Nue, de Catherine Bernstein : rassembler les morceaux

Quand je pense que je suis là, nue, alors que pendant tant d’années je n’arrivais même pas à me mettre en maillot de bain. 

J’avais déjà parlé de ce film il y a quelques années. Je l’ai revu récemment, et si à l’époque il m’avait beaucoup émue, il m’a cette fois totalement bouleversée, sans doute parce que depuis j’ai vieilli (j’ai eu quarante ans) et que l’histoire que raconte la narratrice, je la comprends enfin intimement : en 2013, je me battais contre mon corps. Aujourd’hui, je l’accepte beaucoup mieux.

Dans ce film, qui appartient à une série de courts-métrages interrogeant la représentation du corps, Catherine Bernstein se met totalement à nue, dans tous les sens du terme. Physiquement, émotionnellement. Mais avec malgré tout une grande pudeur. A sa fille qui tient la caméra, elle raconte l’histoire de ce corps qui l’a longtemps complexée : ses formes qu’elle jugeait trop prononcées à l’adolescence et qui selon elle ne pouvaient pas séduire. Ses sourcils. Ses dents. Son cou. Ses seins. Ses fesses. Son ventre, qui porte une cicatrice due à sa première grossesse. C’est d’abord un blason : le corps est éparpillé, en morceaux, comme un puzzle. Parce que c’est ainsi que les femmes se voient : en détails, comme dans un miroir grossissant. Et puis, il devient entier. Réunifié. Il devient un tout, grâce au regard amoureux d’un homme.

Le film est très personnel, et en même temps il atteint l’universel. Cette cartographie d’un corps imparfait et pourtant sublime, d’une délicatesse infinie, enveloppée de couleurs très douces, un peu floue, a une dimension cathartique : on en ressort heureux, car il dit tout de ce long chemin qu’est l’acceptation de soi, ce lâcher-prise sur l’apparence que permet un regard aimant et bienveillant. Notre corps porte notre histoire, il est unique, et celui qui nous aime ne peut que l’aimer aussi comme il est.

Ce film a reçu un accueil radicalement différent auprès des femmes et auprès des hommes. Les spectatrices ressortaient avec bonheur, avec énergie débordante à l’issue de la projection. Quel que soit leur âge, il n’était pas rare qu’elles se reconnaissent dans les propos du film. Les hommes semblaient plus émus, bouleversés. Je ne saurais dire pourquoi. Découvraient-ils ce qu’ils pouvaient donner à l’autre ? À l’être aimé ? Ce qui est clair, me concernant, c’est que c’est l’amour qui m’a aidée à me réparer, à faire de moi une seule et même personne, un tout. En tous les cas, je suis émerveillée à quel point Nue a su toucher des femmes et des hommes d’âges et d’horizons variés dit Catherine Bernstein. Et c’est l’évidence : c’est plus qu’un film à voir, c’est un film à revoir, non seulement pour en saisir toutes les nuances mais aussi parce que, j’en ai fait l’expérience, on n’en saisit pas les mêmes choses aux divers âges de la vie. Il est à montrer aux adolescentes et aux jeunes femmes, aussi, pour qu’elles comprennent que les corps parfaits montrés dans les publicités et les magazines ne sont nullement un idéal à atteindre.

Et ce message sublime : que l’amour nous permet d’être entier.

Nue
Catherine BERNSTEIN
Paris-Brest Productions/Arte, France, 2008

En partenariat avec KUB

La semaine sans complexe, sur une idée originale de Stephie

El Autor, de Manuel Martin Cuenca : l’écrivain et le réel

S’il faut des couilles pour être un écrivain, et bien les voilà, mes couilles !

Netflix le sait bien : les fils d’écrivains, c’est une de mes marottes. C’est pour cela que l’autre soir, l’algorithme m’a aimablement proposé ce film (oui, je considère l’algorithme comme un ami, qui me propose gentiment des choses dont il pense qu’elles vont me plaire).

Un aspirant écrivain, dont la femme a écrit un best-seller, est dans une impasse : il a beau suivre des ateliers d’écriture et assister à des Masterclass, il n’arrive à rien écrire de bon. Mais un jour il se rend compte que lorsqu’il écrivait des événements qui s’étaient réellement produits, on lui trouvait un certain talent. Il se met donc non seulement à espionner, mais carrément à manipuler les habitants de son immeuble…

Ce film sur l’écriture pose donc la question de l’inspiration, du réel et de la sincérité. Finalement, nous sommes tous de potentiels personnages (c’est l’objet d’un lapsus du personnage principal, qui au lieu de dire à sa gardienne et maîtresse qu’elle est une belle personne lui dit qu’elle est un beau personnage), et aucun auteur n’écrit à partir de rien, même lorsqu’il s’agit de fiction. Mais là il ne s’agit pas de simplement prendre des éléments du réel (plus ou moins d’éléments) et de les transformer par l’écriture : il s’agit de manipuler les gens de manipuler les gens, d’agir avec eux comme avec des personnages, de créer des situations et de voir comment ils réagissent, les observer, les enregistrer (au sens propre).

