Térébenthine, de Carole Fives : croire encore en la peinture

Et toi, qu’as-tu envie de peindre ? Qu’as-tu envie de raconter ? Tu ne sais par où commencer, tu as dix-huit ans et les sujets se bousculent : le désir, le corps, la souffrance d’être née femme dans un monde bâti pour les hommes, où les femmes, que ce soit dans les arts plastiques ou le cinéma, la littérature ou la musique, se perçoivent encore et toujours comme des objets du désir, jamais des sujets. L’urgence de devenir sujet.

Je n’avais jamais lu Carole Fives, malgré les avis très positifs sur son œuvre que je croisais souvent. J’ai manqué d’occasions. Mais ce roman là m’a vivement interpelée par son sujet : l’art, et en particulier la peinture.

Lorsqu’elle entre aux Beaux-Arts à Lille au début des années 2000 pour apprendre la peinture, la narratrice, désignée par « tu » tout au long du roman, découvre que plus personne ne peint. La mode est aux installations et aux performances, plus aux toiles et aux pinceaux. L’art d’ailleurs est mort depuis Auschwitz. Mais avec Luc et Lucie, ils s’obstinent à peindre, même s’ils son méprisés par les autres élèves.

Un roman passionnant, qui interroge l’art, la création, les femmes, la peinture, et je ne peux de mon côté qu’être fascinée par le retour de certains de ces thèmes un peu partout autour de moi. De manière différente mais tout aussi pertinente que Poison Florilegium, Térébenthine se penche sur l’histoire de l’art et la place qu’y tiennent les femmes. Place à redéfinir et à défendre. Se pose aussi la question de se donner entièrement à son art, et de résister, de tenir bon. Et, par le biais d’une mise en abyme, le passage à l’écrit, du visuel aux mots.

Bref, un court roman que j’ai beaucoup aimé.

Térébenthine
Carole FIVES
Gallimard, 2020

Instantané #103 (les ballons blancs)

Dimanche dernier, mes pas m’ont menée en centre-ville et sur une impulsion je suis allée découvrir l’exposition de Charles Pétillon à la collégiale Saint-Pierre-le-puellier, dont j’avais vu passer des images sur Instagram. Bien sûr je n’étais pas allée visiter d’exposition depuis des mois et ce n’était pas tellement dans mes intentions à la base même si cela me manque, de nourrir ma créativité dans les musées et les expositions. Mais bien m’a pris de suivre mon impulsion : j’ai été totalement émerveillée. Le travail de Charles Pétillon, que l’on pourrait qualifier de Haïku visuel, est à la fois du land art et de la photographie : il installe des ballons blancs dans des paysages urbains ou en pleine nature. Le résultat est follement poétique et en ce sens Charles Pétillon contribue à réenchanter le monde, mais ce n’est pas juste de la beauté : il nous interpelle et nous fait réfléchir sur notre lien à la nature, l’empreinte de l’homme sur son environnement, l’impermanence.

C’est absolument sublime, et si vous êtes ou passez à Orléans, filez y faire un tour, en plus c’est gratuit (jusqu’au 23 août) !

L’art sous contrôle, de Carole Talon-Hugon : le tournant moralisateur de l’art contemporain

Le problème de savoir si l’art peut s’assigner des buts éthiques, et s’il peut être jugé sur des critères moraux, qui avait été jugé inopportun et même malséant par la modernité et jusque très récemment encore, retrouve une actualité aussi brûlante qu’inattendue. 

C’est un fait incontestable : nous vivons dans une société de plus en plus moralisatrice, et l’art (malheureusement) n’échappe pas à la règle.

Dans cet essai, Carole Talon-Hugon examine ce tournant moralisateur : partant du constat qu’il y a encore quelques années l’art se moquait de la morale, estimant que ce n’était pas le propos, elle note qu’aujourd’hui de plus en plus d’oeuvres affichent bel et bien des intentions morales en même temps qu’on assiste à un retour de la « critique morale » et de la censure, et interroge ce fait. Après avoir fait un état des lieux qui envisage ce nouvel agenda sociétal de l’art contemporain et de la critique éthique, elle effectue une mise en perspective historique autour de l’autonomisation de l’art avec la modernité afin de montrer qu’il ne s’agit pas strictement d’un retour en arrière mais d’autre chose. Ensuite, elle s’interroge sur l’efficacité de l’art contemporain à remplir les missions qu’il se donne et à influencer les consciences, avant d’aborder la colonisation de l’art par la morale.

