Ce qui coule dans nos veines, de Sophie Adriansen : le poison

Nous vivons un amour fou. Un amour tel que je n’osais croire que j’y goûterais un jour. La passion des livres de Jane Austen, Dickens et Tourgueniev, de Chateaubriand et de Madame de Staël mais sans le pessimisme, sans le désespoir, sans le déséquilibre ni la souffrance. Qui a dit qu’un premier amour était forcément malheureux et destructeur ? Adam et moi vivons une relation d’exception, et elle va durer. Lui comme moi avons une foi inébranlable en notre avenir. Parce que nous possédons quelque chose que personne n’a. Un amour unique nous lie, et nous ferons ce qu’il faut pour le préserver. 

Attention, article totalement décousu en approche mais je n’ai pas pu faire mieux tant ce roman pour adolescents a remué de trucs.

Pour Garance et Adam, c’est l’évidence : ils sont faits l’un pour l’autre. Mais quelques semaines après leur rencontre, Adam découvre qu’il est atteint d’une leucémie, et ses convictions religieuses lui interdisant les transfusions sanguines, il ne peut avoir accès à la chimiothérapie. Portée par son amour, Garance essaie de le sauver, mais peut-on sauver quelqu’un pour qui les dogmes religieux sont plus importants que la vie et l’amour ?

Cela fait quelque temps que j’ai terminé ce roman sans parvenir à écrire cet article tant il m’a profondément bouleversée, donc. Disons que je l’ai trouvé très dur émotionnellement parce qu’il appuie sur deux de mes plus grandes angoisses : la maladie et le dogmatisme religieux. Surtout le deuxième, du coup, et c’est ce qui fait que j’ai été folle de rage durant toute ma lecture (cela dit, cela fait sens puisque la question de la liberté était justement ce que me fait travailler l’Univers en ce moment) : le choix très malin de Sophie est que le roman est entièrement construit du point de vue de Garance, et que très vite d’ailleurs Adam disparaît concrètement puisqu’il est loin, qu’elle n’a presque aucun contact avec lui, et qu’elle est donc seule à essayer de se battre — et à essayer de comprendre l’incompréhensible : comment une mère peut placer ses croyances idiotes au-dessus de la vie de son enfant, comment un homme peut-il sacrifier sa vie et son amour au nom d’élucubrations sans fondement ?

Le roman interroge le libre-arbitre, et on imagine bien qu’il n’a pas du tout amélioré mes rapports avec les dogmes religieux (et cette secte en particulier que tout le monde a reconnu mais que je ne nommerai pas). A réserver au grands adolescents parce que, encore une fois, c’est un excellent roman mais il est très dur je trouve et il m’a un peu traumatisée. Moi, ma philosophie de vie, c’est que la seule vraie religion, c’est l’amour !

Ce qui coule dans nos veines
Sophie ADRIANSEN
Gulf Stream, 2019

L’Odeur de la colle en pot, d’Adèle Bréau : parfum de nostalgie

En sortant dans la rue, les lumières qui clignotaient m’ont soudain paru moins tartes. J’ai souri parce que tout à coup, ça paraissait possible, le bonheur. Je me rendais bien compte que, plus encore que d’habitude, je pouvais passer du désespoir absolu à la félicité la plus totale, comme ça, en quelques minutes. Ça m’arrivait tout le temps, en ce moment. Et si ça « éreintait » maman, comme elle le disait en soupirant, c’est pour moi que c’était le plus compliqué. 

Le fait est : je n’éprouve strictement aucune nostalgie vis-à-vis de mon adolescence, au contraire, et mes années collège ont été plus ou moins un enfer pour moi (au lycée ça allait mieux) : j’avais très peu d’amis (et l’une des seules amies que j’avais, avec le recul je vois bien qu’elle passait son temps à me rabaisser), j’étais souvent moquée parce que j’étais une bonne élève et que c’était mal vu car synonyme de « ennuyeuse à mourir », c’est à cette époque que je suis passée de « crevette » à « fille pulpeuse » (on va le dire comme ça mais ce n’est pas trop ce que j’entendais) et ça ne m’a pas aidée à me sentir bien, et ne parlons même pas des garçons, pour eux je n’existais carrément pas, sauf éventuellement lorsqu’ils avaient besoin de moi pour faire leurs exercices d’anglais. Alors je sais bien que, comme le dit Edouard Louis, la souffrance est totalitaire : tout ce qui n’entre pas dans son système, elle le fait disparaître. Mais le fait est qu’à première vue, il n’y avait aucune raison pour que j’aie envie de lire ce roman, qui allait me replonger dans des mauvais souvenirs que je n’avais pas forcément envie d’examiner. Mais, peut-être que c’est là la raison de mon choix, justement…

Une nouvelle vie commence pour Caroline (tiens tiens) en septembre 1990 : fraîchement débarquée à Paris pour que son père puisse être plus proche de son travail, elle entre en quatrième au lycée Carnot. La fin de l’enfance, les tempêtes émotionnelles de l’adolescence, les amis, les premières expériences amoureuses, le délitement du couple parental : cette année va être un tournant dans sa vie.

