Soeurs de sable, de Stéphane Héaume : l’ombre du passé

Une nuit sous-marine avait éteint les feux des palais de Portfou. Il ne restait qu’un essaim de lumières accroché aux fenêtres lointaines de la station, plus haut, dans la montagne. La baie n’embrassait plus que des ombres sages, voiliers au mouillage, digue déserte, le croissant de la plage, au loin, enfoui sous la lame noire de l’eau. Et tout était noir autour d’eux, noir et lisse, calme. Rien ne pouvait révéler la présence de leur barque, barque lourde, si lourde au large du cap de la Lanterne. Minuscule, perdue dans cette mer sans garde-corps. Portfou leur semblait une crique vacillante, une luciole, là-bas. Vision fragile. Nuit fragile malgré la chaleur qui n’avait pas diminué — il faudrait attendre l’aube. Cela leur paraissait une éternité. Dans le clapotis complice, la barque avançait, lente. Pas de moteur.

1958 : Rose, écrivaine dont les romans n’ont plus le succès d’avant, peine à réparer l’hôtel dont elle a hérité dans la station balnéaire de Portfou, et sombre petit à petit. 2018 : Amelia se lie d’amitié avec son voisin, un vieil homme mystérieux, et après avoir enquêté sur son identité et son passé, elle décide de lui faire la surprise de l’emmener à Portfou…

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman à l’écriture très sensuelle et poétique. L’histoire, pleine de mystères, est très prenante, et l’ambiance qui y règne sera parfaite pour une lecture estivale. Personnellement cela m’a donné très envie de mer (et de Grèce : Portfou n’existe pas et est un mélange de plusieurs lieux je pense, mais je n’ai cessé de rêver que c’était en Grèce), mais il faut dire qu’il n’en fallait pas beaucoup !

Sœurs de sable
Stéphane HEAUME
Rivages, 2021

La Dame d’argile, de Christiana Moreau : la sans pareille

Et le grand jour était arrivé. Ce moment décisif où tout va basculer, l’instant où l’on ne peut plus revenir en arrière, la seconde qui changera la vie.

L’autre jour, j’étais plongée dans les énergies de la Renaissance, de Botticelli et de sa naissance de Vénus, lorsque j’ai reçu ce roman de Christiana Moreau, dont une partie se déroule à cette époque, et où on croise d’ailleurs Botticelli et surtout son modèle. C’était un signe, et comme en plus j’avais vivement apprécié les deux premiers romans de l’auteure, La Sonate oubliée et Cachemire rouge j’étais en joie de m’y plonger immédiatement.

Ce roman nous fait voyager à travers le destin de quatre femmes à un tournant de leur vie, liées à travers les siècles par une statue. Sabrina, conservatrice au Musée des Beaux-Arts de Bruxelles, vient de la découvrir dans les affaires de sa grand-mère qui vient de décéder. Angela, la grand-mère, l’a emportée avec elle en quittant son Italie natale pour rejoindre son mari en Belgique : bien précieux, elle se transmet dans la lignée maternelle depuis des génération. Costanza, durant le quattrocento, fille d’un artisan potier, a pris tous les risques pour devenir sculptrice. Quant à Simonetta Vespucci, elle est devenue, grâce à sa beauté, le modèle de nombre d’artistes florentais, dont Botticelli.

On retrouve dans ce roman ce qui constitue de toute évidence les thèmes de prédilection de Christiana Moreau : l’art, l’Italie, et surtout les destins de femmes qui osent prendre des risques pour assumer pleinement leurs destinées, et qui se tissent les uns avec les autres. C’est un très beau roman, à l’écriture une nouvelle fois très sensuelle, que j’ai peut-être trouvé par moment un peu trop didactique, lorsque les personnages se font mutuellement part de leurs connaissances sur un sujet, ce qui est passionnant en soi mais manque de naturel, je trouve cela plus fluide lorsque ces discours sont pris en charge par le narrateur, mais c’est vraiment très personnel et cela n’a absolument pas abîmé mon vif plaisir à me plonger dans ces histoires de femmes admirables, l’histoire de l’art au quattrocento, et visiter Florence à toutes les époques à travers leurs yeux. Bon, le défaut principal est de donner envie d’aller à Florence, qui est bien sûr dans ma top liste, pour le jour où je pourrai voyager, et surtout voyager hors des périodes touristiques.