Un essai très clair, vivifiant intellectuellement, qui pose beaucoup de questions et ouvre nombre de pistes de réflexions. Nonobstant, il m’a un peu déprimée, je l’avoue : si je n’ai rien contre le fait que l’art puisse devenir le support des combats LGBT, féministes, post-colonialistes, écologiques, voire tout ça à la fois, je suis par contre très hostile au fait qu’on l’y oblige, et surtout évidemment violemment révulsée par toute forme de censure, notamment morale. D’ailleurs, sur ce sujet, il me semble qu’il manque une réflexion sur la relativité de la morale : ce qui est immoral pour les uns ne le sera pas pour les autres. L’exemple le plus frappant (c’est en tout cas celui qui me touche le plus) est celui du « puritanisme féministe » : lorsqu’on placarde sur des affiches représentant des nus de Schiele pour sa rétrospective au Leopold Museum des carrés avec écrit « cent ans mais toujours aussi scandaleux aujourd’hui », lorsqu’on décroche d’un musée un tableau de Waterhouse sous prétexte qu’il représente des femmes nues, je me dis que certaines ont visiblement un problème avec la sexualité et le corps féminin mais qu’elles feraient mieux d’en parler à leur psy au lieu d’essayer d’imposer leur puritanisme à tout le monde, vu que pour ma part je ne vois pas en quoi représenter un corps féminin est scandaleux et immoral — et à ce compte-là, il ne va pas rester grand chose de l’histoire des arts.

Bref, un essai très intéressant, qui tire aussi une sonnette d’alarme : l’art n’a sans doute rien à gagner de ce tournant moralisateur, et beaucoup à y perdre !

L’Art sous contrôle
Carole TALON-HUGON
PUF, 2019

Beau doublé, monsieur le marquis ! De Sophie Calle et son invitée Serena Carone au musée de la chasse et de la nature

Beau doublé, monsieur le marquis ! De Sophie Calle et son invitée Serena Carone au musée de la chasse et de la natureLe Musée de la Chasse et de la Nature est un lieu où je ne serais probablement jamais allée spontanément si une bonne raison ne m’y avait pas poussée. Et cette bonne raison, c’est Sophie Calle, une des seules artistes contemporaines dont je comprends ce qu’elle veut faire. Or le musée de la chasse a eu la bonne idée de l’inviter à investir ses salles, à la fois pour des travaux inédits et des séries que l’on avait déjà vues ; elle a invité Serena Carone a insérer ses propres oeuvres et à dialoguer avec elle. Pour une bonne raison, c’était donc une sacrée bonne raison de porter mes pas dans ce musée dont le sujet me rebute beaucoup.

Le rez-de-chaussée est entièrement consacré aux deux artistes, et notamment un travail de Sophie Calle sur la mort, et notamment la mort de son père. Les deux autres étages ont été investis de manière différente : les deux artistes y ont installé leurs oeuvres au milieu des installations habituelles du musées, et la visite constitue une sorte de chasse au trésor pour les débusquer.

L’ensemble est vraiment captivant, même si globalement j’ai (et de manière assez attendue) surtout apprécié le travail de Sophie Calle, sublime de poésie : j’aime toujours autant, chez elle, la manière dont l’écrit s’allie à l’image, et dont elle fait de sa vie une oeuvre entre le réel et la fiction. Beaucoup d’émotions se mêlent ici : la salle du bas m’a mis les larmes aux yeux (réellement : j’ai dû sortir un mouchoir de mon sac, je pense parce que ça a réveillé des choses très intimes, mais c’est ça, aussi, l’art), j’ai aimé me replonger dans la Suite vénitienne que j’aime énormément (et qui pour le coup s’apparente à de la chasse), et le travail autour des annonces matrimoniales (qui est drôle, mais en même temps laisse rêveur quant aux exigences de ces messieurs). Quant à Serena Carone, je n’ai pas tout aimé, par contre, La Pleureuse m’a subjuguée.

Pour le musée, comme je m’y attendais, je ne m’y suis pas sentie bien : j’ai une aversion trop profonde pour les armes et les animaux empaillés pour ça, et même si certaines salles sont assez poétiques et incitent à la rêverie, ce n’est pas un endroit où je reviendrai.

Mais l’exposition elle-même vaut vraiment le coup !

Beau doublé, monsieur le marquis !
De Sophie CALLE et son invitée Serena CARONE
Musée de la chasse et de la nature
Jusqu’au 11 février 2018

David Hockney à Beaubourg

David Hockney à BeaubourgJe suis persuadé que la photographie nous a causé du tort. Elle nous a conduits à regarder le monde d’une seule et même façon, plutôt ennuyeuse. […] Nous vivons à une époque où une grande quantité des images réalisées n’ont pas pour ambition d’être considérées comme des oeuvres d’art. Leurs auteurs revendiquent quelque chose de beaucoup plus douteux : ils disent qu’elles sont la réalité.

