Le dernier Américain, d’Elizabeth Gilbert : la vie sauvage

Les romans d’apprentissage européens racontent en général le départ d’un provincial pour la ville où il se métamorphose en gentleman raffiné, alors que, dans la tradition américaine, c’est tout le contraire. Le jeune Américain type devient un homme (et non un gentleman, appréciez la nuance) en quittant la civilisation pour aller vivre dans la nature où il renonce à ses bonnes manières en apprenant à ne plus compter que sur lui-même.

Je poursuis ma découverte des œuvres d’Elizabeth Gilbert avec ce texte qui n’est pas un roman, mais une biographie/enquête d’un homme assez curieux, Eustace Conway, qui a choisi une vie dans les bois, loin de la civilisation.

Elle nous entraîne donc à la découverte (au plus près, puisqu’il s’agit d’un de ses amis) de ce drôle de phénomène au mode de vie particulier, persuadé que son destin est de convertir les autres à son utopie. Pas tous les autres, mais en tout cas, quelques uns.

Si je comprends l’intérêt que peut susciter une telle personnalité complexe, je ne l’ai pour ma part pas du tout apprécié, et dans la vraie vie, je lui aurais probablement donné des coups. Ce n’est donc pas le personnage qui m’a fait apprécier ce livre, mais bien, encore une fois, l’écriture d’Elizabeth Gilbert, sa plume vive et humoristique, et ses interventions directes assez savoureuses. J’ai aussi beaucoup apprécié la manière dont elle questionne le mythe américain des grands espaces, le retour à la nature, les pionniers et les cow-boys, l’histoire des Etats-Unis et les utopies : j’ai appris plein de choses, et, ça, j’aime.

Une lecture qui ne m’a donc pas complètement enchantée à cause du personnage d’Eustace Conway que j’ai trouvé imbuvable, mais qui s’est avérée néanmoins agréable et enrichissante !

Le Dernier Américain
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie Boudewyn
Calmann-Lévy, 2009 (Livre de Poche, 2014)

Mina Loy, éperdument de Mathieu Terence : une femme libre

Elle a plongé dans les rapides de l’existence. Elle a évité les contre-courants. Elle a été étonnée que les morts s’en tiennent là, et c’est parce qu’ils en voulaient plus qu’elle a aimé les génies. Elle a éprouvé une délicieuse pitié pour le néant. Elle va mourir sans rien dire d’autre que des poèmes.

Il y a quelque temps, sur Twitter, je suis tombée sur une photo de Mina Loy, dont je n’avais jamais entendu parler. Ce fut comme un choc. Ses photos dégagent quelque chose de puissant qui m’a littéralement… envoûtée. Un coup de foudre.

Je me suis immédiatement mise en quête d’elle, j’ai lu un peu sur sa vie, et j’ai eu envie d’aller plus loin. Je suis tombée sur cette biographie romancée.

Née dans le monde victorien de parents mal assortis, Mina apprend très tôt à se réfugier dans son imaginaire, où elle trouve la liberté qu’on lui refuse ailleurs. Elle apprend le dessin, fait une école d’art, d’abord à Londres puis part à Vienne… et prend son envol !

Quelle femme fascinante. Mina Loy a consacré toute sa vie à l’art, la peinture et la poésie, et à l’amour, fréquentant toutes les grandes figures artistiques de l’entre-deux guerres, et son grand amour, Arthur Cravan. Dans ce récit poétique, tissé de ses vers, elle apparaît comme une femme libre, dans sa vie comme dans ses écrits, qui font un peu scandale car elle y aborde la sexualité, l’érotisme. Djuna Barnes écrit d’elle qu’elle est celle qui « persiste à penser que la vie est intéressante parce qu’il y a deux sexes différents sur terre ».

Le récit est parfois un peu trop distancé, mais cela reste une lecture qui m’a émerveillée, et j’ai envie d’en découvrir encore plus sur elle.

