Tout m’intéresse

Un jour, lorsque j’étais enfant et que l’on me demandait ce que je voulais faire plus tard, j’ai répondu « apprendre ». Et je me serais d’ailleurs bien vue à faire des études toute ma vie. Enfant, je lisais le dictionnaire, les encyclopédies. J’ai fait 3 ans de classes préparatoires et de la littérature comparée, parce que cela me permettait de tenir ensemble de nombreuses disciplines. En fait, rien ne me fait plus peur que la spécialisation, faire la même chose tout le temps : j’ai besoin de variété, d’explorer de vastes de champs de connaissances, et on comprend donc que l’enseignement scolaire n’est pas ma place pour cette raison aussi : je m’ennuie à mourir.

Pourtant, cette propension à m’intéresser à tout, de passer d’un sujet à un autre, mais sans parvenir à me fixer parce qu’au bout d’un moment je considère que j’en sais assez (après m’y être consacrée pleinement pendant des mois, cela dit, et comme j’apprends vite, au bout d’un moment j’ai fait le tour de ce qui était accessible sans entreprendre de longues études), elle m’a longtemps semblée honteuse, d’autant qu’on me le reprochait souvent, cet éparpillement. Au début du blog, beaucoup étaient déconcertés par le fait que j’abordais tout plein de sujets sans lien apparent les uns avec les autres.

Et comme je ne suis pas Gémeaux, je n’avais même pas d’excuse. Sauf que : si, j’ai ma Lune en Gémeaux, et ça doit bien faire quelque chose dans cette histoire.

Et j’ai décidé d’assumer pleinement cette part de moi, cette curiosité, ce goût de la diversité et de la variété, cette envie de multiplier les expériences et les apprentissages. Parce que c’est ma mission : expérimenter pour transmettre (mais pas comme je le fais actuellement : je suis de plus en plus convaincue que je ne me suis pas complètement plantée dans mon choix de vie. Plantée c’est sûr, de contexte, mais tout de même). Donc en ce moment j’apprends beaucoup : la psychologie, les neurosciences, le tarot, l’astrologie, et tous ces domaines parviennent à s’organiser dans un projet cohérent. J’écris beaucoup, mais ce n’est pas un livre.

Et je me sens à ma place. Il ne manque pas grand chose pour que je sois parfaitement dans l’accomplissement de ma mission.

Des fessées, de Laetitia Pille

des fessées Laetitia PilleJusqu’au bout, et malgré la brèche que le petit mâle avait réussi à fendre dans mon corps, je lutterai pour ne pas vivre dans son regard, à sa mesure, dans son champ visuel, aussi petit qu’il soit, aussi inoffensif qu’il se veuille. Mon terrain n’était plus balisé et nous avions de nouveaux horizons, même si j’avais été écrasée parfois par tous ces hommes de papier qui étaient rangés le long du mur, alignés, des grands, des petits. Tous dans ma grande bibliothèque murale immaculée. Je n’étais pas Eve, la souffrance et le réceptacle hurlant dans la nuit des temps des douleurs de l’enfantement. Je n’étais pas Pandore, qui répandrait le malheur dans le monde. Je n’étais pas une Hélène, convoitée, enlevée, rendue, comme un paquet. Je n’étais pas une sainte vierge, non, et depuis longtemps. Je n’étais pas une maman qui prendrait soin de tout son entourage. Et je les emmerdais tous. Et je les emmerdais en n’entrant dans aucune case mythique et légendaire, de ces cercueils faits pour femme, prêts à porter. Je récupérais mon sexe et je le gardais dans ma main. Même si je ne savais pas où aller, j’irais.

Laetitia est une de mes plus vieilles amies. Pas vieille au niveau de l’âge, mais parce que c’est l’une de celles que je connais depuis le plus longtemps : nous nous sommes rencontrées au lycée, en 1ere L. Voilà pour le contexte : il est évident que lorsqu’une de mes amies sort son premier roman, je le lis, c’est évident, d’un oeil aiguisé et intrigué. Mais, de toute façon, tous mes amis ont du talent, donc je ne craignais pas d’être déçue…

Laetitia est enseignante. En guerre contre les hommes, son corps, le système, la société, elle essaie tant bien que mal d’apporter un peu de plaisir intellectuel aux élèves du lycée technique où elle est affectée, des petits mâles auxquels elle raconte les mythes, fondateurs de notre pensée et de notre manière de voir le monde. Mais l’un de ces élèves est spécial.

Malgré le titre, il ne s’agit absolument pas d’un roman érotique surfant sur la vague du SM. S’il interroge le désir et la sexualité, les fessées sont ici purement symboliques, virtuelles, voire fantasmées. Ce qui est en jeu ici est bien plus profond : roman d’apprentissage à l’envers, Des Fessées interroge le monde, à travers un très beau portrait de femme, une femme qui se cherche, qui se perd, qui a des blessures à panser, et qui refuse d’entrer dans le carcan de la féminité telle qu’elle est représentée dans les mythes, tout en questionnant aussi le rapport entre le féminin et le masculin, le désir, le pouvoir, la violence. Chaque étape de cet apprentissage mêle finement le réel et les mythes, la littérature et la musique, le plaisir des mots, de la langue, le plaisir intellectuel et le plaisir physique. Si la narratrice initie ses élèves au premier, inversement c’est un de ces petits mâles, pas encore tout à fait homme et partant inoffensif, qui lui apprend le deuxième. Cela peut mettre mal à l’aise de voir jetés ainsi les tabous aux orties, et pourtant, c’est ici salvateur et absolument pas pervers, vous comprendrez pourquoi en le lisant.

