Les heures qui s’écoulent

Tic Tac, Tic Tac, Tic Tac. La pendule marque les secondes, qui deviennent des minutes, qui deviennent des heures qui s’écoulent et ne reviennent plus, comme un fleuve coule toujours vers la mer sans jamais revenir vers sa source. Image banale, usée, cliché, pour dire cette idée d’un temps linéaire où les heures s’écoulent et nous conduisent inexorablement vers la fin.

L’eau, le temps.

Mais le débit du temps n’est pas régulier, oh non. Parfois les heures s’écoulent à une vitesse vertigineuse, elles semblent des minutes, lorsqu’on est gai, lorsqu’on est dans les bras de la personne aimée, lorsqu’on fait l’amour le temps passe trop vite et tout autant il s’arrête, il est immobile et les horloges ne marquent pas cet instant qui est d’une autre nature.

Mais le débit du temps n’est pas régulier. Lorsqu’on travaille, lorsqu’on attend, les heures s’écoulent à une vitesse épouvantablement lente.

Les heures s’écoulent, pourtant. Deviennent des jours qui deviennent des semaines qui deviennent des mois. Rien, au regard de l’éternité. Une éternité, au regard d’une vie humaine. Et nous sommes humains, malgré tout, et les heures qui s’écoulent laissent des traces sur notre corps comme les larmes qui coulent sur les joues d’un enfant.

Les heures s’écoulent, pourtant, nous portant, nous supportant, nous emportant comme de frêles bateaux dans le courant. Nous transportant, où ?

L’endroit où les ailes se déploient

Je me suis toujours demandé si la métamorphose de la chenille en papillon était douloureuse — si cette dissolution suivie d’une recomposition, ça faisait mal ? J’imagine que oui, être totalement dissout, même si c’est pour devenir quelque chose de magnifique comme un papillon, ce n’est pas ce qu’il y a de plus agréable. Pourtant, elle y va, la chenille — c’est son instinct, elle ne peut pas lutter. Elle construit son cocon, s’enferme à l’intérieur pour que là s’opère la métamorphose. Cocon : là où on se transforme. La chenille disparaît. Le papillon apparaît. Progressivement se construit. Son corps, ses ailes.

Un jour, il est prêt, il est terminé. Et je me suis toujours demandé : est-ce que c’est difficile, de sortir du cocon ? Est-ce qu’il résiste, refuse de se déchirer pour laisser sortir la nouvelle personnalité de la chenille devenue papillon ? Est-ce que ça lui fait mal ?

Et puis, déployer ses ailes pour la première fois, les faire battre, et s’envoler…

Choses qui arrivent en silence…

C’est doux, ouateux, et ça ne fait pas de bruit. L’amour ne fait pas de bruit, quand il arrive. Il se déplace à pas de loup, sur la pointe des pieds. S’insinue en nous en silence. Petit à petit. Ce n’est pas un coup de foudre. On ne tombe pas. On s’élève lentement dans les airs. On se grandit. On déploie ses ailes comme un ange. Oui, l’amour fait ça. L’amour fait cette chose incroyable de nous élever au-dessus de nous-même et pour cela il n’y a absolument pas besoin de faire du bruit, au contraire. En douceur. Petit à petit. Jour après jour. Un regard, un sourire, des mains qui se frôlent. S’il faisait du bruit, on l’entendrait, et on aurait peur. Mais on ne l’entend pas : en bon chasseur aguerri, Cupidon armé de son arc sait se faire discret, on ne le voit pas, on ne l’entend pas. On est là, et puis il décoche sa flèche. Mais on ne la sent pas tout de suite, non. L’amour prend du temps, à grandir. Du silence. Pour qu’on ne se rende compte qu’il est là que lorsqu’il est trop tard : on aime, on aime pour toute la vie, alors qu’on avait dit jamais plus. Cet amour, qui est arrivé en silence, il s’est tranquillement installé dans notre cœur, il a ouvert tous les volets, fait le ménage, enlevé les araignées de sous les meubles, aéré les édredons, fait un feu réconfortant dans la cheminée. Il a fait de notre cœur un foyer. L’amour est arrivé en silence, et maintenant on n’entend plus que lui qui bat fort…

(J’ai relu récemment mes writing prompts, et j’ai trouvé que certains méritaient peut-être d’être partagés plutôt que de rester dans mon carnet… il y en aura d’autres, au gré du temps).

