A l’amie des sombres temps, de Geneviève Brisac : lettres à Virginia Woolf

Il n’y a pas de littérature sans gestes superstitieux. Ils sont désir de croire que les vies ont un sens, et que les mots le portent, envers et contre tout. Des gestes rituels qui témoignent aussi du caractère sacré de l’art.

Curieux projet que celui de Geneviève Brisac dans ce nouveau volume de la collection « Les Affranchis », qui invite les auteurs à écrire la lettre qu’ils n’ont jamais écrite. Curieux, mais très intéressant : elle a choisi d’adresser une série de missives à Virginia Woolf, pour prendre de ses nouvelles, lui donner des nôtres, et lui dire tout ce que son œuvre a apporté.

J’ai trouvé ce petit volume extrêmement stimulant. C’est d’ailleurs un exercice que l’on pourrait tous faire, écrire une lettre à un auteur qu’on aime, qui compte. Cela donne un très beau texte, qui interroge nombre de sujets : l’épistolaire lui-même, dans un geste autoréflexif, les fleurs, l’époque actuelle, le féminisme, l’ombre menaçante du Covid, la mort, la dépression, les femmes et l’écriture. Le texte est intime, profond, mais aussi souvent drôle, le style est vif et primesautier, et j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture !

A l’amie des sombres temps. Lettres à Virginia Woolf.
Geneviève BRISAC
Nil, 2022

Le pouvoir des hypersensibles spirituels, de Géraldyne Prévot-Gigant : changer le monde ?

Parce que vous êtes unique, à un instant unique, à une période unique, vous devez faire entendre votre voix. Si nous privons les autres de notre mode de musique, nous ne participerons pas à la symphonie du monde.

C’est fou comme, en ce moment, l’Univers m’envoie des ouvrages qui me permettent de me poser les bonnes questions, au bon moment, afin d’y voir plus clair dans mes aspirations et mes projets. Et celui-ci en fait partie.

Comme son titre l’indique, il s’adresse aux hypersensibles spirituels, une catégorie particulière d’hypersensibles très connectée à la spiritualité et qui sentent bien que le monde est en train de changer : leur rôle, grâce à leur conscience plus élevée, serait d’aider l’humanité dans sa croissance, de participer à l’évolution de la conscience collective. Tout d’abord, parce que charité bien ordonnée, en retrouvant leur pouvoir sur eux-mêmes : comprendre qui ils sont, comment cheminer et se reconnecter à leur âme. Ensuite, leur pouvoir avec l’autre, en mettant l’amour au cœur de tout, ce qui implique de guérir ses blessures relationnelles (mais ça, nous y reviendrons un de ces jours). Et enfin, d’affirmer son pouvoir dans le monde.

Evidemment, tout cela sonne très « New Age », et tout en étant très intéressée et connectée à la spiritualité, tout n’a pas résonné de mon côté. Néanmoins, j’ai globalement été très intéressée, d’autant que cet ouvrage m’a permis de mieux comprendre certaines de mes expériences : j’ai déjà un millier de fois parlé des synchronicités, des rêves prémonitoires et des prémonitions non oniriques, l’ouvrage n’aborde pas l’écriture prédictive mais cela en fait partie aussi (un jour, quand j’aurai le temps, j’écrirai un livre sur le sujet, j’ai déjà un début de documentation). Il y a d’autres expériences dont je n’ai jamais parlé, de l’ordre de la télépathie, ou, celle que j’ai vraiment du mal à intégrer plus de dix ans après : le jour où j’ai vu des auras. Je ne parle pas de migraines à auras, mais vraiment de l’aura des gens, c’était très troublant. Bref.

Cet ouvrage m’a donc beaucoup intéressée, il ne s’adresse pas à tout le monde (mais ceux à qui il s’adresse le sentiront) mais il permet de se poser les bonnes questions, de faire le point sur soi, sur ses relations aux autres et au monde, et sur la place qu’on veut tenir dans la symphonie du monde. Il offre aussi quelques clés, avec des tests (ça j’aime beaucoup), des mantras et méditations (ça, ce n’est décidément pas mon truc) ou des affirmations. Le tout, à partir de là, est de construire son propre chemin, en prenant ce qui résonne et en laissant ce qui ne résonne pas (encore).