Mina Loy, éperdument
Mathieu TERENCE
Grasset, 2017

Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées de Carl Gustav Jung : mémoires d’une âme

Au fond, ne me semblent dignes d’être racontés que les événements de ma vie par lesquels le monde éternel a fait irruption dans le monde éphémère. C’est pourquoi je parle surtout des expériences intérieures. Parmi elles je range mes rêves et mes imaginations qui constituèrent de ce fait la matière originelle de mon travail scientifique ; ils ont été comme un basalte ardent et liquide à partir duquel s’est cristallisée la roche qu’il m’a fallu tailler.

A force de travailler sur Jung, de lire des livres sur lui et de lui, des articles, j’ai eu envie de me plonger dans ce qui n’est peut-être pas son œuvre essentielle, mais est pourtant capitale pour comprendre tout le reste : son autobiographie, écrite avec l’aide d’Aniéla Jaffé.

Il s’agit d’une autobiographie centrée non sur les événements extérieurs, mais sur la vie intérieure, ce qui en fait les « mémoires d’une âme ». Les premiers chapitres sont chronologiques : l’enfance, les années de collège puis d’études, l’activité psychiatrique. La suite est plus thématique : Freud, la confrontation avec l’inconscient, la genèse de l’œuvre, la tour, les voyages, les visions, une réflexion sur la vie après la mort, avant de terminer sur des pensées tardives et une rétrospectives. Le texte est complété d’un appendice, comportant lettres, portraits et autres textes éclairants, et d’un glossaire très pratique.

J’ai mis deux mois à lire ce texte, ce qui n’est pas du tout dans mes habitudes, mais il est d’une telle richesse et d’une telle densité qu’on ne peut pas le lire comme un roman : je me suis souvent arrêtée pour réfléchir ou creuser un point ou un autre. Le fait est que ce texte est absolument fondamental pour comprendre la pensée jungiene, puisqu’elle s’élabore sur ses propres expériences depuis l’enfance.

Le personnage lui-même est fascinant : « isolé dans sa singularité » depuis l’enfance (et cette lecture m’a finie de convaincre sur l’hypothèse de Frédéric Lenoir que Jung était haut potentiel), il a l’impression que personne ne le comprend, et d’être clivé entre deux personnalités, l’une ayant la charge de sa vie extérieure, l’autre de sa vie intérieure. Tout l’intéresse, tout le nourrit (alchimie, tao, astrologie… mais curieusement pas le Tarot, en tout cas pas consciemment même si je trouve que le chapitre « La Tour » tourne autour des arcanes majeurs), il établit des liens entre des choses disparates, et évidemment les rêves ont une importance capitale dans sa vie.

Bref : une lecture parfois complexe mais nourrissante et vivifiante, et que je conseille vraiment à ceux qui ont envie de découvrir plus avant Jung !

Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées
Carl Gustav JUNG
Recueillis et publiés par Aniéla Jaffé
Traduit de l’allemand par le Dr Roland Cahen et Yves Le Lay avec la collaboration de Salomé Bruckhardt
Gallimard, 1966-1973 (Folio 1991)

Le Miracle Spinoza, de Frédéric Lenoir : éthique de la joie

Convaincu que la raison est capable d’appréhender les mécanismes qui nous déterminent, Spinoza propose une voie de libération fondée sur une observation minutieuse de nous-mêmes, de nos passions, de nos émotions, de nos désirs, de notre constitution physique qui, seule, nous rendra libre.

Je n’ai pas beaucoup attendu : après sa biographie intellectuelle de Jung, je me suis intéressée à l’ouvrage que propose Frédéric Lenoir sur Spinoza, un philosophe qui titille ma curiosité depuis quelque temps.

Spinoza : sa vie et sa pensée, expliquée avec beaucoup de pédagogie.

J’ai à nouveau aimé cet ouvrage que j’ai trouvé passionnant sur un philosophe dont la pensée est très moderne : précurseur des Lumières, Spinoza met la raison au centre de son système, étrille les dogmes religieux (reste le mystère de ses propres croyances : était-il athée ou non, le débat reste ouvert) et propose une éthique de la joie. Beaucoup d’éléments m’ont donc enchantée dans cette découverte. Reste que c’est une pensée assez coriace, et difficile, et que même si Frédéric Lenoir est très clair et pédagogue, certains passages m’ont laissée dubitative, et j’en ai conclu que si le fond de sa pensée me plaisait beaucoup, la forme, très logico-mathématique, n’était pas pour moi. Ce n’est pas grave : cet ouvrage est une excellente introduction, et cela ira très bien !

