Aimer l’amour, l’écrire, d’Antoine Compagnon : l’amour vu par les grands écrivains

Tout semble en effet indiquer que l’on n’aimerait pas autant si l’on n’avait pas appris l’amour dans les livres, dans les mots et les phrases de la littérature, le rythme de l’alexandrin, le style du roman : « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour », décrétait La Rochefoucauld dans une sentence trop souvent citée. Et c’est peut-être cette vérité-là, faisant de l’amour une fabrication, voire une fiction ou un beau mensonge, qui incitait Paul Morand, écrivain de la conquête amoureuse, grand séducteur devant l’éternel, à se méfier du mot amour et à vendre la mèche. « L’amour n’est pas un sentiment, c’est un art. » N’est-ce pas l’une des citations les plus répandues de cet écrivain ? Oui, love serait le nom de l’émotion, mais amour celui de l’art, de l’art d’aimer, art très français.

Un autre de mes cadeaux de Noël, qui était d’ailleurs dans ma liste depuis de très nombreuses années (depuis sa parution), tant il correspond parfaitement à… moi.

Il s’agit d’une anthologie des plus belles pages d’amour issues des collections de la BNF, et présentées par Antoine Compagnon.

Un magnifique livre, et un magnifique cadeau pour un écrivain dont la mission (entre autres) est d’écrire l’amour : j’ai passé des heures à le feuilleter, à admirer toutes ces pages magnifiques couvertes de l’écriture de Flaubert, de Baudelaire, de Barthes, de Vian, d’Aragon, d’Annie Ernaux, de Colette et de tant d’autres. C’est beau, et ce superbe objet a trouvé sa place sur mon bureau !

Aimer l’amour, l’écrire
Antoine COMPAGNON
BNF/L’Iconoclaste, 2016

All about Love, de bell hooks : éthique de l’amour

Only love can heal the wounds of the past. However, the intensity of our woundedness often leads to a closing of the heart, making it impossible for us to give or receive the love that is given to us. To open our hearts more fully to love’s power and grace we mus dare to acknowledge how little we know of love in both theory and practice. We must face the confusion and disappointment that much of what we were taught about the nature of love makes no sense when applied to daily life. Contemplating the practice of love in everyday life, thinking about how we love and what is needed for ours to become a culture where love’s sacred presence can be felt everywhere, I wrote this meditation.

Je ne connaissais pas du tout bell hooks (on écrit sans majuscules, à sa demande) ni ses propos sur l’amour, mais il se trouve que c’est l’un des ouvrages que Mona Chollet cite beaucoup dans Réinventer l’amour : comme l’amour est mon sujet, je l’avais mis très haut sur ma bibliographie. Malheureusement il n’est pas traduit (je me demande bien ce que fabriquent les éditeurs) mais au final, je l’ai reçu… deux jours avant la mort de bell hooks en décembre. Ce qui m’a poussée à le lire immédiatement.

Dans cette « méditation », bell hooks part du constat que l’amour est dévalué dans nos sociétés et objet de cynisme, alors qu’il est au contraire essentiel de le remettre au centre de tout, d’en faire la seule valeur, et une activité au quotidien, pour le bien de tous : « love » non comme un nom, mais comme un verbe.

Bien sûr, j’ai été enchantée par beaucoup de réflexions menées dans cet essai : l’idée de l’amour comme force transformative quoiqu’indéfinissable, comment la société actuelle (capitaliste et patriarcale) abîme l’amour, comment nous en avons peur : bref, de très belles choses, très justes, et l’ouvrage pose de très bonnes questions qui poussent à l’introspection. Après, il y a aussi des points sur lesquels je ne suis pas tellement d’accord, et notamment parce que je trouve que bell hooks reste trop prisonnière d’une vision « évangélique » et chrétienne de l’amour. Mais reste cette idée essentielle : l’amour comme travail au quotidien (et non comme une grâce qui nous tombe dessus par magie, même si c’est aussi quelque chose comme ça en partie).

Bref : un essai qui reste passionnant et inspirant sur bien des points, et qu’il faudrait vraiment traduire pour enrichir les ressources sur ce sujet essentiel qu’est l’amour. Mais en attendant, si vous êtes à l’aise en anglais, n’hésitez pas !

All about love
bell hooks
HarperCollins, 2001

Quatre moitiés, de  Alessio Maria Federici : les âmes-soeurs

L’amour nous change.

