tragique. L’horreur et la beauté. Le dessin de Catherine Meurisse est tout en nuances, certaines pages sont de véritables aquarelles dont déborde la poésie.

Un album salutaire par les temps qui courent.

La Légèreté
Catherine MEURISSE
Dargaud, 2016

Les Grandes Jambes, de Sophie Adriansen

Les Grandes jambesJusqu’à peu, j’étais une fille normale. Plutôt grande, d’accord, mais rien d’une géante. Et puis je suis entrée au collège, et là ma croissance s’est emballée. Tous mes vêtements sont devenus trop petits d’un seul coup, et depuis il faut en racheter de nouveaux tous les trois mois. Pour les manches, passe encore : j’arrive à tricher en remontant les pulls jusqu’aux coudes, et si je reste les bras bien tendus, même les manteaux paraissent ajustés. Mais pour les jeans, c’est la catastrophe. En trouver un qui me va se révèle mission impossible…

On ne peut pas dire qu’a priori je sois très concernée par le sujet de ce livre : sans être un mini-pouce, je ne suis pas très grande (je suis dans la moyenne quoi), surtout des jambes (j’ai un corps plus méditerranéen que nordique on va dire), ce qui fait que mon problème est inverse à celui de l’héroïne de ce petit roman : la plupart de mes pantalons doivent passer par la retouche avant d’être portables. Cela dit, je galère aussi à en trouver, à cause d’un ratio hanche/taille que les concepteurs de pantalons ont du mal à assimiler, donc en fait, je comprends quand même.

Le problème de Marion est donc apparu lorsqu’elle est entrée au collège : elle a grandi, grandi, surtout des jambes, et du coup tous les pantalons qu’elle trouve dans les magasins sont trop courts. Evidemment, à l’adolescence, âge auquel on veut se fondre dans la masse, c’est un problème de taille, sans vouloir faire de mauvais jeux de mots…

Avec beaucoup d’humour et de fraîcheur, ce petit roman aborde le problème de l’adolescence et du changement du corps : Marion a de trop grandes jambes, elle aurait pu tout aussi bien être trop grosse ou avoir les oreilles décollées — elle est différente de la masse. Tout le monde l’est, en fait. Et le sujet, lié à la découverte du sentiment amoureux, est traité de manière subtile, par le biais de l’art, la passion de Marion, qui adore les peintres Flamands, ce qui tombe bien car sa classe va aller en voyage à Amsterdam (ce qui tombe bien car j’y vais aussi bientôt, et la coïncidence, qui tend à se renouveler en ce moment, m’a beaucoup amusée) : du coup, ici, l’art et l’histoire servent de contrepoint et changent la vision du monde. La longueur du jean, finalement, c’est important, mais pas non plus essentiel…

Un très joli roman, drôle et bien écrit, à mettre entre toutes les jeunes mains !

Les Grandes Jambes
Sophie ADRIANSEN
Slalom, 2016

Lu par Leiloona, Antigone, Noukette, Stephie

Gérard Fromanger à Beaubourg

Gérard FromangerPuisque j’étais à Beaubourg pour visiter l’exposition Anselm Kiefer, j’en ai profité pour voir aussi la rétrospective consacrée à Gérard Fromanger, un artiste que je ne connaissais pas du tout mais que j’ai eu plaisir à découvrir au fil de la cinquantaine d’œuvres exposées, datant de 1957 à 2015.

Après Kiefer et son univers sombre, plonger dans celui de Fromanger fait un choc : la couleur est un des ressorts principaux de son travail, et on a l’impression de respirer à nouveau, même s’il ne s’agit pas d’art ludique : la peinture de Fromanger se révèle au contraire particulièrement attentive aux mutations profondes de la société et à l’actualité, tout en restant consciente du geste artistique lui-même et empreinte d’un grand souci formel. Malgré la couleur, qui peut avoir quelque chose de gai et de léger, l’ensemble propose une véritable réflexion politique.

Un voyage fascinant, à ne pas manquer !

Gérard Fromanger
Centre Georges Pompidou
Jusqu’au 16 mai 2016

Jacques Doucet – Yves Saint Laurent : Vivre pour l’art, à la fondation Pierre Bergé Yves Saint Laurent

Vivre pour l'artJacques Doucet et Yves Saint Laurent sont deux génies de la couture ayant révolutionné leur art. Mais ce n’est pas ce point commun qui est exploré par l’exposition qui se tient actuellement à la Fondation Pierre Bergé Yves Saint Laurent, lieu que j’affectionne particulièrement. Ce qui est en jeu ici, c’est leur recherche de l’espace parfait et leur volonté de faire de leur maison de véritables oeuvres. Collectionneurs d’art, ils ont tous deux fait de leur lieu de vie de véritables musées où les goûts, les styles et les époques se mélangent et dialoguent.

Nous pénétrons d’abord au 33 rue Saint-James, dernière demeure de Jacques Doucet, qui y habite entre 1928 et 1929, année de sa mort. Là, Doucet, qui s’est séparé de ses collections classiques en 1912, affiche son goût pour l’avant-garde , n’hésitant pas à devancer son époque et à mettre en valeur des artistes alors méconnus : Brancusi, Braque, Picasso, Modigliani, Miró, Picabia, Rousseau, Derain, Matisse, qui côtoient des pièces d’arts africains et asiatiques, et des ouvrages reliés magnifiquement par Pierre Legrain.

Vue de l’exposition « Jacques Doucet – Yves Saint Laurent, Vivre pour l’Art » à la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent © Luc Castel
Vue de l’exposition « Jacques Doucet – Yves Saint Laurent, Vivre pour l’Art » à la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent © Luc Castel

Ensuite, c’est rue de Babylone que nous sommes conviés, dans le duplex habité par Pierre Bergé et Yves Saint Laurent à partir de 1970. Un décor éclectique, joyeux mélange de styles et d’époques où l’avant-garde côtoie l’ancien avec harmonie et bon goût : Goya, Warhol (avec la fameuse sérigraphie représentant Yves Saint Laurent et des peintures du chien Moujik), Matisse, Burne Jones, Mondrian, mais aussi de sublimes pièces d’art décoratif, des consoles et guéridons et d’immenses miroirs où l’ensemble se reflète.

Grand Salon du 55 rue de Babylone, où vécut Yves Saint Laurent de 1970 à 2008 Photographie Nicolas Mathéus
Grand Salon du 55 rue de Babylone, où vécut Yves Saint Laurent de 1970 à 2008
Photographie Nicolas Mathéus

Une exposition évidemment magnifique, qui permet d’embrasser du regard une multitude de chef d’œuvres que l’on n’a pas l’habitude de voir ensemble et qui pourtant dialoguent harmonieusement. Personnellement, je ne me verrais pas vivre dans un tel décor (j’aurais peur de m’asseoir dans le canapé), mais cela reste un régal pour les yeux et pour l’âme !

Jacques Doucet – Yves Saint Laurent : Vivre pour l’art
Fondation Pierre Bergé Yves Saint Laurent
3 rue Léonce Reynaud
75116 Paris
Jusqu’au 14 février