Le Miracle Spinoza.
Frédéric LENOIR
Fayard, 2017 (Livre de Poche, 2019)

Jung, un voyage vers soi de Frédéric Lenoir : une vie

Je suis pourtant convaincu que son œuvre visionnaire constitue l’une des plus grandes révolutions de la pensée humaine et que son importance va bien au-delà du terreau dans lequel elle a germé : la psychologie des profondeurs. A travers les grands concepts qu’il a élaborés — la synchronicité, les complexes, l’inconscient collectif, les archétypes, les types psychologiques, l’anima et l’animus, l’ombre, la persona, le processus d’individuation — , Jung apporte un regard sur l’être humain et son rapport au monde qui non seulement bouleverse les connaissances psychologiques, mais sollicite aussi la philosophie, l’anthropologie, la physique, les sciences de l’éducation, la théologie, l’histoire des mythes et des croyances.

Je ne suis pas toujours très fan des livres de Frédéric Lenoir ; par contre, je suis nourrie de Jung (plus encore même que ce que je croyais avant d’ouvrir ce livre), et j’ai été frappée par la synchronicité (concept jungien) de le trouver sous mon nez au moment même de la création du Voyage Poétique, qui est aussi un voyage vers soi. Et au fil de la lecture, c’est une émeute de synchronicités qui m’ont assaillie.

Ici, Frédéric Lenoir nous propose une « biographie intellectuelle » de Jung, dans laquelle il mêle (et démêle) ses grandes idées et découvertes au récit de sa vie. Mais surtout ses idées et découvertes, et c’est bien, soyons clair, ce qui est le plus intéressant.

Et cet ouvrage se révèle une excellente et passionnante introduction à la pensée jungienne, très claire et pédagogique : Lenoir parvient à trouver le moyen de « schématiser » (c’est positif ici, et pas du tout réducteur) une pensée en arborescence et même rhizomatique (il émet d’ailleurs l’hypothèse que Jung était Haut Potentiel, ce qui me semble assez probable en effet), ce qui permet de la saisir beaucoup plus aisément. Bref, cet ouvrage m’a donné beaucoup d’idées et de pistes à creuser pour mes propres recherches, et je le conseille à tous ceux qui ont envie de mieux comprendre en quoi Jung a totalement révolutionné la psychologie, mais aussi la spiritualité, en inventant au passage le « développement personnel » dans sa dimension positive.

Quant à moi, outre mon travail d’approfondissement, je pense que je lirai très bientôt l’ouvrage que Frédéric Lenoir a consacré à Spinoza, un autre philosophe qui m’intéresse beaucoup.

7 femmes, de Lydie Salvayre : l’écriture, la vie

Sept folles.
Pour qui vivre ne suffit pas. Manger, dormir et coudre des boutons, serait-ce là toute la vie ? se demandent-elles.
Qui suivent aveuglément un appel. Mais de qui, mais de quoi ? s’interroge Woolf.
Sept allumées pour qui écrire est toute la vie. (« Tout, l’écriture exceptée, n’est rien », déclare Tsvetaeva, la plus extrême de toutes.) Si bien que leur existence perd toute assise lorsque, pour des motifs divers, elles ne peuvent s’y vouer.

Sept insensées qui, contre toute sagesse et contre toute raison, disent non à la meute des « loups régents », qu’ils soient politiques, littéraires, ou les deux,
et qui l’écrivent à leur façon.

J’ai trouvé ce volume dans une boîte à livres. Vous imaginez bien que je n’ai pas trop hésité à le prendre. Je n’ai même pas résisté du tout, vu le sujet : les femmes et l’écriture.

Il s’agit donc de sept portraits de femmes pour qui vivre et écrire, c’est la même chose : Emily Brontë, Djuna Barnes, Sylvia Plath, Colette, Marina Tsvetaeva, Virginia Woolf, Ingeborg Bachmann.