La Dame d’argile
Christiana MOREAU
Préludes, 2021

S’aimer, malgré tout de Nicole Bordeleau : histoire d’une renaissance

Quand vous sentez que votre existence tourne à vide, que plus rien ne semble la remplir, que les plaisirs n’on plus aucun goût, que vos rêves ne vous émerveillent plus, que les promesses de succès ne vous motivent plus, comment faire pour continuer ? Quand vous savez qu’aujourd’hui ressemblera à hier et que demain sera une pâle copie d’aujourd’hui, où trouvez-vous la force d’avancer ? Quand la routine vous étouffe comme un corset de fer, qu’est-ce qui pourrait vous inspirer le courage de vous en libérer ? Elle s’était souvent posé ces questions, mais s’en prendre le temps d’en chercher les réponses.

Nicole Bordeleau est bien connue dans le milieu du développement personnel et de la spiritualité : auteure, conférencière et chroniqueuse, elle enseigne le yoga et la méditation, travaille sur ce qui nous empêche d’être nous-même et de nous épanouir, comment réinventer sa vie, et à publié sur ces sujets plusieurs livres. Mais jusqu’ici, pas de roman. S’aimer, malgré tout est son premier, et il fait un bien fou !

Sur le papier, Edith a une vie de rêve. Mais pour elle cette vie est un cauchemar : elle se sent morte, déconnectée d’elle-même, vide. Sans savoir d’où sa vient. Elle boit, trop. Et refuse de se poser les bonnes questions. Lorsqu’elle perd son prestigieux poste, elle se voit obligée de faire face à ce qui l’entrave, et la réponse pourrait bien se trouver dans les carnets de son père…

Le thème est classique : un personnage qui vit une vie qui n’est pas la sienne, qui a honte d’être soi, de montrer sa vulnérabilité. Et qui, surtout, ne sait pas comment mettre fin à sa souffrance, à part en buvant plus que de raison afin d’endormir le mental qui tourne en boucle, et la souffrance. Mais ça ne fonctionne pas, bien sûr : ce qu’il faut, c’est faire le ménage dans le passé. Dans les blessures transgénérationnelles qui empêchent d’être soi, à cause de loyautés dont on n’a même pas conscience. Thème classique, mais le traitement ne l’est pas tant que ça, et surtout, si ce thème est autant traité, c’est qu’il s’agit d’un problème qui touche beaucoup de monde. Ce qui circule dans nos veines, transmis par nos ancêtres : peurs, échecs, hontes, déceptions, trahisons, limitations. Des schémas que l’on reproduit malgré soi, alors qu’ils ne nous appartiennent pas. Comment, alors, devenir pleinement soi ? Il n’y a pas de réponse unique, les chemins sont multiples et personnels, mais ce roman et la trajectoire d’Edith permettent de se poser les questions. Des questions que je me pose beaucoup en ce moment !

Un roman très intéressant et bien mené, assez émouvant, qui permet de réfléchir à ce qu’on veut de la vie !

S’aimer, malgré tout
Nicole BORDELEAU
Flammarion, 2021

Les Vies liées, de Catherine Balance : le lien invisible

On est influencé par son passé et sa lignée, c’est sûr, mais pour moi, rien n’est figé ni déterminé. De grandes lignes sont plus ou moins dessinées pour chaque être et nous pouvons modifier le cours de ce tracé. Nous restons libres de décider. Seulement pour y arriver, il faut quand même faire un travail. […] En nettoyant le traumatisme à l’origine. Et là, on n’aura plus besoin de porter ces mémoires.

J’avais beaucoup aimé le premier roman de Catherine Balance, Une autre voix que la mienne. Et puis ça en était resté là, sans que je m’intéresse davantage à son travail. Et puis, voilà ce qui s’est passé récemment : pour mon projet, j’ai étudié Le voyage du héros, qu’elle avait co-traduit. Elle est tombée sur mon article, m’a remerciée, et m’a proposé de m’envoyer deux ouvrages qui venaient de sortir, celui de Robert Dilts sur La magie du langage qu’elle avait également co-traduit, son petit livre pour développer son intuition, et m’a aussi offert de m’envoyer ce roman, son deuxième, à sa sortie. Et l’autre jour, dans Il n’est jamais trop tard pour éclore, je suis tombée sur une référence à un stage animé par Catherine. J’ai trouvé que ça commençait à faire beaucoup, et je me suis dit que ce roman avait certainement quelque chose à me dire. Et je ne me trompais pas.