Il agit donc avec ses voisins comme un romancier avec ses personnages, ce qui fait du film à la fois un film sur un écrivain et une métaphore du travail de l’écrivain. Sauf que, comme on le sait, les personnages ne se laissent pas toujours faire, ils résistent à ce que l’on veut pour eux, et les gens non plus. Notre écrivain l’apprend à ses dépends.

Écrivain ? Pas sûr. Il enregistre la vie, la retranscrit telle quelle sur les pages au lieu de la transformer. Ce n’est pas seulement une question éthique, mais aussi esthétique : il n’a aucune vision, ce qu’il écrit n’est qu’une contrefaçon du réel, il ne sait pas faire du matériau brut quelque chose qui a du sens : le plomb reste plomb et ne devient pas or, le réel reste réel au lieu d’être déréalisé. Lâche et frustré, le personnage principal est en outre diablement antipathique.

J’ai pris beaucoup de plaisir à regarder ce film, vraiment. Mais une fois celui-ci terminé, je me suis demandé où voulait vraiment en venir le réalisateur, et je ne suis pas sûre d’avoir trouvé…

El Autor
Manuel MARTÍN CUENCA
2017

I feel pretty de Marc Silverstein : les pouvoirs magiques de la confiance en soi

Je me suis toujours demandé ce que ça faisait d’être incontestablement belle […] juste une fois. 

Je suis absolument convaincue que la confiance en soi fait des miracles, et que beaucoup de choses dans la vie sont fonction de notre attitude. Bon, de mon côté j’ai encore du boulot, mais j’étais curieuse de découvrir ce film, dont c’est justement le sujet.

Suite à un coup sur la tête à la salle de sport, Renée est persuadée que son rêve a été exaucé, et qu’un coup de baguette magique l’a rendue belle, grande fine et musclée. Elle se met alors à se comporter comme telle, et sa vie change…

L’idée de départ, donc, est très intéressante : montrer qu’avec une bonne dose de confiance en elle, Renée parvient à transformer sa vie amoureuse et sa vie professionnelle ; montrer aussi et dénoncer les diktats de la société et les regards méprisants quand on n’entre pas dans la norme, et inversement faire comprendre que la fille « incontestablement belle » peut aussi être malheureuse. Sauf que si ça fonctionne sur le papier, le film en lui-même se révèle d’une lenteur épouvantable à se mettre en place et reste poussif tout le long, et surtout, je l’ai trouvé extrêmement caricatural : Amy Schumer est loin d’être moche, elle est un peu boulotte mais pas au point d’être victime de grossophobie, que les vendeuses lui disent d’aller voir ailleurs pour les grandes tailles ou pire de faire pleurer un bébé (oui, il y a une scène au début où un bébé se met à pleurer parce que son apparence lui fait peur, j’imagine que c’est supposé être drôle mais ça ne m’a pas fait rire) ; alors bien sûr, c’est aussi l’idée, montrer que certaines femmes même jolies se sentent moches parce qu’elles ne correspondent pas aux canons en vigueur, mais pour ma part le fait qu’elle soit réellement jolie (un peu plus évidemment quand elle se considère comme telle et qu’elle prend soin de sa manière de s’habiller) fait passer le film à côté de son but. En outre, j’ai trouvé qu’elle devenait affreusement suffisante lorsqu’elle devenait une bombe, et c’est agaçant !

Bref, un film qui part sur une bonne intention, mais dont le résultat n’est pas à la hauteur : je me suis globalement ennuyée quand je n’ai pas été agacée (et pourtant je n’étais pas spécialement mal lunée ce soir-là).

I feel pretty
Marc SILVERSTEIN
2018

A tous les garçons que j’ai aimés, de Susan Johnson : on ne peut pas toujours fuir les sentiments

Les histoires d’amour, je préfère les vivre dans mon imagination. Dans la réalité, plus tu laisses les gens entrer dans ta vie et plus tu prends le risque de les voir ressortir. 

Des lettres d’amour, j’en ai écrit un certain nombre, dont récemment une de plus de 150000 mots ; seules deux ont été envoyées, dont une de manière anonyme quand j’étais adolescente. Autant dire que le pitch de ce film de l’été sur Netflix m’a directement murmuré à l’oreille.