Espiègle, provocateur, d’une grande intelligence, souvent drôle — mais aussi émouvant, ce roman est un vrai plaisir de lecture ! Ne passez pas à côté !

Des Fessées
Laetitia PILLE
Lacour, 2016

La Petite Galère, de Sacha Després

La petite galèreÇa fait maintenant quatre ans que Caroline a avalé la pharmacie. Laura va sur ses seize ans. Sa seule famille, c’est Marie. Les autres sont fâchés, morts ou partis, excepté Charles, perdu dans l’entre-deux. Lo se rend bien compte qu’elle traîne derrière elle quelques boulets. Heureusement que le ventre tiède de sa soeur est tout prêt. Elle n’a d’autre choix que de se laisser pénétrer par le monde et regarder ce que ça lui fait. Laura imagine que c’est ça être adulte. Accepter l’idée que demain ne sera pas forcément mieux qu’hier et y aller quand même.

Encore un premier roman qui s’avère une belle découverte, et vers lequel j’ai été portée par le travail d’ensemble de Sacha Després, dont les oeuvres (elle est peintre et l’illustration de couverture est d’ailleurs un de ses tableaux) s’intéressent à la figure féminine de manière assez frappante je dois dire. Et c’est le cas également dans ce roman.

Depuis le suicide de leur mère Caroline, Laura et Marie, plus ou moins abandonnées par leur père, vivent seules : Marie, l’aînée, a pris en charge sa cadette de dix ans, s’occupe du quotidien mais aussi de la faire devenir femme.

La Petite Galère, c’est La Petite maison dans la prairie version trash. La série, présente en filigrane dans tout le roman, sert à la fois de référence et de contrepoint : la mère s’appelle Caroline, le père Charles, les deux filles Marie et Laura, l’amie Nelly et l’amant Wilder, mais les barres de béton de la banlieue sinistre, ironiquement appelées « la prairie », ont remplacé les vastes étendues du grand ouest américain, et la famille idyllique est devenue dysfonctionnelle. Parents séparés, père qui s’en fout, mère dépressive qui finit par avaler une dose massive de cachets. Comment grandir, se construire, devenir femme au milieu de ce marasme social et intellectuel ? Les deux soeurs, bien qu’ayant une relation fusionnelle (mais par certains côtés assez perturbante), sont très différentes : Marie, la Jolie, déjà adulte, fait rêver les hommes et enchaîne les relations qui ne mènent à rien ; Laura, la Petite, grandit, découvre l’amour et le désir, apprend de sa soeur la féminité, la séduction, comment faire bander les hommes, et finit par perdre sa virginité avec celui qu’il ne faudrait pas. Assez troublant, délicatement érotique sans trop en faire, le roman est porté par une construction narrative assez intéressante et ingénieuse, qui lui permet d’être à la fois pessimiste et lumineux, et une écriture percutante.

Un roman déconcertant, qui est aussi un joli hommage aux mots et à la littérature, et qui mérite assurément d’être découvert !

Lu par Stephie

La Petite galère
Sacha DESPRÉS
L’Âge d’homme, 2015

68 premières fois3/68
By Charlotte

RL201510/12
By Hérisson

Moon Palace, de Paul Auster

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C’était l’été où l’homme a pour la première fois posé le pied sur la Lune. J’étais très jeune en ce temps-là, mais je n’avais aucune foi en l’avenir. Je voulais vivre dangereusement, me pousser aussi loin que je pourrais aller, et voir ce qui se passerait une fois que j’y serais parvenu. En réalité j’ai bien failli ne pas y parvenir.

Ainsi commence ce que certains considèrent comme le chef-d’oeuvre de Paul Auster. Le narrateur, M. S. Fogg, nous fait, à la manière d’un héros picaresque des temps moderne, le récit rétrospectif de son existence. Né de père inconnu, sa mère meurt renversée par un bus lorsqu’il est très jeune, et il est recueilli par un oncle aimant mais un peu fantasque et pas forcément fait pour la paternité, qui ne tardera pas à mourir lui aussi, non sans avoir fait don de son immense bibliothèque à son neveu.

De manière évidente, Paul Auster reprend ici la plupart des codes du roman picaresque, à la sauce américaine et personnelle, en nous proposant un héros à la marge en quête de soi. Son rapport à l’argent est plus que désinvolte, ce qui lui causera bien des ennuis, mais aussi, finalement, le conduira à retrouver son identité. Et c’est là le nœud du roman où l’important est finalement plus le rêve et la fiction, que le réel, comme le suggère dès le titre l’omniprésence symbolique de la lune dans la vie d’un personnage lunaire et lunatique : elle est partout, de l’enseigne lumineuse du « Moon Palace » qu’il voit de sa fenêtre au nom du groupe de jazz de son oncle, en passant par l’alunissage de 1969 à L’Autre Monde de Cyrano de Bergerac que le narrateur connaît bien et qu’il résume de manière éclairée et éclairante.

Voilà donc un roman magistral, mené de plume de maître, d’une très grande richesse, et qui pousse à la réflexion.

Moon Palace
Paul AUSTER
Actes Sud, 1990 (Livre de poche, 1995)