L’algorithme de Netflix commence à bien connaître mes goûts, et m’a proposé ce film le jour de sa sortie. Et j’ai tout de suite dit oui, car une petite comédie romantique, ça ne se refuse pas.

Un couple de jeunes mariés organise un dîner, au cours duquel ils présentent quatre de leurs amis célibataires qu’ils ont envie de voir ensemble. Ils ne sont néanmoins pas d’accord sur qui irait bien avec qui : pour elle, qui se ressemble s’assemble. Pour lui, les opposés s’attirent, et de toute façon, ce n’est pas important, car l’amour nous transforme.

A partir de là, deux intrigues parallèles selon les configurations possibles, et c’est un vrai plaisir à regarder. Quelle configuration fonctionne le mieux ? Il n’y a finalement pas de réponse, et j’ai beaucoup aimé cette idée même si elle met un peu à mal mes propres conceptions. En tout cas, le film interroge l’amour, et la manière dont nous changeons, sans forcément y penser, et c’est une joie de voir les quatre personnages évoluer différemment, se transformer, faire des choix différents selon le partenaire qu’il a choisi ! Le film est très intelligent, nourri de références pertinentes pour interroger le mythe platonicien des âmes-soeurs à l’aide d’un procédé que l’on pourrait qualifier de quantique !

Si vous avez Netflix, foncez : une belle soirée vous attend !

Quatre moitiés
Alessio Maria FEDERICI
Netflix, 2021

Serendipity, de Peter Chelsom : un heureux hasard

Ce n’est pas vraiment un film de Noël même si ça se passe à Noël, donc on peut toujours le regarder en janvier (cela dit, on peut regarder les films de Noël en juillet si on a envie). C’est une comédie romantique qui commence à dater (2001) mais que je ne connaissais pas et je ne comprends pas ce qui s’est passé tant, comme vous l’allez constater, on la croirait écrite pour moi.

Une veille de Noël, deux inconnus se rencontrent dans un grand magasin. Ils passent des heures délicieuses ensemble, vivent un vrai coup de foudre, puis s’en reviennent chacun vers leur petits amis respectifs : en effet, elle, qui s’appelle Sara, refuse de lui (Jonathan) laisser ses coordonnées. Si elle elle aime le mot « sérendipité », « heureux hasard », elle croit au destin, que nous faisons des choix mais guidés par les signaux de l’Univers, et que s’ils doivent se revoir, l’Univers trouvera un moyen. Ils lancent donc dans l’Univers un objet avec leur nom et leur numéro, et laissent le destin faire le reste. Ce qu’il fait, quelques années après.

J’ai tellement aimé ce film, il m’a tellement émue et donné le sourire que je pense qu’il va entrer dans mon top films réconfortants. Bien sûr, c’est une comédie romantique et tout est absolument cousu de fil blanc, mais j’ai absolument aimé : ce romantisme, cette folie de l’amour absolu, celui qui nous pousse à traverser les océans pour un être unique dont on sait qu’il est le bon. Tout risquer pour une certitude. La certitude, la seule. Suivre les signes que l’on a créés, et que l’on voit à deux, même si on ne peut jamais être sûr que l’autre les voit et y est sensible. Mais ça existe. Et c’est beau.

Bref : voyez ce film si vous ne le connaissez pas (le titre a été traduit par Un amour à New-York mais je n’aime pas du tout).

Serendipity
Peter CHELSOM
2001 (disponible sur Netflix et je crois aussi sur Prime)

Beauté cachée, de David Frankel : nous sommes tous connectés

Un film dont je n’avais, étrangement, jamais entendu parler jusqu’à l’autre soir, mais qui m’a profondément touchée… et fait réfléchir.

Howard Inlet est un publicitaire new-yorkais qui croit fermement à son rôle de créer du lien : pour lui tous les êtres humains sont connectés, car tous touchés par les trois abstractions que sont la mort, le temps, et l’amour. Mais survient une tragédie : la mort de sa fille, qui le plonge dans une profonde dépression dont ses amis et collaborateurs voudraient l’aider à sortir. Ayant découvert qu’il écrivait des « lettres thérapeutiques » aux 3 entités, ils engagent des comédiens pour les incarner.

Un très très beau film, touchant et délicat, qui m’a fait beaucoup pleurer mais aussi, je le disais en introduction, réfléchir. Et je pense écrire aussi à la mort, au temps et à l’amour (et à d’autres entités, je pense) : l’exercice ne peut être que salutaire !