J’avais loupé Magritte (à cause de la foule), hors de question que je loupe Hockney (même si j’aime moins à la base).

David Hockney a 80 ans, et cette rétrospective de plus de 160 oeuvres (peintures bien sûr, mais aussi photographies, gravures, installations videos, dessins, ouvrage) restitue l’intégralité du parcours de l’artiste, de ses premières oeuvres à ses dernières, dont le vernis est à peine sec : soixante années de travail s’offrent donc sous nos yeux, avec leurs évolutions et leurs motifs récurrents, leurs influences changeantes, mais un regard unique, celui d’un artiste.

Pour être honnête, je n’ai pas autant aimé cette exposition autant que j’aurais voulu, pour une raison toute bête et matérielle : la foule (pourtant j’étais arrivée avant l’ouverture avec un billet coupe-file et donc dans les premières à entrer). Comment se laisser transporter par une oeuvre lorsqu’autour une nuée de sauterelles bruyante s’agite ? C’est l’une des expositions les plus courues de Paris, et cela lui nuit un peu. En outre, j’ai peu apprécié les oeuvres de jeunesse. Par contre, j’ai été bouleversée par la manière dont le désir traverse toute cette oeuvre : cela est évidemment sensible dans les toiles californiennes et les célèbres « Pool paintings » qui manifestent l’hédonisme : le bleu des piscines, les corps dénudés, il se dégage de l’ensemble une sensualité et un érotisme saisissant. J’ai également beaucoup apprécié les portraits, la série des collages polaroids, l’installation video des quatre saisons et les oeuvres dans les dernières, à la terrasse bleue, ainsi que le tout dernier tableau, avec une citation explicite de T.S. Eliot : «Birth, copulation, death/ that’s all the facts when you get down to brass facts» – naissance, copulation, mort.

Chronologique, aéré, le parcours serait parfait si l’on n’avait pas l’impression d’être dans un grand magasin la veille de Noël. Pour le reste, j’ai quand même apprécié cette découverte : même si tout ne m’a pas touchée, j’ai appris à mieux connaître un artiste fabuleux !

David Hockney – Rétrospective
Beaubourg – Centre George Pompidou
Jusqu’au 23 octobre

Bloc Notes

L’hommage rendu à Sir Roger Moore

Amicalement VôtreVous savez combien j’aimais Roger Moore, et la nouvelle de sa mort m’a profondément attristée. Du coup, mardi soir, je me suis fait une soirée Amicalement Vôtre. Mais pour ceux qui n’auraient pas la chance d’avoir l’intégrale en DVD, Paris Première diffusera l’intégrale de la saison à partir du 25 juin à 20h50, avec un documentaire inédit : Amicalement Vôtre : Hollywood au service de sa majesté, produit par Rockyrama. Pour ceux qui préfèrent James, France 2 diffuse ce soir à 23h25 Dangereusement VôtrePour ma part, j’attends toujours qu’une chaîne se lance dans la rediffusion du Saint, que je n’ai pas revu depuis mon enfance, ce qui ne nous rajeunit pas…

Red nose day actually : The Love Actually Reunion 14 years later

On l’attendait depuis des semaines : la « suite » de Love Actually est disponible depuis vendredi et c’est juste… heartbreaking de délicatesse, à la fois drôle et plein d’optimisme et triste parce qu’Alan Rickman manque horriblement. J’avoue, j’ai versé ma petite larme !

Le festival histoire de l’art

Festival histoire de l'artLa septième édition du festival de l’histoire de l’art, qui aura lieu du 2 au 4 juin 2017 à Fontainebleau, sera cette année consacrée au thème de la nature et aura comme pays invité les Etats-Unis : conférences sur l’art entre les États-Unis et la France, portraits  d’artistes, de  collectionneurs, conférences  sur la place de l’artiste dans la société américaine, sur l’art de la photographie, l’actualité des musées américains, des « déjeuners avec un génie » pour découvrir les univers de Mary Cassatt, Cy Twombly et Edward Hopper. L’artiste américain iconique, Jeff Koons ouvrira le Festival.

Les jeudis Arty

jeudis artyLes jeudis Arty reviennent le 1er juin pour une nouvelle nocturne dans les galeries du Marais. Au choix : déambulez librement de galerie en galerie et découvrez des performances, participez à des vernissages et échangez avec les artistes présents et avec les ambassadrices, à votre disposition dans une sélection de galeries ; participez à un jeu de piste dans 4 des galeries participantes ; rencontrez de manière privilégiée un artiste qui vous emmènera dans son univers et parta­gera avec vous ses intentions créatives et de jolies anecdotes, ses oeuvres, sa démarche artistique, ses sources d’inspiration ; effectuez un parcours de deux heures dans 3 galeries avec une médiatrice pour comprendre l’art contemporain. Et de 21h à minuit, vous pourrez terminer votre soirée au Carreau du Temple en échangeant autour de vos découvertes artistiques, et en découvrant de nouvelles performances inédites à l’occasion d’une soirée organisée avec la complicité du collectif Diamètre.