Le Pouvoir des hypersensibles spirituels
Géraldyne PREVOT-GIGANT
Leduc, 2022

Se perdre, d’Annie Ernaux : journal d’une passion

Durant cette période, je n’ai rien écrit en dehors de textes qu’on me demandait pour des revues. Le journal intime que je tiens, irrégulièrement, depuis l’adolescence, a été mon seul lieu véritable d’écriture. C’était une façon de supporter l’attente du prochain rendez-vous, de redoubler la jouissance des rencontres en consignant les paroles et les gestes érotiques. Par-dessus tout, de sauver la vie, sauver du néant ce qui, pourtant, s’en approche le plus.

Ce n’est pas que je fais une obsession. Simplement, je voulais vérifier une hypothèse. Attendu que les romans d’Annie Ernaux me laissent de marbre mais que les journaux m’intéressent, j’en ai déduit que peut-être il y avait chez elle, dans le geste d’écriture pure du diarisme, quelque chose susceptible de me toucher qu’elle détruisait ensuite dans le processus d’écriture.

Ce journal, au titre parfaitement adéquat, est celui de la période de sa passion pour S., qu’elle écrit alors qu’elle vit l’histoire qu’elle racontera plus tard dans Passion Simple, un roman qui m’avait moyennement plu car je l’avais trouvé trop sec s’agissant d’un texte sur la passion.

Hypothèse validée : j’ai énormément aimé ce texte tendu par la passion et le désir, traversé par la figure de l’attente et du ressassement, et la fin inéluctable car S., c’est écrit, finira par partir. Ici, l’histoire historique, le monde extérieur même, s’effacent, et les moments intimes, le mental qui s’emballe, les doutes et les espoirs, les rêves occupent tout l’espace — et l’écriture, même si elle ne fai[t] pas l’amour en écrivain. Chose curieuse d’ailleurs chez Ernaux : il semble (c’est ce qu’elle dit) que lorsqu’elle écrit un roman, elle abandonne son journal (moi j’ai besoin des deux), et que dans une période aussi intense émotionnellement, où le désir la traverse, elle ne peut plus rien écrire que son journal (alors que chez moi le désir est plutôt un carburant) et qu’elle a besoin d’un certain recul pour ensuite écrire. Et je trouve cela très intéressant, car cela me permet de comprendre ce qui me gêne dans ses romans : ce recul, la distance.

En somme, je me suis beaucoup retrouvée dans ce texte, qui saisit parfaitement la passion amoureuse, et je pense que finalement, tout le processus d’écriture d’Ernaux consiste à assécher ce qui était magnifique. Et que, dans ses romans, elle passe à côté de l’essentiel. La vie.

Se Perdre
Annie ERNAUX
Gallimard, 2001 (Folio, 2002)

Malena, c’est ton nom de Anne-Christine Tinel : le prix de la liberté

Pour se reconstruire, certaines personnes ont besoin de l’oubli. Quand la violence est telle qu’elle n’est plus gérable, le cerveau opère une sorte de mécanisme de sauvegarde pour se protéger. La mémoire du traumatisme se réfugie dans l’amygdale de l’hippocampe sans être encodée ni traitée, expose l’interne nimbé de la lumière du néon, elle peut rester comme ça toute une vie, piégée hors du temps, dans une sorte de boîte noire. Mais si un jour l’agression ancienne est réveillée par quelque signal, elle s’embrase à nouveau sans crier gare ; c’est d’une grande virulence pour le sujet dont le psychisme est submergé. Le changement politique aura ouvert brutalement des vannes verrouillées. Il est probable qu’elle se trouve engloutie dans les terreurs refoulées.

Malena a fui l’Argentine et la dictature en 1982. S’est construit une vie. En oubliant. Mais lorsqu’en 2003 le nouveau pouvoir entend rouvrir les dossiers et faire justice, c’est comme une bombe qui explose et son mari, Arnaud cherche à comprendre ce qui s’est passé, et quel secret elle porte en elle.

Une très belle histoire d’émancipation et de femmes, sur une période de l’histoire que je connaissais somme toute assez peu. Le roman alterne entre plusieurs temporalité, celle de la dictature et des femmes de la place de mai, celle de la fuite, et celle de l’après, avançant progressivement vers 2003. C’est comme un puzzle : celui que reconstitue Arnaud, celui de la souffrance de Malena, et petit à petit tout s’éclaire, et semble juste. A la fois sombre et lumineux, ce très beau récit empreint de poésie est une très très belle découverte !

