Petite philosophie de l’amour, d’Alain de Botton : cœur et pensée

Toute initiation à l’amour sous-entend, pour reprendre l’expression d’Oscar Wilde, le triomphe de l’espoir sur la connaissance de soi. Nous nous éprenons de quelqu’un dans l’espoir que nous ne découvrirons pas chez lui ce que nous savons être en nous  — toute cette lâcheté, cette faiblesse, cette paresse, cette malhonnêteté, cette tendance au compromis, cette bêtise brute. Nous enveloppons l’être élu d’un cordon d’amour et décrétons que tout ce qui se trouve à l’intérieur du cercle sera désormais à l’abri de nos fautes et donc digne d’être aimé. Nous investissons une personne étrangère d’une perfection dont nous sommes dépourvus et en nous unissant à elle, nous espérons plus ou moins sauvegarder (en dépit de tous les témoignages de la connaissance de soi) une foi précaire en l’espèce humaine.

Je ne fais pas de fixette sur Alain de Botton, c’est un simple hasard du calendrier qui fait que l’autre jour je suis tombée sur son livre sur l’art alors que c’était celui-ci que je cherchais, et que j’avais repéré quand j’avais lu un autre essai au titre presque identique. Et, quoi de mieux que de terminer 2020 en parlant d’amour ?

Dans cet essai, Alain de Botton prend son histoire d’amour avec Chloé, de l’innamoramento (il n’utilise pas le mot mais je l’aime tellement que je ne résiste pas à l’envie de l’employer) à la rupture et à l’après-rupture, comme base à une réflexion philosophique sur l’amour et le sentiment amoureux.

C’est évidemment passionnant, et encore une fois Alain de Botton sort des sentiers battus, proposant des réflexions très originales qui ont pourtant la force de l’évidence. Chaque histoire, bien sûr, est unique, et pourtant, elles ont aussi quelque chose d’universel (même si celle-ci est en quelque sorte exemplaire : toutes les histoires d’amour ne finissent pas mal, heureusement) dans leur déroulement, leurs étapes, dans l’évolution du sentiment amoureux et l’apprentissage du pays et de la langue de l’autre.

Certains chapitres m’ont particulièrement intéressée et ont suscité chez moi de profondes réflexions : l’expression de l’amour, la foi, la construction de l’intimité et le « récit » du couple avec ses leitmotive et son langage secret (ça m’a fait penser à plein de choses mignonnes), la peur du bonheur. Et surtout, le chapitre « marxisme » m’a révélé une clé qui m’a permis de mettre le doigt sur quelque chose d’essentiel  — je ne vais pas révéler sa théorie absolument révolutionnaire, mais sachez juste qu’on ne parle pas de Karl mais de Groucho Marx, qui disait ne pas vouloir faire partie d’un club qui l’accepterait comme membre.

Après, bien sûr, je ne suis pas fondamentalement d’accord avec tout  —  je le suis rarement. Mais l’idée qui prévaut, encore une fois, c’est que l’amour est un art et aimer un verbe d’action. Il mérite des efforts !

Petite Philosophie de l’amour
Alain de BOTTON
Traduit de l’anglais par Raymond Las Vergnas
Flammarion, 2010 (J’ai Lu, 2010)

Art et thérapie, d’Alain de Botton et John Armstrong : une autre vision de l’art

Un outil est une extension du corps, rendu nécessaire par un manque dans la constitution physique de ce dernier et permettant de satisfaire un désir. Le couteau est une solution au besoin et à l’incapacité de couper ; la bouteille, au besoin et à l’incapacité de transporter l’eau. Pour découvrir l’utilité de l’art, il faut s’interroger sur les besoins spirituels et émotionnels dont la satisfaction pose problème. Quelles sont les fragilités psychologiques que l’art peut aider à compenser ? Nous en identifions sept, dont nous déduirons sept fonctions pour l’art. Il en existe d’autres, bien sûr, mais celles-ci semblent les plus convaincantes et les plus répandues.

Cela fait longtemps que je m’intéresse à l’art-thérapie, et c’est d’ailleurs une des dimensions de mon projet pour 2021. Mais en général, quand on considère l’art comme un outil thérapeutique, c’est le processus de création qu’on envisage (c’est d’ailleurs pour cela qu’Anne-Marie Jobin affirme toujours que le résultat ne compte pas, ce en quoi je ne suis pas d’accord et c’est pour cela que je n’utilise ni son appellation ni sa méthode, mais passons) ; ici, il s’agit de voir comment les œuvres existantes peuvent nous guérir.