Dans ce roman, nous retrouvons Maude, le personnage principal de Une autre voix que la mienne. Elle travaille sa médiumnité récemment découverte avec Josette, et elles décident toutes les deux de se rendre quelque temps à Bali. A l’aéroport, peu avant d’embarquer, elles font la connaissance d’Emilie, et immédiatement, entre elle et Maude un lien fort se crée. On leur dit qu’elles sont liées par des vies passées en commun, mais c’est peut-être plus que ça, et lorsqu’Emilie disparaît Maude sent qu’elle est la seule à pouvoir l’aider.

J’ai dévoré ce roman, qui aborde des sujets qui me passionnent : la médiumnité, les liens karmiques, l’énergie, l’intuition, c’est encore une fois un roman très « cauwelaertien » qui, à travers une histoire originale, nous ouvre à de nouvelles perspectives et nous pousse à nous interroger sur ce que nous ne comprenons pas. Mais il y a bien plus : déjà, certaines références au roman précédent (il n’y a néanmoins pas besoin de l’avoir lu pour lire celui-ci) m’ont fait l’effet de petites bombes à retardement : je me suis rendu compte qu’à l’époque déjà, je recevais des informations qui allaient m’être utiles, mais je ne les voyais pas. Mais surtout, comme je le disais plus haut, je sentais que ce roman avait un message pour moi, et le fait est qu’il m’a apporté la clé qui je pense me manquait depuis toujours. Sous la forme d’un choc, on ne va pas se mentir, mais salutaire. Et ça, j’en parlerai demain.

Les vies liées
Catherine BALANCE
Librinova, 2021

Les embrouillaminis, de Pierre Raufast : les chemins qui bifurquent

Le concept de vies parallèles me désespère. Si je devais avoir deux vies, j’espère bien qu’elles ne seraient jamais parallèles ! Quel ennui ! Quel manque de fantaisie ! J’aimerais que mes multiples vies se croisent et s’entrecroisent, explorent des recoins différents, s’enchevêtrent et se terminent dans des univers opposés.

Nous nous sommes tous posé une fois la question : qu’est-ce qui se serait passé si j’avais fait tel choix plutôt que tel autre ? Comment serait ma vie ? Complètement différente, ou semblable ? Bien sûr cette question vertigineuse des choix, des chemins qui bifurquent et des réalités alternatives est un sujet de choix pour la littérature, je pense notamment au prodigieux 4, 3, 2, 1 de Paul Auster. Pierre Raufast s’en empare également avec une manière bien à lui dans son dernier roman, qui porte bien son titre.

Nous retrouvons avec plaisir (moi en tout cas tant elle est chère à mon cœur) la vallée de Chantebrie, où nous faisons la connaissance de Lorenzo, le narrateur. Ce qui va lui arriver maintenant ne dépend plus que de vous et de vos choix. A moins que tout ne soit déjà décidé.

Un livre dont on est le héros ? Un peu, mais je vous conseille de faire un plan si vous ne voulez pas être perdu, parce qu’effectivement, des embrouillaminis, il y en a, car ce roman à l’architecture quantique n’est ni plus ni moins qu’une réflexion sur la vie, les détours du destin et les choix. En sont-ils vraiment ? Parfois oui, le destin bifurque, mais pas toujours pour aller très loin. Parfois non, ça ne change rien. Il y a certaines rencontres qu’on doit faire, certaines expériences aussi, quel que soit le chemin pris. Par contre, contrairement à ce qui se passe dans la vie, on a parfois la possibilité de revenir au point de départ, faire d’autres choix, explorer d’autres chemins.

C’est aussi une réflexion sur l’écriture et les histoires, les choix que l’on ne fait pas pour son personnage : que deviennent alors toutes ces histoires ? Ici, l’écrivain né sous le signe de la Balance, et donc incapable de faire des choix, a voulu toutes les écrire…

Et au détour d’une page, quelques surprises… et pour moi, beaucoup de synchronicités dans ce roman !