Malena, c’est ton nom
Anne-Christine TINEL
Elyzad, 2022

Astrology for writers, de Corrine Kenner : écrire avec le zodiaque

Writers and astrologers have a lot in common. They’re both students of human behavior, with a fascination for discovering hidden motivations, secret fears, and boundless dreams. They’re natural observers who have knack for tuning in conflicting emotions, subconscious behavior, and mystery.
The langage of astrology is the langage of drama  — of conflict and resolution, courage and compassion, and life-changing growth and development. A lot of astrologers even describe the zodiac as a cosmic drama, and they point out that the planets move through the signs of the zodiac like players on a celestial stage.

Le mois dernier, je vous parlais de Tarot for writers, de la même autrice, et ma lecture active suivante a donc été son ouvrage sur l’astrologie  — les deux outils ayant en commun avec l’écriture de consister à raconter des histoires.

Ici, il s’agit de voir comment les concepts-clés de l’astrologie correspondent aux éléments organiques de la fiction : les planètes en seront les personnages, les signes l’histoire avec ses obstacles, ses conflits, ses thèmes, son symbolisme, le tout relié aux douze travaux d’Hercule (chaque signe représentant un travail) et bien sûr au voyage du héros, et les maisons le contexte, l’arrière-plan.

Encore une fois, il s’agit d’un excellent manuel, à la fois d’écriture et d’astrologie : le chapitre sur les planètes et les personnages, notamment, propose d’excellents déclencheurs et exercices d’atelier d’écriture, mais aussi de bonnes questions à se poser pour approfondir un personnage (je l’avais déjà fait avec François, du reste) ; ces questions peuvent aussi servir pour du journaling guidé à des fins d’introspection, et j’y ai trouvé beaucoup de matière pour nourrir le projet que j’ai autour de l’Invitation à un voyage astrologique, qui n’est plus disponible mais reviendra sous une autre forme.

Globalement, je n’ai pas appris grand chose au niveau astrologique, sauf sur les astéroïdes que je n’avais pas encore étudiés à part Chiron et Lilith (qui n’est pas un astéroïde mais un point théorique), et j’ai regretté qu’elle fasse si peu cas des angles, même l’ascendant, alors qu’ils sont essentiels dans ma pratique de l’astrologie. Néanmoins, il faut se souvenir qu’il s’agit d’une simple approche, avec un objectif créatif et non d’un cours d’astrologie, et dans cette perspective le but est parfaitement atteint : c’est clair, accessible (y compris d’un point de vue linguistique) et l’essentiel y est.

Astrology for Writers. Spark your creativity using the Zodiac.
Corrine KENNER
Llewellyn, 2013

La Force de la confiance, du Dr François le Doze : une thérapie pour s’unifier

L’approche IFS repose sur le postulat que la personne possède déjà tout ce qui lui est nécessaire, et que cette ressource  — le Self  — est intacte. Elle propose d’en rétablir l’accès comme préalable au traitement des blessures psychiques. Le dégagement de cet accès se fait par élimination des contraintes opérées par les parts amalgamées, quand celles-ci acceptent de faire confiance et de « se mettre de côté ». La programmation de nouveaux schémas comportementaux ou de pensée n’est pas induite, programmée : elle résulte du déchargement des fardeaux des parts blessées et de la nouvelle organisation du système qui en résulte, fondée sur une communication restaurée entre toutes les composantes de la personne et son self.

Ma lecture de cet essai part d’une erreur d’interprétation sur le titre : il était dans mes envies de lecture, recommandé je ne sais plus où, et quand je suis retombée dessus, je me suis fait confiance pour avoir cherché de quoi il s’agissait exactement et je l’ai commandé vu que, justement, comme je l’ai dit l’autre jour, je travaille sur la confiance. Or, je pense que je l’avais noté pour autre chose car ici il s’agit plutôt de confiance en soi que de confiance en les autres (vous allez me dire que ça paraît évident). Cela dit, cette lecture m’a intéressée.

