Je ne suis pas celles que vous croyez, de Valérie Dumas : portraits de femmes

L’attendant passionnément, elle était prête à inventer le monde, inlassablement. Et si cet amour dépassait la réalité, au moins rendait-il la vie acceptable.

C’est un curieux petit objet poétique que je vous présente aujourd’hui : dans ce petit ouvrage au format carré, Valérie Dumas nous présente 10 portraits de femmes, en mots et en images.

Des femmes touchantes, uniques, une langue onirique et poétique. Quant aux aquarelles qui les illustrent, elles sont d’une douceur et d’une délicatesse absolues.

S’il vous reste un petit cadeau de Noël à faire, n’hésitez pas !

Je ne suis pas celles que vous croyez
Valérie DUMAS
Le chèvrefeuille étoilé, 2021

La Passion suspendue, de Marguerite Duras : vivre, écrire

Pendant longtemps j’ai cru qu’écrire était un travail. Maintenant je suis convaincue qu’il s’agit d’un événement intérieur, d’un « non-travail » que l’on atteint avant tout en faisant le vide en soi, et en laissant filtrer ce qui en nous est déjà évident. Je ne parlerais pas tant d’économie, de forme ou de composition de la prose que de rapports de forces opposées qui doivent être identifiées, classées, endiguées par le langage. Comme une partition musicale.

J’ai un rapport compliqué à Duras. Je n’aime pas tant que ça ses romans, et certains me résistent obstinément. Mais quand elle parle d’elle, de l’amour et de l’écriture, qui chez elle comme chez moi sont indissociables, elle me bouleverse absolument. Aussi, cela faisait un moment que j’avais repéré ce recueils d’entretiens, à la genèse assez originale : paru en Italie en 1989, il n’avait jamais été traduit (retraduit ?) en français, et on ne connaissait même pas son existence, jusqu’en 2013 (je vous passe toute l’histoire).

Nous avons donc ici une série d’entretiens entre Marguerite Duras et la journaliste italienne Leopoldina Pallotta della Torre, organisée de manière très ferme : l’enfance, les années parisiennes, le parcours de l’écriture, l’analyse du texte, la littérature, la critique, la galerie des personnages, le cinéma, le théâtre, la passion, la femme, les lieux.

Je ne sais pas si le fait que la journaliste soit italienne joue beaucoup, mais le fait est que dans ce volume Duras se livre de manière bouleversante et sincère. Encore un texte que j’ai surligné et annoté de partout, tant ce qu’elle dit sur l’écriture comme impératif (elle se demande même comment font les gens pour ne pas écrire, et je me posais la même l’autre jour), sur la littérature et l’amour comme forces vives qui changent les choses, sur le désir et comment l’écrire, sur le fait d’être femme, aussi. Et cette phrase, sur laquelle je vous laisse méditer : la pire chose qui puisse arriver dans la vie est de ne pas aimer.

Bref : indispensable.

La Passion suspendue
Marguerite DURAS
Entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre
Traduit de l’italien par René de Ceccatty
Seuil, 2013 (Points, 2016)

Lettres aux jeunes poétesses : femmes et écriture

Mais tu le sais déjà, poétesse aspirante. Si je te parle, n’est-ce pas, c’est dans une langue commune. Ce qui t’anime n’est pas ton nom en couverture. D’ailleurs il est probable que tu hésites encore, prénom et patronyme, la forme du pseudonyme, nouvelle incarnation. Ecrire n’est pas un vœu, c’est un état de fait. Tu canalises le flux, des créations d’objets. Tant que tu es dans ta bulle, être une femme ne change rien. Nous ne sommes pas nos aïeules, le geste est autorisé. Le poids de la charge mentale dans ce contexte précis, sache que j’y reste sourde. L’écriture, seule, domine, à toi de t’organiser. Sache que tous tes choix de vie auront un impact direct sur ton œuvre. Et oui, je sais, ça fout la trouille. L’écriture et la vie, l’écriture est la vie, sens des priorités. Tant que tu n’es plus qu’écriture, évidemment, tout se passe bien. C’est une fois le manuscrit achevé, que les choses se compliquent. Et plus précisément après publication. (Chloé Delaume)

Un titre qui m’a immédiatement attirée : les femmes, la poésie, l’écriture, quel sujet pourrait être plus intéressant ?

A la manière de Rilke, 17 poétesses (parmi lesquelles malheureusement je ne connais que Chloé Delaume) écrivent à une jeune poétesse aspirante (parfois, souvent, leur jeune moi) pour lui donner des conseils, lui parler d’écriture et lui dire ce que c’est qu’être une femme qui écrit.