Ecrire tous les jours

L’autre jour, je vous ai parlé du Writer’s book of days de Judy Reeves, et promis de revenir plus amplement sur cette pratique quotidienne qu’elle préconise. Et surtout la manière dont je le fais. Et ce que ça apporte. Sachant qu’à la base, j’écris déjà tous les jours : mes pages du matin (qui ne sont pas vraiment de l’écriture et que j’ai tendance à ne pas faire actuellement), les corrections de roman n.1 pour la dernière fois j’espère et Le Truc 2. Plus mon journal, mais ce n’est pas absolument quotidien.

Là il s’agit en fait d’une écriture que je comparerais à des gammes pour un musicien : dans un carnet (le carnet d’or), j’ai relevé tous les « déclencheurs » contenus dans le livre ; il y en a un par jour de l’année, auxquels s’ajoutent ceux qui sont disséminés dans le texte, ce qui m’en donne plus de 400, j’ai de quoi voir venir. Ces déclencheurs, ça peut être une citation, un thème, un bout d’idée, et ils vont servir à lancer l’écriture. Par exemple : « le reflet de la lumière sur l’eau », « ce que l’on voit par la fenêtre ouverte », « seule dans sa chambre »… Chaque jour, je mets donc un sablier, et pendant une dizaine de minutes, j’écris sur le sujet du jour (je les ai numérotés et je les fais dans l’ordre). Et c’est très intéressant : pour Judy Reeves, cette pratique permet d’honorer l’écrivain qui est en nous, d’augmenter la confiance en soi et en son talent. Elle fait de nous un écrivain, dans divers sens.

D’abord parce qu’elle permet de progresser : à écrire tous les jours sur tous les sujets, on se rend compte que l’écriture s’améliore et coule plus facilement, elle se « muscle », on prend des risques (ce qui peut venir au cours de ces séances est très divers, et c’est l’occasion de tester des des genres auxquels on n’est pas habitué, de nouveaux sujets, au lieu de rester cantonné à un type d’écriture : si on a envie un matin d’écrire une scène de tragédie, pas de souci), on se sent libre et on a de plus en plus confiance.

Cela nous permet aussi de découvrir (enfin pour moi ce ne fut pas une découverte) ce qui nous importe en tant qu’auteur, notre sujet essentiel : la pratique quotidienne, en tant qu’elle repose sur l’improvisation, permet d’aller plus profond en soi et de se prendre un peu par surprise, de trouver des choses enfouies et des thèmes récurrents. Ou des scènes qui nous reviennent un jour à l’occasion d’un sujet et qu’on avait oubliée.

Et c’est ça, que je trouve fascinant et réjouissant : ce moment où le sujet déclenche le surgissement de quelque chose, parfois totalement inattendu ; qu’est-ce qui demande à être écrit ? Evidemment, je connais mon sujet donc je ne suis pas surprise par ce autour de quoi tout s’organise. Par contre ce que j’ai trouvé intéressant ces derniers temps c’est la manière dont mes deux personnages de roman n.2 sont venus m’apporter quelques informations complémentaires, quelques scènes de plus, ils m’ont aussi fait comprendre que j’étais bien sympa mais que le fin ne leur allait pas (j’avoue : moi non plus), ni d’ailleurs le titre. Et ce surgissement de ces deux-là m’a ramenée à autre chose par rapport au Truc 2 (et à la synchronicité de l’ours, et à l’ours lui-même). Et au milieu de tout cela s’est incrusté, je crois, un nouveau personnage.

Ces petits écrits impromptus peuvent ainsi être la nursery de nouveaux textes, permettre d’ouvrir des fenêtres et d’en creuser d’autres, ce qui a été écrit pourra être revu et inséré ailleurs ou être purement un one shot : on ne sait pas, c’est la surprise, et c’est ça qui est bien ! Et comme c’est les vacances, c’est l’occasion parfaite de commencer, on peut le faire seul ou en groupe, chez soi ou ailleurs, bref, c’est libre, et de mon côté c’est vraiment une belle découverte !