Beauté cachée
David FRANKEL
2016 (disponible sur Netflix)

La Passion suspendue, de Marguerite Duras : vivre, écrire

Pendant longtemps j’ai cru qu’écrire était un travail. Maintenant je suis convaincue qu’il s’agit d’un événement intérieur, d’un « non-travail » que l’on atteint avant tout en faisant le vide en soi, et en laissant filtrer ce qui en nous est déjà évident. Je ne parlerais pas tant d’économie, de forme ou de composition de la prose que de rapports de forces opposées qui doivent être identifiées, classées, endiguées par le langage. Comme une partition musicale.

J’ai un rapport compliqué à Duras. Je n’aime pas tant que ça ses romans, et certains me résistent obstinément. Mais quand elle parle d’elle, de l’amour et de l’écriture, qui chez elle comme chez moi sont indissociables, elle me bouleverse absolument. Aussi, cela faisait un moment que j’avais repéré ce recueils d’entretiens, à la genèse assez originale : paru en Italie en 1989, il n’avait jamais été traduit (retraduit ?) en français, et on ne connaissait même pas son existence, jusqu’en 2013 (je vous passe toute l’histoire).

Nous avons donc ici une série d’entretiens entre Marguerite Duras et la journaliste italienne Leopoldina Pallotta della Torre, organisée de manière très ferme : l’enfance, les années parisiennes, le parcours de l’écriture, l’analyse du texte, la littérature, la critique, la galerie des personnages, le cinéma, le théâtre, la passion, la femme, les lieux.

Je ne sais pas si le fait que la journaliste soit italienne joue beaucoup, mais le fait est que dans ce volume Duras se livre de manière bouleversante et sincère. Encore un texte que j’ai surligné et annoté de partout, tant ce qu’elle dit sur l’écriture comme impératif (elle se demande même comment font les gens pour ne pas écrire, et je me posais la même l’autre jour), sur la littérature et l’amour comme forces vives qui changent les choses, sur le désir et comment l’écrire, sur le fait d’être femme, aussi. Et cette phrase, sur laquelle je vous laisse méditer : la pire chose qui puisse arriver dans la vie est de ne pas aimer.

Bref : indispensable.

La Passion suspendue
Marguerite DURAS
Entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre
Traduit de l’italien par René de Ceccatty
Seuil, 2013 (Points, 2016)

Délivrée du mâle, d’Elodie Dupuis : l’empreinte du passé

On s’était quand même revus à la rentrée, en septembre. J’étais passé « par hasard » prendre un café sans son restaurant. Très vite, je suis devenu moi aussi un client fidèle. J’étais étrangement attiré par tout ce qui me faisait peur chez elle et qui était si éloigné de ma personnalité : son humour, sa jeunesse d’esprit, sa sensualité, son aplomb, sa joie de vivre.

Un roman dont, encore une fois, le résumé a fait tilt par rapport à mes interrogations actuelles, et que j’ai donc découvert avec beaucoup d’intérêt et de curiosité.

Entre Eve, animée par un besoin irrépressible de séduire, et son compagnon Antoine, maladivement jaloux, les relations sont forcément compliquées et explosives, malgré l’amour profond, puisque chacun ne cesse d’appuyer sur les blessures de l’autre. Mais certains événements vont leur permettre de poser les choses à plat, de mettre au jour le traumatisme d’Eve, et la sauver.

Un roman plutôt réussi dans son propos, qui est finalement d’étudier la mécanique du couple : comment, finalement, on est attiré par la personne dont on pourrait dire à première vue qu’il ne nous la faut pas, alors que c’est justement elle qu’il nous faut pour guérir nos blessures ; et comment, oui, l’amour vrai peut sauver. Cela semble mièvre dit comme ça, mais c’est pourtant la réalité. Les personnages sont bien construits : Eve m’a beaucoup touchée parce que j’ai reconnu chez elle des comportements que j’ai pu avoir par le passé ; quant à Antoine, il m’a je l’avoue mise très mal à l’aise et même a l’occasion donné des bouffées d’angoisse.

J’ai donc beaucoup aimé ce roman même si, pour être honnête, il aurait mérité d’être davantage travaillé sur le plan strictement littéraire.

Délivrée du mâle
Elodie DUPUIS
Anne Carrière, 2021