Comme toujours dans ce type d’ouvrages collectifs, j’ai trouvé les textes inégalement intéressants, mais globalement, ces lettres ont suscité chez moi beaucoup de réflexions, sur l’écriture comme manière d’être au monde, de l’habiter (poétiquement donc), sur le féminisme, sur le corps… Passionnant, et à mettre entre toutes les mains !

Lettres aux jeunes poétesses
L’Arche, 2021

Le métier d’écrivain, d’Hermann Hesse : la magie du langage

L’art, du point de vue de l’artiste, n’est-il pas autre chose qu’une tentative pour remplacer les insuffisances de la vie, pour réaliser les désirs apparemment irréalisables, et satisfaire par la littérature les demandes qui ne peuvent l’être, en un mot, sublimer par la pensée ce qu’il y a d’indigeste dans la réalité ?

Je n’aime rien tant que lorsque les écrivain parlent de leur métier : je trouve que c’est toujours inspirant et vivifiant. Aussi, même si je connais très mal Hermann Hesse (et la littérature en langue allemande de manière générale), j’avais très envie de découvrir ce petit ouvrage.

Dans ce recueil, nous trouvons cinq textes qui éclairent la pratique et la carrière d’Hermann Hesse : « Le langage » paru en 1918, dans lequel il interroge le rapport entre l’écrivain et sa matière première ; dans « une nuit de travail », qui date de 1928, il interroge ses peurs, ses doutes, son rapport à son œuvre ; « Notes sur l’écriture et la critique », écrit en 1930 est, comme son nom l’indique, une réflexion sur la critique littéraire de qualité, qui a une importance essentielle pour les écrivains : c’est le texte qui m’a le plus plu, parce qu’il m’a conduite à de nombreuses autres réflexions ; dans « l’esprit du romantisme » datant de 1926 il interroge la manière dont les esthétiques classiques et romantiques sont complémentaires ; enfin, dans « Ecritures et écrits », paru en 1960, il s’intéresse au geste matériel d’écrire, à la graphie et à la graphologie.

Un court recueil que j’ai trouvé vraiment très inspirant, dans lequel j’ai noté nombre de réflexions à approfondir, et que je conseille à tous ceux que le métier d’écrivain intéresse.

Le Métier d’écrivain
Hermann HESSE
Traduit de l’allemand par Nicolas Waquet
Rivages, 2021

Indomptée, de Glennon Doyle : une femme sauvage

Chacun de nous est né pour donner au monde quelque chose qui n’a encore jamais existé : une façon d’être, une famille, une idée, un art, une communauté — quelque chose de nouveau. Nous sommes ici pour nous exprimer pleinement, nous imposer et imposer nos idées, nos pensées et nos rêves, changer le monde pour toujours par ce que nous sommes et ce que nous puisons dans notre intériorité. Nous ne pouvons donc pas nous contorsionner pour essayer de loger dans cet ordre visible étroit. Il nous faut nous libérer pour voir ce monde se réorganiser sous nos yeux.

Glennon Doyle est une autrice très connue aux Etats-Unis et bizarrement pas du tout en France, où ses livres ne sont pas traduits à l’exception de son dernier, qui vient de sortir, et c’est donc avec beaucoup de curiosité que je l’ai découverte, ses réflexions et ses sujets étant aussi les miens.

Indomptée appartient à un genre qu’on ne trouve plus tellement en France alors que c’est finalement Montaigne qui l’a inventé : les Américains appellent ça memoir ou parfois essays (au pluriel) : un texte où se côtoient expérience personnelle de l’auteur et réflexion générale. Ici, Glennon Doyle explore son chemin de libération, raconte comment elle s’est laissé mettre en cage par la société qui voulait qu’elle soit une gentille petite fille, comment elle s’est libérée et a affirmé son pouvoir en ressentant, en écoutant sa voix intérieure, en osant imaginer, en n’ayant pas peur de détruire pour construire. Tout cela, grâce à l’amour.

Bien sûr, tout cela n’a pas manqué de me faire penser à Femmes qui courent avec les loups ; et aussi à Elizabeth Gilbert, j’ai tout de suite senti la connexion entre les deux, et, de fait, on apprend au bout de quelques chapitres qu’elles sont amies. En tout cas, j’ai trouvé ce texte extrêmement inspirant : Glennon Doyle avec sincérité et authenticité des sujets difficiles comme la boulimie, l’alcoolisme, la « fake life », le fait de s’empêcher de vivre pour se mettre à l’abri de la souffrance, sur la manière dont les émotions nous parlent, sur l’éducation. Et surtout sur l’amour comme force de transformation et de libération : il y a vraiment des pages sublimes sur la manière dont l’amour nous construit. Après je suis en désaccord sur certains points (et un point en particulier), mais c’est le jeu !