Lara Jean est une adolescente rêveuse et romantique, qui vit dans les histoires d’amour qu’elle lit. Dans la réalité, effacée et timide, elle jamais vécu d’histoire d’amour et comme elle n’ose pas dire aux garçons ce qu’elle ressent, elle leur écrit des lettres qui ne sont pas destinées à être envoyées. Mais un jour, elles le sont.

Bien sûr, on pourra dire de ce film que c’est une bluette pour adolescents cousue de fil blanc et pas du tout réaliste, et on n’aura pas complètement tort. Reste qu’il m’a permis de passer un bon moment, et qu’il m’a surtout beaucoup touchée parce que, malgré tout, je me suis pas mal reconnue en Lara Jean — et pas seulement l’adolescente que j’ai été. Le film, en fait, traite d’un problème qui est celui de beaucoup de gens, y compris les adultes (surtout les adultes) : la peur de l’engagement et de l’attachement. La maman de Lara Jean est morte, et si elle préfère vivre les histoires d’amour dans son imagination, c’est qu’elle ne veut pas s’attacher aux gens de peur de les perdre ; elle fuit ses sentiments, parce qu’elle est terrorisée (mais bien sûr la force de l’amour va lui permettre de lâcher ses peurs et d’aller de l’avant, j’ai dit que c’était cousu de fil blanc). Alors bien sûr ça peut paraître assez simpliste dit comme ça, mais parfois le vrai est dans les choses les plus simples.

Donc un joli film, à la fois drôle (certaines situations sont cocasses) et émouvant, qui se laisse regarder avec plaisir (on se sent redevenu adolescent et ça ne fait pas de mal) et une boîte de mouchoir (cela dit, il m’a fait pleurer parce qu’il a appuyé sur le problème exact auquel je me heurtais ce soir-là, à savoir l’idée que peut-être les histoires d’amour c’est mieux de se contenter de les vivre en imagination, donc ce n’est pas forcément une référence).

A tous les garçons que j’ai aimés
Susan JOHNSON
D’après le roman de Jenny HAN
Netflix, 2018

Histoires sensuelles, de Zoya Akhtar, Karan Johar, Anurag Kashyap et Dibakar Banerjee : comment vivre sa féminité dans l’Inde d’aujourd’hui ?

Il y a quelques années, j’étais allée voir au cinéma Eros, un ensemble de trois courts-métrages réalisés par trois grands maîtres : Michelangelo Antonioni, Steven Soderbergh et Wong Kar Wai. Je n’ai jamais réussi à revoir ce film depuis (il n’est visiblement disponible sur aucune plateforme de VOD) mais c’est peu de dire qu’il m’a durablement marquée. Bref, l’autre jour, je suis tombée sur Netflix sur ce film, qui repose sur le même principe (et semble être la suite d’un autre, mais ce n’est pas grave) : quatre histoires qui explorent l’amour et la sexualité dans l’Inde moderne.

Dans le premier film, une jeune professeure mariée a une aventure avec l’un de ses élèves ; dans le deuxième, une employée de maison a une liaison avec un de ses clients, sur le point de se marier ; dans le troisième, un homme reçoit le coup de fil d’un de ses amis qui se plaint que sa femme le trompe — justement avec l’ami en question ; enfin, dans le dernier, un jeune couple se marie, et la femme est bien déçue de la manière dont son mari s’y prend au lit…

Si l’on peut déplorer une certaine lenteur parfois (mais je n’ai pas du tout l’habitude du cinéma indien), le fait est que ce film ne manque pas de soulever certaines questions intéressantes, à la fois inhérentes à la société indienne prise entre une certaine modernité et le poids des traditions (l’étanchéité des classes sociales notamment) et universelles : ce qui est bien et ce qui est mal, la monogamie et la fidélité (l’infidélité), et bien sûr le statut des femmes : ici il est question de liberté, d’explorer la vie, la sensualité, la féminité et la jouissance. J’avoue avoir, sur cette question, une petite préférence pour le dernier film, qui contient une scène assez drôle qu’on croirait presque issue d’un épisode de Sex and the city.

En tout cas, une très belle découverte !