Salomé. Déité symbolique de l’indestructible luxure, de Séréna de Lyoncourt : les meilleures nouvelles érotiques que vous avez jamais lues (et modeste avec ça)

Voilà voilà… Comme je vous l’expliquais l’autre jour, la veille de mon anniversaire a été une journée assez désastreuse pleine de déceptions, l’une d’elles étant de recevoir encore une lettre de refus stéréotypée pour mon roman. Alors j’ai bien réfléchi, et je me suis dit que j’allais prendre le taureau par les cornes et passer par l’auto-édition, non pas pour le roman lui-même (pour le roman je ne le sens pas) mais pour mon recueil de nouvelles olé olé : là, je l’ai senti comme étant juste. Bon, c’est le fruit de mois de réflexion en arrière-plan, cette histoire, mais j’en suis arrivée finalement à la conclusion que oui, ça pouvait le faire.

J’ai choisi Librinova, et pour l’instant une publication exclusivement numérique (et un prix que j’espère juste) ! Maintenant, bien sûr, j’ai besoin de vous : rien ne me ferait plus plaisir évidemment que vous le lisiez et que vous en parliez afin de le faire vivre (mais comme je déteste par-dessus tout le forcing, je n’envoie de message particulier à personne). Mais vraiment, elles sont géniales ces nouvelles, croyez-moi sur parole !

Pour vous le procurer, c’est là : Salomé. Déité symbolique de l’indestructible luxure, Séréna de Lyoncourt

Le Sel de la vie (exercice de style à la manière de Françoise Héritier)

Manger des huîtres au bord de la mer // Marcher pieds nus // Ecouter des chansons tristes quand on est triste // Un baiser plein de tendresse // Boire un café sur une terrasse au soleil // Le premier bain de mer de l’année // L’odeur des roses // Manger le croûton du pain chaud en revenant de la boulangerie // Un verre de vin blanc frais // Lire toute la journée dans un hamac // Déguster les fruits que l’on vient de cueillir, cerises mirabelles ou framboises // Une promenade main dans la main // L’odeur de la pluie // Acheter un beau bouquet de fleurs // Se préparer pour un rendez-vous // Regarder pour la millième fois une comédie romantique aimée // Laisser doucement s’échapper les larmes // Sentir son cœur battre // Recevoir un message après l’avoir attendu longtemps // Discuter cinq minutes sur un bord de trottoir // Etre appelée par son prénom par les commerçants du quartiers, qui savent ce que l’on aime // Recevoir un compliment // Faire un compliment // Improviser un dîner // Sortir tard // Regarder les étoiles // Prendre un bain de minuit, nager au milieu du plancton sur lequel se reflète la lune et qui fait comme des paillettes // Oublier l’heure tellement on est bien // Le sable chaud sous les pas // Se comprendre sans avoir besoin de parler // Faire un cadeau à un enfant et voir la joie dans ses yeux // Entendre son prénom crié de loin // Traverser le Jardin des Plantes dans la lumière mouillée d’un matin d’hiver // Se lever de bonne humeur // Retrouver un objet qu’on avait perdu // Déboutonner une chemise // Entendre une chanson qu’on aime à la radio // Faire le marché // Ecrire au milieu de la nuit // Revoir tous les épisodes d’une vieille série qu’on aime // Tomber sur une petite note manuscrite dans un livre // Feuilleter de vieux albums de photos // Se promener dans les rues d’une ville inconnue // S’enrouler dans une étole toute douce // Le chant des oiseaux le matin // Croiser un ami par hasard // Certaines coïncidences // Faire des projets // Manger une glace en regardant un film // Trouver des formes dans les nuages // Imaginer la vie des gens dans la file d’attente // Respirer à pleins poumons l’air pur de la montagne // Relire de vieilles lettres // Leur souhaiter bonne chance pour les examens // Les confidences // L’odeur de l’herbe fraîchement coupée // Se blottir contre quelqu’un // Refaire le monde avec ses amis // Prendre l’avion // Penser à quelqu’un // Mettre une jolie robe // Les premières tomates du jardin // S’endormir contre un corps chaud // Arroser les plantes // Ramasser des coquillages, du bois flotté et des galets // L’odeur du linge propre // Le crépitement d’un feu de cheminée // Manger des pancakes au lit le dimanche matin // Apprendre une bonne nouvelle // Danser toute seule au milieu du salon // Rire à une plaisanterie (pas forcément bonne) // Visiter un musée et rester un long moment absorbé par une toile qu’on aime // Échanger un regard complice, et savoir que l’autre pense exactement la même chose // Vaciller amoureux // Discuter un long moment au téléphone // Organiser un voyage estival au plein cœur de l’hiver et se projeter // Faire une couronne de fleurs // Etre ému à un mariage // La neige un dimanche d’hiver // Avoir envie de déménager // Faire l’amour…