Bref : une lecture inspirante, qui m’a beaucoup nourrie !

Indomptée
Glennon DOYLE
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Delphine Billaut
Leduc, 2021

L’Amérique, de Joan Didion : anatomie des Etats-Unis

Nous étions la génération soi-disant « silencieuse », mais nous étions silencieux non pas, comme le pensaient certains, parce que nous partagions l’optimisme officiel de l’époque, ni, comme d’autres le pensaient, parce que nous redoutions la répression officielle. Nous étions silencieux parce que, aux yeux de beaucoup d’entre nous, l’excitation recherchée dans l’action sociale n’était qu’une façon, parmi tant d’autres, d’échapper à la dimension personnelle, de se dissimuler à soi-même, pour un temps, cette terreur de l’absurde qui était le destin des hommes.

Depuis que j’avais vu le documentaire que Netflix a consacré a Joan Didion, j’ai envie de la découvrir plus intimement. Mais bizarrement, pour le moment en tout cas, ses romans ne m’appellent pas : j’ai été bouleversée par L’Année de la pensée magique, j’ai envie de lire le texte qu’elle a consacré à sa fille (mais il est aussi question de deuil, j’attendrai d’être un peu plus « solide » émotionnellement). Et ses articles. Malheureusement, ils ne se trouvent pas très facilement en français, à part ce recueil.

La particularité de ce recueil, c’est d’être un « melting-pot » d’articles très différents mais qui ont pour thème l’Amérique. Ce qui me dérangeait, c’est que ces articles n’ont pas été recueillis dans les mêmes volumes aux Etats-Unis, mais proviennent de trois recueils différents. Alors on va me dire que ce sont des articles et que de toute façon ils ont été écrits indépendamment, et c’est tout à fait vrai, mais cela me gêne tout de même un peu.

Quoiqu’il en soit, ces chroniques, qui s’étendent sur une période allant de 1965 à 1990, opèrent une radioscopie de la société américaine : les années 60, la Californie, New-York, ailleurs. On voyage, à travers l’espace et le temps, pour appréhender tous les bouleversements de ce pays immense, et l’intime de l’auteure.

Le fait est qu’il règne sur cet ensemble de texte un grand désenchantement, même si l’écriture de Didion reste toujours sobre et efficace que ce soit pour se plonger dans des faits divers ou explorer la contre-culture. Tout est intéressant, mais j’ai préféré les textes plus personnels et incarnés, en particulier « l’album blanc » et « Adieu à tout ça ». Ce qui me confirme qu’il faut que je lise Le Bleu de la nuit : cette femme, sa manière de penser, de vivre l’écriture, m’intéresse, me parle (à l’origine j’espérais trouver dans ce recueil ses articles « on keeping a notebook » et « why I write » ; ils n’y sont pas, je me suis débrouillée autrement pour les lire).

Bref : un recueil intéressant pour découvrir Joan Didion ou poursuivre sa découverte !

L’Amérique
Joan DIDION
Chroniques traduites de l’anglais par Pierre Demarty
Grasset, 2009 (Livre de poche, 2014)

Vertige coquelicot, de Nicolas Espitalier : polaroïds philosophiques

Devant une carte, on est randonneur, poète, alpiniste. On est général trois étoiles. Du bout de l’index, on désigne la colline où positionner l’artillerie et on trace l’itinéraire que suivront les fantassins pour prendre l’ennemi à revers. On est chasseur de trésors. On écarte le pouce et le majeur de quatre centimètres, on pose le pouce sur le plan d’eau à côté du bois de sapins, et on sait que c’est sous le majeur que le butin est enterré. On est le poinçonneur de nos propres souvenirs. On plante une punaise de couleur là où s’est produit quelque chose, par exemple un accident ou un baiser, ce qui est parfois la même chose, et ça laisse sur la carte des petits trous que rien ne bouchera.

Soixante-dix petites chroniques, autant de polaroïds philosophiques à l’origine parus comme éditoriaux dans le Mag de Sud-Ouest, entre 2018 et 2021, dans lesquelles Nicolas Espitalier saisit des petits instants de la vie et médite sur l’époque.

Ces petits textes sont extrêmement plaisants à lire, et parfait pour le grappillage : très spirituels, drôles, intelligents, ludiques, tendres, parfois poétiques et souvent nostalgiques, ils montrent une vraie jouissance de la langue, un plaisir évident à manier le langage, à jouer avec les mots et les expressions.

Une belle découverte (même si je suis à peu près certaine que j’en avais déjà lu deux ou trois) !

Vertige Coquelicot
Nicolas ESPITALIER
Herodios, 2021