Un ouvrage nourrissant et inspirant, même si ces destins sont finalement assez tristes : des femmes qui ont du mal à trouver leur place dans un monde étriqué, qui veut les mettre dans des cases dont elles débordent. Des femmes pour qui l’écriture est vitale, essentielle, un élan qu’on ne peut pas contrôler. Des Impératrices. Bien sûr elles m’ont diversement intéressée, j’en ai totalement découvert certaines alors que d’autres me touchent toujours autant, Virginia Woolf, Colette. Quant à Sylvia Plath, son histoire me bouleverse autant que l’idée de me frotter à ses œuvres me terrifie, mais il est possible que le moment soit venu.

Un ouvrage très intéressant donc, si vous tombez dessus, n’hésitez pas !

7 femmes
Lydie SALVAYRE
Perrin, 2013

L’homme qui tremble, de Lionel Duroy : vulnérabilité

Qui je suis, moi, Lionel Duroy ? C’est la question à laquelle je dois maintenant répondre, en effet, après tous ces livres qui ont révélé certains aspects de ma personne mais n’ont surement pas tout dit de ma pauvreté et de mes attentes.

Lionel Duroy s’est, au fil des années, installé dans le Panthéon des auteurs dont je ne manque aucun livre. Parce que j’aime le regard qu’il pose sur la vie et sur l’écriture. Cette fois failli passer à côté, changement d’éditeur oblige (ou plutôt il a suivi son éditeur dans sa nouvelle aventure). Mais quand vous devez lire un livre, il trouve toujours son chemin jusqu’à vous…

Dans ce texte, l’auteur abandonne le masque de l’autofiction, ne se cache plus derrière ses avatars Paul et Augustin, et revient sur sa vie sous la forme d’un autoportrait, d’une confession où il nous livre ce qui est finalement l’envers de ses romans, avec authenticité et vulnérabilité.

Ce n’est pas un livre pour découvrir Duroy, j’avertis d’emblée parce que j’ai vu des commentaires négatifs du style « c’était mon premier et oulàlà je suis déçu » : non, c’est un livre pour ceux qui connaissent son œuvre un minimum ( je n’ai pas tout lu, pour ma part), afin de pouvoir tirer les fils. Et pour ceux-là, quel cadeau : authentique et vulnérable, Duroy se livre tel qu’il est, avec toutes ses faiblesses, ses manques, ses erreurs, il confie avec sincérité ses expériences de dépression, sa peur des femmes, et finalement, l’écriture comme seul moyen de vivre, de transmuter le réel. Parce qu’on croyait que Duroy se livrait dans ses romans, ce qui lui a valu des ennuis, alors qu’il nous montre ici à quel point le réel n’est qu’une matière première dont il s’empare pour comprendre qui il est : le roman nous permet de vivre ce que nous avons raté, de multiplier les vies pour nous consoler de la nôtre, oui, c’est entendu, mais encore faut-il pour cela que nous demeurions fidèles à ce que nous sommes, sinon le texte ne sera qu’une affabulation stérile. Duroy ne peut pas vivre sans l’écriture, il en a un besoin vital, quitte à défendre sa solitude à tout prix, y compris contre ceux qui l’aiment (et qu’il aime), et qui ont toujours l’impression qu’il est absent.

Et pourtant, l’amour est là, comme toujours, car quoi d’autre ? C’est le sujet essentiel, l’amour, le couple, le désir. Le sujet essentiel parce que le plus difficile, ce qui échappe. Puisque l’autre nous échappe toujours : la personne aimée n’existe que pour nous, parce que nous inventons toujours une part de ceux que nous aimons, et pour un écrivain, c’est aimer encore plus que d’écrire l’autre. Parce que l’écrire nous révèle aussi la manière dont on l’aime. Et ça, c’est magnifique.

Il s’agit donc là d’un très très beau texte, qui m’a beaucoup nourrie sur certains sujets. Si vous aimez Duroy, allez-y, mais si vous ne l’avez jamais lu, par pitié ne commencez pas par celui-là, vous seriez certainement déçu, et ça serait dommage.

L’homme qui tremble
Lionel DUROY
Miallet/Barrault, 2021