Il faut se méfier des hommes nus, d’Anne Akrich

Il faut se méfier des hommes nusQuoi ? Vous vous imaginez débarquant seul sur une grève tropicale, découvrant le berceau d’une nature grandiose, dénuée des besoins factices, des vertus chimériques… Une île envoûtante au primitivisme doux, aux moeurs accueillantes, peuplée de bons sauvages. Mais on ne trouve rien là-bas, que des rapaces rompus au soleil. Croyez-moi. Il faut se méfier des hommes nus. Je sais de quoi je parle, je fais partie de la meute.

Je ne suis pas forcément, a priori, particulièrement (oui, je sais, ça fait beaucoup d’adverbes) intéressée par Marlon Brando. Je n’ai rien contre non plus, remarquez. En revanche, j’admets sans mal que Tahiti me fait plutôt rêver, depuis très longtemps pour ne pas dire toujours. Quant à Anne Akrich, j’avais beaucoup aimé son premier roman. Autant de bonnes raisons, donc, pour me pencher sur ce roman.

Cheyenne, originaire de Tahiti, est scénariste après avoir été mannequin avec sa soeur jumelle. Son agent vient de lui trouver un projet en or : l’écriture d’un film sur Brando et Tahiti, ce qui oblige notre narratrice à revenir sur son île natale, qu’elle a quittée il y a de nombreuses années. Et pour Cheyenne, au nom prédestiné semble-t-il pour ce projet, Tahiti est pleine de fantômes et de démons du passé.

Très déstabilisant, ce roman n’est absolument pas, de près ou de loin, une biographie de Brando : le film n’est qu’un prétexte, tout comme l’est l’histoire de l’acteur. L’enjeu, c’est l’introspection de Cheyenne, la lutte contre ses démons, et tout ce qui constitue la construction du film (chaotique), les morceaux de scénarios qui constituent autant de fragments de l’existence (tout aussi chaotique) du comédien est là comme écho. L’île considérée comme paradisiaque est ici un vrai personnage, et certains passages ne sont pas sans faire penser au Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot avec cette réflexion sur le Paradis perdu et la quête incessante pour le retrouver, celle de Brando qui achète un atoll et s’y prend pour Robinson, celle des clients du nouvel hôtel de luxe construit sur ce même atoll… mais cette quête n’est-elle pas superficielle et perdue d’avance ?

Il y a de très bonnes choses dans ce roman. Néanmoins, je n’ai pas été entièrement convaincue : j’ai trouvé qu’il manquait parfois d’écriture, que certains passages étaient poussifs ou plats, notamment le scénario, qui manque vraiment de quelque chose difficile à définir. Du coup, si l’idée de départ était excellente, il me semble qu’elle n’a pas été suffisamment exploitée à sa juste valeur et que certains fils narratifs auraient mérité un traitement plus approfondi. Et c’est dommage !

Il faut se méfier des hommes nus
Anne AKRICH
Julliard, 2017

Un mot sur Irène, d’Anne Akrich

Un mot sur IrèneComment suis-je devenue un personnage féministe ? Pourquoi et comment se met-on à aimer les femmes quand on est une femme ? Telles sont les questions auxquelles Léon aura essayé de répondre toute sa vie. Je dirais pour ma part que je suis entrée en femmes comme on entre en religion. Un sacerdoce. La vérité est simple. J’ai longtemps subi les hommes et j’ai fini par leur préférer les femmes. Le malheureux Léon s’est trouvé au coeur même du schisme. A l’intersection. Léon fut la première victime de ma nouvelle vocation : venger mon sexe. Voici donc comment je suis devenue un personnage féministe.

Au cours de mes recherches universitaires, je me suis beaucoup intéressée aux Gender studies (ce qui m’a du reste obligée à lire toute une palanquée d’études en anglais, attendu que cette discipline n’a guère de succès en France). Voilà la première raison de m’intéresser à ce roman, dont le personnage central, Irène, est elle-même chercheuse sur le sujet. Deuxième raison : une attirance (assez malsaine, peut-être) pour tout ce qui est de l’ordre du scandale sexuel, notamment lorsque cela met en scène des Français, que cela se passe aux Etats-Unis et que cela donne l’occasion à nos chers amis d’outre-Atlantique de s’horrifier des mœurs dissolues des frenchies. Bref : c’est peu de dire que la prestation d’Anne Akrich lors de la présentation de la Rentrée Littéraire Laffont/Julliard avait éveillé mon intérêt.

Il s’agit donc d’un fait divers mâtiné de scandale sexuel : le 26 août 2011, Irène Montès, professeure de Gender Studies à l’EHESS, est retrouvée morte, nue sur le lit de sa chambre d’hôtel new-yorkaise, aux côtés d’une poupée gonflable. Juste après l’affaire DSK, cela fait beaucoup et les journaux américains s’en donnent à coeur joie sur les mœurs dépravées des Français, d’autant que les circonstances de cette mort sont troubles, ainsi que la personnalité de la victime elle-même, célèbre universitaire féministe, mariée mais entretenant notoirement des relations avec des femmes. Qui était vraiment Irène ? C’est à travers le point de vue de son mari que nous la découvrons.

Parfaitement maîtrisé, étrange par certains côtés mais porté par un vrai souffle, ce premier roman est une belle découverte de cette rentrée littéraire. S’inspirant de plusieurs faits divers (pas seulement l’affaire DSK, très évidente, mais aussi la mort de Richard Descoings dont Irène est le pendant féminin, et la folie d’Althusser), Anne Akrich propose une oeuvre qui tient à la fois du roman psychologique et du thriller, tout en reprenant la mécanique implacable de la tragédie grecque. Aucun des personnages de parvient à tirer son épingle du jeu dans le champ de bataille que nous avons sous les yeux. Pourtant Irène veut dire paix, en grec : mais elle est bien au contraire la guerre (des sexes) et le chaos, nouvelle Merteuil dont l’ambition est de venger son sexe, déesse du féminisme et de la haine des hommes. Ouragan qui dévaste tout sur son passage, comme son homonyme a dévasté le nord de l’Amérique en août 2011. Sa victime principale ? Son mari, Léon, harcelé, humilié, mené petit à petit aux confins de la folie, qui pourrait émouvoir s’il n’était pas aussi veule et aigri, obsédé par l’idée de son grand roman qui va changer toute la face de la littérature, roman qu’il n’écrit cependant jamais.

Pervers, cruel, ce roman associe la finesse des analyses à un subtil tissage métaphorique et symbolique. Une vraie réussite !

Un mot sur Irène
Anne AKRICH
Julliard, 2015

68 premières fois2/68
By Charlotte

RL20155/6
By Hérisson