Dans cet essai, l’art est donc envisagé non plus en lui-même mais comme outil thérapeutique, et on lui assigne donc une mission, une fonction : élever les âmes. Après avoir exposé leur méthodologie et notamment les sept fonctions de l’art (le souvenir, l’espoir, la douleur, la recherche de l’équilibre, la compréhension de soi, le développement de soi et la capacité à apprécier), les auteurs étudient ce que l’art peut faire pour nous dans les domaines de l’amour, de la nature, de l’argent et de la politique.

Il s’agit ici d’une très intéressante réflexion sur l’art et ses fonction, qui nous oblige à redéfinir (ou en tout cas réfléchir à) notre propre rapport à l’art et à la place que nous voulons lui accorder dans notre vie, en prenant le contrepied de ce qui est souvent admis, ce qui fait un bien fou. J’ai particulièrement aimé notamment (parce que ça fait partie de mon projet) l’idée que l’art aide à nous connaître nous-même, et nous aide à exprimer qui nous sommes par les œuvres dont nous nous entourons. Très richement illustré, l’ouvrage réinterprète, réanalyse nombre d’œuvres très diverses, et si c’est parfois un petit peu tiré par les cheveux je trouve, cela reste intéressant.

Bref, un essai passionnant, qui donne une nouvelle mission à l’art dans nos vies et qui sera sans doute lu avec profit par les amateurs. De mon côté, il m’a donné plein de nouvelles idées !

Art et thérapie
Alain de BOTTON et John ARMSTRONG
Traduit de l’anglais par Lucie Perineau
Phaidon, 2014

The Art of Travel, d’Alain de Botton

The Art of TravelIf our lives are dominated by a search for happiness, then perhaps few activities reveal as much about the dynamics of this quest — in all its ardour and paradoxes — than our travels. They express, however inarticulately, an understanding of what life might be about, outside the constraints of work and the struggle for survival. Yet rarely are they considered to present philosophical problems — that is, issues requiring thought beyond the practical. We are inundated with advice on where to travel to; we hear little of why and how we should go — though the art of travel seems naturally to sustain a number of questions neither sso simple nor so trivial and whose study might in modest ways contribute to an undestranding of what the Greek philosophers beautifully termed eudaimonia of human flourishing.

Un ami m’avait offert cet essai, un classique du genre, alors que je terminais ma thèse sur le récit de voyage. Le problème c’est qu’à l’époque, je faisais une sorte d’overdose, et je ne voulais plus rien lire sur le sujet, donc même si j’ai été très touchée par le geste, j’ai rangé le livre. Et là, récemment, en faisant un peu de rangement, je suis retombée dessus, et j’ai eu envie de m’y plonger. Et je pense que c’est la magie de la synchronicité, car il se trouve qu’il est l’un des textes dans lesquels il est question d’Amsterdam, que j’ai beaucoup croisée dans mes lectures ces derniers temps (sans l’y chercher), avant de la voir en vrai dans quelques jours.

Il s’agit donc d’une philosophie du voyage, dans laquelle Alain de Botton ne cesse d’aller et venir entre ses propres expériences et celles d’artistes, écrivains, peintres, penseurs. Tout commence, bien sûr, avant le voyage : l’anticipation et l’image que l’on s’est construite du lieu où l’on va grâce aux lectures et aux oeuvres d’art ; les lieux de transit, espaces-limites entre le chez soi et l’ailleurs que sont l’aéroport, la station-service, le train, l’avion. L’auteur s’intéresse ensuite aux raisons de voyager : le désir d’exotisme, la curiosité. Il passe ensuite aux paysages que l’on rencontre, la ville, la campagne, tout ce qui permet d’expérimenter le « sublime ». Toute une réflexion est alors consacrée à l’art, qui nous permet d’ouvrir les yeux sur ce qui nous entoure et de « mieux voir », et nous enseigne comment expérimenter la beauté et se l’approprier. Enfin, le retour : comment ouvrir les yeux sur notre environnement quotidien, et s’en émerveiller comme lors d’un voyage.

Lumineux, cet essai nous invite à nous interroger sur le sens du voyage et à contempler la poésie du monde ; la variété des lieux et des références (Huysmans, Baudelaire, Hopper, Flaubert, Wordsworth, Van Gogh, Xavier de Maistre… ainsi qu’une multitude d’autres par le biais des illustrations) donne la mesure des possibilités infinies qu’offre le voyage, proche ou lointain, court ou long, actif ou immobile… Grâce à Alain de Botton, on ne voyage plus de la même manière, parce qu’on comprend, finalement, tout ce qu’implique ce déplacement vers l’ailleurs, les choix que nous effectuons et la manière dont nous regardons les choses…

Tous ceux qui aiment voyager doivent impérativement le lire !

The Art of Travel
Alain de BOTTON
Penguin Books, 2003