Il s’agit-là d’un très très beau roman, empreint de douceur et de mélancolie, qui rend parfaitement bien cette époque, et qui a eu sur moi un effet cathartique, et très probablement c’est ce que j’y cherchais : j’imagine que chacun le vivra à sa manière selon ses propres souvenirs, moi globalement il m’a beaucoup fait pleurer, pour des raisons différentes mais surtout, finalement, sur la nostalgie de ce que je n’ai pas connu (un concept intéressant, d’ailleurs, ça ferait un joli titre). Et je crois que ça m’a fait beaucoup de bien. Et depuis, je n’arrête pas de sniffer la colle en pot, que normalement on n’utilise plus au collège, sauf Caroline.

Bref : une très belle plume à découvrir !

L’odeur de la colle en pot
Adèle BRÉAU
Lattès, 2019

A tous les garçons que j’ai aimés, de Susan Johnson : on ne peut pas toujours fuir les sentiments

Les histoires d’amour, je préfère les vivre dans mon imagination. Dans la réalité, plus tu laisses les gens entrer dans ta vie et plus tu prends le risque de les voir ressortir. 

Des lettres d’amour, j’en ai écrit un certain nombre, dont récemment une de plus de 150000 mots ; seules deux ont été envoyées, dont une de manière anonyme quand j’étais adolescente. Autant dire que le pitch de ce film de l’été sur Netflix m’a directement murmuré à l’oreille.

Lara Jean est une adolescente rêveuse et romantique, qui vit dans les histoires d’amour qu’elle lit. Dans la réalité, effacée et timide, elle jamais vécu d’histoire d’amour et comme elle n’ose pas dire aux garçons ce qu’elle ressent, elle leur écrit des lettres qui ne sont pas destinées à être envoyées. Mais un jour, elles le sont.

Bien sûr, on pourra dire de ce film que c’est une bluette pour adolescents cousue de fil blanc et pas du tout réaliste, et on n’aura pas complètement tort. Reste qu’il m’a permis de passer un bon moment, et qu’il m’a surtout beaucoup touchée parce que, malgré tout, je me suis pas mal reconnue en Lara Jean — et pas seulement l’adolescente que j’ai été. Le film, en fait, traite d’un problème qui est celui de beaucoup de gens, y compris les adultes (surtout les adultes) : la peur de l’engagement et de l’attachement. La maman de Lara Jean est morte, et si elle préfère vivre les histoires d’amour dans son imagination, c’est qu’elle ne veut pas s’attacher aux gens de peur de les perdre ; elle fuit ses sentiments, parce qu’elle est terrorisée (mais bien sûr la force de l’amour va lui permettre de lâcher ses peurs et d’aller de l’avant, j’ai dit que c’était cousu de fil blanc). Alors bien sûr ça peut paraître assez simpliste dit comme ça, mais parfois le vrai est dans les choses les plus simples.

Donc un joli film, à la fois drôle (certaines situations sont cocasses) et émouvant, qui se laisse regarder avec plaisir (on se sent redevenu adolescent et ça ne fait pas de mal) et une boîte de mouchoir (cela dit, il m’a fait pleurer parce qu’il a appuyé sur le problème exact auquel je me heurtais ce soir-là, à savoir l’idée que peut-être les histoires d’amour c’est mieux de se contenter de les vivre en imagination, donc ce n’est pas forcément une référence).

A tous les garçons que j’ai aimés
Susan JOHNSON
D’après le roman de Jenny HAN
Netflix, 2018

Les loyautés, de Delphine de Vigan

Les loyautés, de Delphine de ViganLes loyautés.
Ce sont les liens invisibles qui nous attachent aux autres — aux morts comme aux vivants —, ce sont des promesses que nous avons murmurées et dont nous ignorons l’écho, des fidélités silencieuses, ce sont des contrats passés le plus souvent avec nous-mêmes, des mots d’ordre admis sans les avoir entendus, des dettes que nous abritons dans les replis de nos mémoires.
Ce sont les lois de l’enfance qui sommeillent à l’intérieur de nos corps, les valeurs au nom desquelles nous nous tenons droits, les fondements qui nous permettent de résister, les principes illisibles qui nous rongent et nous enferment. Nos ailes et nos carcans.
Ce sont les tremplins sur lesquels nos forces se déploient et les tranchées dans lesquelles nous enterrons nos rêves.