Redonner une seconde vie à vos livres

Redonner une seconde vie à vos livresÀ l’occasion de la semaine du développement durable, la Fnac vous invite à une collecte solidaire du 30 mai au 11 juin 2017 ! Venez déposer dans votre magasin Fnac les livres que vous souhaitez donner. Ce beau projet, en partenariat avec la Fnac, est au profit de l’association Bibliothèques Sans Frontières et a pour but de développer l’accès à la culture et à l’éducation dans les pays francophones (Afrique et Haiti, notamment) et dans les quartiers défavorisés français. Vous pouvez apporter tous types de livres du moment qu’ils sont en bon état : livres d’enfants, romans, BD, manuels, encyclopédies, livres en français mais aussi dans d’autres langues, et vous pouvez en apporter autant que vous le voulez. Si le volume était vraiment très important, n’hésitez-pas à appeler le magasin en amont pour faciliter le dépôt. Les livres sont ensuite acheminés par la Fnac sur le site de l’ONG Bibliothèques sans Frontières qui les trie et les dispatche sur ses différents programmes d’accès à la culture et à l’éducation dans des zones ayant subi des conflits ou une catastrophe naturelle, tout comme les quartiers français défavorisés. Si c’est un peu compliqué niveau dates, vous pouvez regarder sur le site de Bibliothèques sans Frontières leurs sites de collecte tout au long de l’année. Je sais désormais quoi faire des victimes de mon tri drastique pré-déménagement, qui attendent que je décide de leur sort dans mon garage…

Week-end des écrivains du monde

Du 9 au 11 juin aura lieu le week-end « écrivains du monde » : Trois jours pour vibrer au diapason des mots et cultures d’Afrique et des Caraïbes avec la projection du film « I Am not Your Negro » de Raoul Peck, une lecture musicale d’ Arthur H et Nicolas Repac, des rencontres littéraires avec Kidi Bebey, Emmanuel Dongala, Séverine Kodjo-Grandvaux, Max Lobe, Alain Mabanckou, Achille Mbembe, Tania de Montaigne, Felwine Sarr, et Abdourahman A. Waberi ! 28

Auto Photo de 1900 à nos jours, à la Fondation Cartier

Auto Photo de 1900 à nos jours, à la Fondation CartierJe ne serais sans doute pas allée voir cette exposition si l’autre jour je ne m’étais pas retrouvée dans le quartier du Montparnasse, sans avoir rien de spécial à y faire à part squatter la terrasse de la Rotonde. Du coup, je me suis rendue à la fondation Cartier, où je n’avais pas posé les pieds depuis des temps immémoriaux.

Cette exposition vise à interroger les relations entre la photographie et l’automobile : la voiture façonne le paysage, bouleverse notre conception du temps et de l’espace, influence les pratiques et les recherches artistiques de nombreux photographes en leur offrant un nouveau sujet, une nouvelle manière de découvrir le monde et un nouveau moyen d’expression.

Une exposition passionnante, dont la scénographie, toute en courbe, donne l’idée d’un circuit. Les lignes de forces se dessinent, quelles que soient les sociétés, et notamment le questionnement de la valeur symbolique de la voiture : liberté, voyage, vitesse, elle incarne aussi pendant longtemps un certain niveau de vie, raison pour laquelle la photographie à côté de sa voiture est un classique des albums photos de famille. Elle modifie aussi le paysage : parkings, stations services, feux de signalisation, panneaux, autoroutes, casses offrent de nouveaux sujets aux photographes. La voiture elle-même permet de varier les points de vue, comme lorsque les artistes prennent leurs clichés à travers les vitres ou les rétroviseurs — et une mention spéciale à « Fonce Alfonse » de Jeff Guess, qui s’est amusé, le soir de son mariage, à se faire prendre en photo par un radar pour excès de vitesse.

Le sens de l’exposition est double : tout en donnant un aperçu de l’histoire de la photographie et de la diversité des techniques, avec de grands noms comme Doisneau, Brassaï, Man Ray, Jacques-Henri Lartigue, Martin Parr ou Walker Evans, elle interroge cet objet chargé de symboles qu’est la voiture !

A voir absolument, vous avez tout l’été pour ça !

Auto Photo de 1900 à nos jours
Fondation Cartier pour l’art contemporain
Jusqu’au 24 septembre