Roman après roman (et d’ailleurs on note ici et là des clins d’œil aux précédents), Pierre Raufast construit une œuvre dans laquelle il interroge les structures narratives, qui chez lui ne sont jamais simples. Ce prodigieux et vertigineux roman apporte une pierre de plus à cet édifice, et je l’ai adoré !

Les embrouillaminis
Pierre RAUFAST
Aux forges de Vulcain, 2021

La Sirène, le Marchand et la Courtisane, de Imogen Hermes Gowar : cabinet de curiosité

Et puisque l’amour entrave le jugement et l’expérience même chez les esprits les plus sages, que espoir y a-t-il pour le reste d’entre nous ?

Quel drôle de titre. Il me fait penser à Lautréamont, et à cette rencontre fortuite entre un parapluie et une machine à coudre sur une table de dissection qui crée le beau. Et c’est exactement ce qui se passe dans ce roman.

Londres, 1785 : Mr Hancock, un marchand, est bien surpris lorsque le capitaine d’un de ses bateaux, dont il n’avait plus de nouvelles, revient certes sans le bateau, mais avec une Sirène. Objet de curiosité, celle-ci va faire basculer le destin de son propriétaire.

Etrange roman, à dire vrai : plein de fantaisie et d’onirisme, il flirte avec le conte philosophique pour interroger les forces sombres de l’inconscient et du désir. La Sirène : ce qui nous tente, ce que nous désirons, mais que nous ne pouvons pas avoir. Il se dégage des pages, par moment, une insondable tristesse, qui nous touche comme elle touche les personnages, comme si le roman avait quelque vertu magique. Quant aux personnages eux-mêmes, ils sont particulièrement touchants, notamment Angelica, la Courtisane, qui m’a beaucoup émue…

Un roman que j’ai pris énormément de plaisir à lire, et que je vous recommande chaudement si vous avez besoin d’un peu d’évasion !

La Sirène, le Marchand et la Courtisane
Imogen Hermes GOWAR
Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Maxime Berrée
Belfond, 2021

Tout le bonheur du monde, de Claire Lombardo : l’histoire des gens heureux

Telle la calvitie, la normalité sautait peut-être une génération. Violet, sa deuxième fille, une adorable brunette toute de soie vêtue, puait l’alcool depuis le réveil, ce qui n’était pas son genre. Wendy, source d’inquiétude depuis toujours, paraissait en revanche moins perdue qu’à l’accoutumée. Peut-être parce qu’elle venait d’épouser un homme qui possédait des comptes dans les îles Caïman — ou bien parce que son nouveau mari était, comme Wendy aimait le clamer, « l’homme de sa vie ». Grace et Liza se montraient aussi sauvages l’une que l’autre malgré leur neuf ans d’écart, la première, future élève peu dégourdie et timide de CE1, la deuxième terminant son année de seconde sans le moindre ami à son actif. Comment était-il possible de concevoir des êtres humains, de les créer à partir de rien, puis soudain de ne plus les reconnaître ?

Un roman qui porte un titre aussi doux et optimiste, par les temps qui courent, et bien ça ne se refuse pas.

A plus de 60 ans, Marilyn et David s’aiment toujours aussi profondément, passionnément et charnellement. On pourrait croire qu’avec un tel modèle de couple, et après avoir grandi dans un foyer aimant, leurs 4 filles, Wendy, Violet, Liza et Grace, seraient devenues des femmes heureuses et équilibrées. Ce qui n’est pas du tout le cas…

J’ai adoré ce roman, qui nous plonge dans une histoire familiale se déroulant des années 70 à nos jours, et alternant le passé et le présent. Une histoire de famille, et une histoire de femmes, qui nous montrent que non seulement les gens heureux ont une histoire, mais aussi que le bonheur peut créer le malheur. Comment grandir sereinement face à un couple tellement rayonnant que le modèle en devient écrasant plus qu’inspirant ? Tendre, drôle par moments mais parfois aussi bouleversant, le roman nous conte l’histoire d’êtres perdus, qui ne savent pas affronter le monde et la vie dans toute sa complexité. Des personnages attachants, tous.

Un premier roman particulièrement réussi, dans lequel on se sent chez soi : après 700p ils font partie de notre famille, et on a un peu de mal à les quitter…

Tout le Bonheur du monde
Claire LOMBARDO
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laetitia Devaux
Rivages, 2021