J’ouvre (certes avec un peu de retard, mais comme vous l’avez compris ma vie est un peu chaotique en ce moment) le bal de la Rentrée littéraire d’hiver avec ce qui est sans doute l’un des textes les plus attendus, de tout le monde et de moi : le dernier roman de Delphine de Vigan qui, après Rien ne s’oppose à la nuit et D’après une histoire vraie revient au genre qui l’a fait connaître, la fiction sociale.

Theo est un adolescent de 12 ans 1/2 dont l’attitude inquiète beaucoup Hélène, sa professeure de sciences : elle-même ayant été victime de violences dans son enfance, elle projette son passé sur Théo et est convaincue qu’elle doit le sauver. Mais la réalité est beaucoup plus complexe.

Roman polyphonique, Les Loyautés se révèle un texte dur, douloureux, qui traite des thèmes difficiles et montre les failles et les parts d’ombre que nous avons en chacun de nous. Très bien mené et écrit, il s’achève pourtant, je trouve, sur un goût d’inachevé : l’histoire s’arrête, mais les situations sont toujours inextricables et il n’y a pas de réelle résolution. Peut-être que certaines choses auraient pu être davantage creusées et développées. Après, il est clair que la fiction sociale n’est pas un genre que j’apprécie plus que ça, ce n’est pas du tout de toute façon ce dont j’ai besoin en ce moment, et c’est sans doute la raison pour laquelle malgré ses qualités évidentes je suis un peu passée à côté : je préfère vraiment de Vigan sur d’autres terrains. Mais lisez-le, vous me direz !

Les Loyautés
Delphine de VIGAN
Lattès, 2018

Le dernier jour de ma vie, de Ry Russo Young

Le dernier jour de ma vie, de Ry Russo YoungPeut-être que pour vous il y aura un lendemain. Peut-être que pour vous il y en aura mille, ou trois mille, ou dix mille. Tellement de temps que vous pouvez savourer. Tellement de temps que vous pouvez gaspiller. Mais pour certains d’entre nous, ce jour est le dernier, et ce que vous en ferez aura de l’importance. 

C’est totalement par hasard encore une fois que je suis tombée sur ce film en navigant sur Netflix. Adapté d’un roman de Lauren Oliver paru en 2010, il pose la question des choix que nous faisons dans la vie.

Adolescente populaire, Samantha Kingston, une adolescente de terminale, se tue avec ses amies dans un accident de voiture en rentrant d’une soirée. A partir de là, elle est condamnée à revivre cette dernière journée de sa vie, jusqu’à ce qu’elle fasse les bons choix.

Sorte de Un jour sans fin sur le registre tragico-mélodramatique, ce film se laisse regarder sans déplaisir, et aborde des thèmes intéressants pour les adolescents : le harcèlement, la popularité, et le fait qu’en grandissant on fait des choix, pas toujours les bons, qui nous transforment, pas toujours en bien. D’un point de vue plus métaphysique, il est bien sûr question de chemins qui bifurquent et d’uchronie : Samantha a la possibilité, que nous n’avons jamais, de pouvoir, face à une même situation, tester différentes manières d’agir, se rendre compte que finalement la vie qui est la sienne ne correspond pas à ce qu’elle est, que le garçon dont elle est amoureuse n’est sans doute pas le bon, qu’elle ne profite pas assez de sa famille… La répétition en boucle de cette journée, dont elle se rend compte au final qu’elle l’a gaspillée (mais on ne sait jamais qu’on est en train de vivre son dernier jour, sauf exception), lui permet d’en profiter. Et d’agir mieux.

Alors, cela reste tout de même un film plutôt destiné aux adolescents, qui n’est pas exempt de maladresses, mais dans l’ensemble plutôt malin et intéressant !