Histoires sensuelles
Zoya AKHTAR, Karan JOHAR, Anurag KASHYAP et Dibakar BANERJEE
Netflix, 2018

Le Cercle littéraire de Guernesey, de Mike Newell

Le Cercle littéraire de Guernesey, de Mike NewelCela faisait une éternité que je n’étais pas allée au cinéma (et quand je dis une éternité pour une fois je ne donne pas dans l’hyperbole) pour diverses raisons dont une essentielle qui est que suite à un « accident » j’ai un gros problème avec les salles obscures et la luminosité des écrans qui ont tendance à me déclencher des migraines. Mais bref, suite à l’invitation d’une amie, j’ai été prise de l’impulsion subite d’aller voir avec elle cette adaptation d’un roman que j’avais aimé, même si je me suis rendu compte que je n’en gardais qu’un souvenir très vague.

Alors que Londres se remet à peine des bombardements subis pendant le blitz, Juliet Ashton, une jeune écrivaine dont le dernier livre jouit d’un certain succès, est chargée d’un article sur la lecture. Au même moment, elle reçoit de Guernesey la lettre d’un fermier, Dawsey Adams, qui a trouvé son adresse dans un vieux livre qui lui avait appartenu. Dans sa lettre, Dawsey parle du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates de Guernesey, créé suite à un incident avec les troupes allemandes, et qui est devenu une institution. Il n’en faut pas plus à Juliet pour monter dans le premier bateau voir sur place de quoi il retourne…

Alors ce n’est clairement pas le film du siècle, et il souffre de quelques longueurs. Mais il permet néanmoins de passer un bon moment entre le sourire et les larmes, oscillant de la romance historique (Mike Newel est le réalisateur de Quatre mariages et un enterrementquand même) au drame, avec notamment une belle reconstitution de l’occupation allemande des îles anglo-normandes. Bref, un film qui a du charme, et propose en prime des vues à couper le souffle qui donnent juste envie d’aller s’isoler à Guernesey pour écrire.

Bonus : je n’ai pas eu de migraine post-séance, ce qui veut donc dire qu’en respectant certaines règles (et nonobstant le prix des places de cinéma, auquel je pense que je ne me ferai jamais), je pourrai, de temps en temps, à nouveau aller au cinéma !

Le Cercle littéraire de Guernesey
Mike NEWELL
2018

Le mois anglais

L’avis de Géraldine

Je ne suis pas un homme facile, d’Eléonore Pourriat

Je ne suis pas un homme facile, d'Eléonore PourriatSorti sur Netflix vendredi dernier, ce film n’a pu que susciter mon intérêt.

Damien, un Don Juan un macho, se retrouve propulsé dans une réalité parallèle suite à une rencontre violente avec un réverbère alors qu’il regardait passer deux jolies filles. Dans ce monde, les schémas sont inversés : les femmes commandent et les hommes obéissent, ce sont elles qui sifflent leurs proies dans la rue et leur sautent dessus sauvagement, elles sont dures, froides et insensibles, enchaînent les conquêtes quand eux sont désespérément à la recherche de l’amour.

L’ensemble est assez drôle et la découverte par Damien de ce « monde à l’envers » suscite bien des éclats de rire, mais aussi, bien sûr, une prise de conscience de ce sexisme ordinaire et quotidien un peu empoisonnant : en inversant les stéréotypes de genre, on les met au jour, on les pointe. Mais le problème justement est là : le tout manque un peu de subtilité, et même en les inversant, on reste dans les stéréotypes. J’imagine que c’est voulu, mais le fait est qu’au final, si j’ai ri, j’ai également été profondément mise mal à l’aise, car au bout du compte, on ne combat pas ces stéréotypes : les femmes, en gros, deviennent des hommes et elles adoptent les comportements qu’on les accuse d’avoir, infidélité et sexualité agressive. Le monde qui nous est montré devient alors cauchemardesque, pire même que le vrai qui est tout de même un peu plus subtil, en réalité : certes il existe des hommes abominables, mais il en existe aussi qui ne sautent pas sur tout ce qui bouge et qui sont sensibles, ce que je n’ai guère vu chez les femmes dans l’autre monde. Pire, ce film m’a un peu angoissée, et je me suis dit que quitte à rester dans les stéréotypes, et bien je préférais les nôtres, et que pour rien au monde je ne voudrais vivre dans cet univers inversé où les femmes ont le pouvoir mais ont perdu quelque chose d’essentiel. Bref, je pense que ce film a loupé sa cible avec moi : bien sûr, il pointe des réalités indéniable, mais appuie beaucoup trop le trait pour susciter une véritable réflexion, d’autant que la fin m’a laissée perplexe.

Bref, une bonne idée à la base, mais qui aurait mérité d’être traitée avec un peu plus de doigté.

A noter que ce film a pour origine un court-métrage qu’Eléanore Pourriat avait réalisé en 2010, Majorité opprimée, et qui reposait sur le même principe d’inversion :

Je ne suis pas un homme facile
Eléanore POURRIAT
2018