L’idée de l’IFS (Internal Family System) est qu’il y a de multiples personnes en nous, des parts qui ne veulent pas aller dans la même direction, qui se chamaillent, parfois s’ignorent superbement. L’IFS vise donc à nous aider à les unifier, sous le commandement du Self qui serait comme le capitaine du bateau, mais sans refuser aux parts de prendre leur place. Il s’agit vraiment de retrouver son centre, autour duquel les différentes personnes en nous convergent, avec fluidité puisque le système est en constante évolution, et en prendre conscience est une richesse.

Il ne s’agit pas d’un ouvrage théorique, mais d’un récit assez personnel, où François le Doze nous fait part de ses expériences et de cas pratiques parmi ses clients. C’est très intéressant, et cette histoire de centre et de parts qui gravitent autour n’a pas été sans me faire penser à l’astrologie. J’ai aussi pensé à la métaphore du bateau dans la psychologie positive, sur laquelle j’ai construit toute l’Invitation à un voyage introspectif à laquelle je pourrais, à terme, ajouter un nouveau chapitre sur l’équipage, une fois que j’aurai trouvé comment rendre créative cette exploration de nos parts (sans doute via l’astrologie). Sachant qu’évidemment mon travail à moi n’est absolument pas thérapeutique.

Reste que je me suis heurtée à une interrogation. Je n’ai pas finement compris en quoi l’IFS était vraiment différente d’autres approches, notamment le travail sur les sous-personnalités. Surtout, il me semble tout de même que le Self est un concept jungien, et que l’IFS se présente comme une psychologie des profondeurs et que l’objectif de tout cela reste bien l’individuation, à savoir remettre le Self au centre et être aligné avec lui. Or, il n’est jamais fait mention de Jung : même si l’IFS s’en éloigne sur certains points, ce que je veux bien admettre, il me semble que cela aurait tout de même été bienvenu d’expliquer en quoi.

Mais globalement, j’ai trouvé cette lecture intéressante, et propice à susciter des questionnements sur soi. Et ça, j’aime.

La Force de la confiance. Une thérapie pour s’unifier.
Dr François LE DOZE
Odile Jacob, 2015

V13, d’Emmanuel Carrère : le rideau déchiré

La demi-heure sera peut-être une heure, les six mois sont en train de devenir un an, et je ne dois pas être seul aujourd’hui à me demander pourquoi je me prépare à passer un an de ma vie enfermé dans une salle d’audience géante avec un masque sur le visage, cinq jours par semaine, en me réveillant à l’aube pour mettre au propre mes notes de la veille avant qu’elles soient devenues illisibles — ce qui veut clairement dire ne penser à rien d’autre et n’avoir, pendant un an, plus de vie. Pourquoi ? Pourquoi m’infliger ça ? Pourquoi avoir proposé à L’Obs cette chronique au long cours ? Si j’étais avocat, ou n’importe quel acteur dans le grand appareil de la justice, bien sûr : je ferais mon métier. Pareil si j’étais journaliste. Mais écrivain à qui personne n’a rien demandé et qui, comme disent les psychanalystes, ne s’autorise que de son désir ? Drôle de désir.

Drôle d’idée, en effet, pour un écrivain, que de passer un an de sa vie à suivre un procès. Mais quel procès : celui des attentats du 13 novembre, celui que tout le monde attend et qui a quelque chose d’historique. Alors, c’est ce que fait Emmanuel Carrère : il suit le procès, jour après jour, et en fait une chronique hebdomadaire dans L’Obs, chroniques que nous retrouvons ici (parfois un peu augmentées) dans un volume que je n’ai lu que parce qu’Emmanuel Carrère en était l’auteur.

Alors, bien sûr, émotionnellement, c’est très dur, et j’ai beaucoup pleuré. C’est un ouvrage bouleversant. Mais, avant tout, profondément humain car Carrère sait poser les mots. Un grand écrivain, un des meilleurs, et il a ce sens de l’écriture, du détail qui fait sens, et cette grande intelligence qui lui permet des analyses passionnantes, des ponts. Une curiosité qui le pousse à creuser, à chercher, ce qui rend ce texte souvent, aussi, très instructif. Et cet humour sarcastique qui parfois fait comme un ballon d’oxygène.

Un ouvrage fort, très fort, qui permet de suivre le procès de l’intérieur, même s’il reste beaucoup de zones d’ombres, et que, fondamentalement, on ne peut pas comprendre.

V13. Chronique judiciaire
Emmanuel CARRERE
POL, 2022