Histoire de mon corps

C’est un sujet d’écriture que j’ai proposé l’autre jour à mes étudiantes : choisir quelques parties de son corps et en raconter l’histoire, ou le lien qu’on a avec elle. Cela me rappelle un peu ce que j’avais fait autour de Paul Auster, il y a de cela quelques années. Alors essayons. 

Mon nez. C’est la première partie de mon corps à laquelle je pense. Il faut dire que je le déteste. Il est tordu, avec une bosse. Je ne sais pas si cela vient d’un vol-plané que j’ai fait avec mon youpala lorsque j’avais quelques mois ou si c’est de naissance, mais le fait est, il n’est pas droit, ce qui me cause d’ailleurs d’autres soucis que purement esthétiques. Je pourrais le faire refaire. Je ne m’y résous pas. Cela étant, cela ne m’obsède pas non plus, de ne pas aimer mon nez…

Mes yeux. Eux, je les aime, mais cela n’a longtemps pas été le cas non plus, et ils ont une histoire un peu étrange. Longtemps, j’ai eu les yeux marron, banals, sans originalité. Et puis, à l’adolescence, ils ont subitement éclairci pour prendre une couleur verte qui tire vers le doré à la lumière. Et un jour, ça m’a sauté aux yeux (c’est le cas de le dire) sur une photographie où ils ressortaient particulièrement : ils étaient verts. Je ne sais pas à quoi c’est dû. Alors souvent je dois les cacher derrière des lunettes de soleil (j’ai tendance à les collectionner) parce que je suis myope et extrêmement photosensible, encore plus depuis qu’il y a onze ans je suis passée dans le faisceau d’un rayon laser avec lequel un de mes élèves s’amusait. Mes yeux sont fragiles, ce qui fait qu’ils sont parfaitement le reflet de mon âme. Souvent, les hommes me disent qu’ils aiment mes yeux.

Mes oreilles. Longtemps (enfin, non, en réalité) j’ai eu les oreilles décollées. On m’appelait Dumbo. Et ça me faisait pleurer. C’est vrai que ce n’était pas très joli. Enfin bref : mes oreilles, c’est la seule intervention de chirurgie esthétique que j’aie subi jusqu’à ce jour, et cela restera probablement la seule.

Mes grains de beauté : ils sont innombrables et m’auraient sans doute conduite sur le bûcher à certaines époques historiques où on les considérait comme la marque du diable sur les sorcières (je dois vraiment avoir un lien très privilégié avec Lucifer pour en avoir autant). Il y en a quelques uns que j’aime particulièrement : celui que j’ai sur le pied gauche. Celui que j’ai sous l’œil. Les deux qui se correspondent, l’un sur mon ventre et l’autre sur mon dos.

Mes mains : il paraît que j’ai des mains de pianistes, qui ressemblent un peu à des araignées avec des longues pattes. Je n’ai jamais touché un piano de ma vie (c’est un petit regret, c’est si romantique le piano). Le majeur de la main droite est déformé par une bosse, à force d’écrire.

Globalement, je n’aime pas mon corps. Surtout en ce moment. Le corps, c’est notre interface avec le monde, et comme mon rapport au monde est compliqué, cela explique que j’ai tendance à martyriser le corps. A ne plus autant en prendre soin. A le cacher et l’oublier. Je n’aime pas mon corps dans son ensemble, mais seulement certaines de ses parties, certains de ses morceaux…