Le dernier jour de ma vie
Ry RUSSO YOUNG
2016

 

Les Grandes Jambes, de Sophie Adriansen

Les Grandes jambesJusqu’à peu, j’étais une fille normale. Plutôt grande, d’accord, mais rien d’une géante. Et puis je suis entrée au collège, et là ma croissance s’est emballée. Tous mes vêtements sont devenus trop petits d’un seul coup, et depuis il faut en racheter de nouveaux tous les trois mois. Pour les manches, passe encore : j’arrive à tricher en remontant les pulls jusqu’aux coudes, et si je reste les bras bien tendus, même les manteaux paraissent ajustés. Mais pour les jeans, c’est la catastrophe. En trouver un qui me va se révèle mission impossible…

On ne peut pas dire qu’a priori je sois très concernée par le sujet de ce livre : sans être un mini-pouce, je ne suis pas très grande (je suis dans la moyenne quoi), surtout des jambes (j’ai un corps plus méditerranéen que nordique on va dire), ce qui fait que mon problème est inverse à celui de l’héroïne de ce petit roman : la plupart de mes pantalons doivent passer par la retouche avant d’être portables. Cela dit, je galère aussi à en trouver, à cause d’un ratio hanche/taille que les concepteurs de pantalons ont du mal à assimiler, donc en fait, je comprends quand même.

Le problème de Marion est donc apparu lorsqu’elle est entrée au collège : elle a grandi, grandi, surtout des jambes, et du coup tous les pantalons qu’elle trouve dans les magasins sont trop courts. Evidemment, à l’adolescence, âge auquel on veut se fondre dans la masse, c’est un problème de taille, sans vouloir faire de mauvais jeux de mots…

Avec beaucoup d’humour et de fraîcheur, ce petit roman aborde le problème de l’adolescence et du changement du corps : Marion a de trop grandes jambes, elle aurait pu tout aussi bien être trop grosse ou avoir les oreilles décollées — elle est différente de la masse. Tout le monde l’est, en fait. Et le sujet, lié à la découverte du sentiment amoureux, est traité de manière subtile, par le biais de l’art, la passion de Marion, qui adore les peintres Flamands, ce qui tombe bien car sa classe va aller en voyage à Amsterdam (ce qui tombe bien car j’y vais aussi bientôt, et la coïncidence, qui tend à se renouveler en ce moment, m’a beaucoup amusée) : du coup, ici, l’art et l’histoire servent de contrepoint et changent la vision du monde. La longueur du jean, finalement, c’est important, mais pas non plus essentiel…

Un très joli roman, drôle et bien écrit, à mettre entre toutes les jeunes mains !

Les Grandes Jambes
Sophie ADRIANSEN
Slalom, 2016

Lu par Leiloona, Antigone, Noukette, Stephie

Bianca, de Loulou Robert

BiancaIl m’a raconté qu’il avait entendu les infirmières dire qu’il l’avait bien cherché. Elles n’ont rien compris. On ne cherche pas un cancer, c’est lui qui vous trouve. Alors ça sert à quoi de vivre planqué derrière une vie saine à base de cinq fruits et légumes par jour, sans alcool, et sans risques. A rien si ce n’est à se faire chier toute sa vie.

Encore un premier roman aujourd’hui (décidément, les premiers romans sont très prometteurs en ce moment), dans un style totalement différent de celui d’hier, mais qui aborde pourtant des thèmes assez proches.

Bianca a 16 ans. Bianca a voulu mourir. Internée dans une unité spéciale réservée aux adolescents en souffrance, elle essaie de réapprendre à vivre.

Parfaitement maîtrisé, porté par une véritable vision du monde, ce roman aborde un thème éminemment difficile, celui du mal-être des adolescents : mélancolie, spleen, ennui, dépression, inadaptation au monde tel qu’il ne va pas, anorexie. Certains ne savent pas pourquoi ils vont si mal, c’est le cas de Juliette ; d’autres ne le savent que trop bien. Ici la pulsion de mort et la pulsion de vie s’affrontent. Se laisser couler ou remonter à la surface. Grandir, devenir adulte, c’est aussi accepter le monde réel tel qu’il est, dans toute sa laideur parfois, et s’accepter soi. L’une des grandes réussites du roman, c’est cette voix narrative extrêmement forte, celle de Bianca, une jeune fille très sensible, loin de la caricature de l’adolescent imbuvable que l’on a parfois dans les romans et qui nous donne juste envie de les gifler : au contraire, au contraire, elle est extrêmement attachante et touchante par son humour un peu désabusé. Cela donne un roman en équilibre sur un fil, entre la tristesse et la joie, la mélancolie et l’optimisme, flirtant à l’occasion avec quelque chose de très poétique.

Un très beau premier roman, très bien écrit, et qui aborde un thème essentiel de manière subtile et délicate, mais sans faux-semblants. Très positif, il est à mettre entre toutes les mains !

Bianca
Loulou ROBERT
Julliard, 2016