Lettres aux jeunes poétesses : femmes et écriture

Mais tu le sais déjà, poétesse aspirante. Si je te parle, n’est-ce pas, c’est dans une langue commune. Ce qui t’anime n’est pas ton nom en couverture. D’ailleurs il est probable que tu hésites encore, prénom et patronyme, la forme du pseudonyme, nouvelle incarnation. Ecrire n’est pas un vœu, c’est un état de fait. Tu canalises le flux, des créations d’objets. Tant que tu es dans ta bulle, être une femme ne change rien. Nous ne sommes pas nos aïeules, le geste est autorisé. Le poids de la charge mentale dans ce contexte précis, sache que j’y reste sourde. L’écriture, seule, domine, à toi de t’organiser. Sache que tous tes choix de vie auront un impact direct sur ton œuvre. Et oui, je sais, ça fout la trouille. L’écriture et la vie, l’écriture est la vie, sens des priorités. Tant que tu n’es plus qu’écriture, évidemment, tout se passe bien. C’est une fois le manuscrit achevé, que les choses se compliquent. Et plus précisément après publication. (Chloé Delaume)

Un titre qui m’a immédiatement attirée : les femmes, la poésie, l’écriture, quel sujet pourrait être plus intéressant ?

A la manière de Rilke, 17 poétesses (parmi lesquelles malheureusement je ne connais que Chloé Delaume) écrivent à une jeune poétesse aspirante (parfois, souvent, leur jeune moi) pour lui donner des conseils, lui parler d’écriture et lui dire ce que c’est qu’être une femme qui écrit.

Comme toujours dans ce type d’ouvrages collectifs, j’ai trouvé les textes inégalement intéressants, mais globalement, ces lettres ont suscité chez moi beaucoup de réflexions, sur l’écriture comme manière d’être au monde, de l’habiter (poétiquement donc), sur le féminisme, sur le corps… Passionnant, et à mettre entre toutes les mains !

Lettres aux jeunes poétesses
L’Arche, 2021

Le métier d’écrivain, d’Hermann Hesse : la magie du langage

L’art, du point de vue de l’artiste, n’est-il pas autre chose qu’une tentative pour remplacer les insuffisances de la vie, pour réaliser les désirs apparemment irréalisables, et satisfaire par la littérature les demandes qui ne peuvent l’être, en un mot, sublimer par la pensée ce qu’il y a d’indigeste dans la réalité ?

Je n’aime rien tant que lorsque les écrivain parlent de leur métier : je trouve que c’est toujours inspirant et vivifiant. Aussi, même si je connais très mal Hermann Hesse (et la littérature en langue allemande de manière générale), j’avais très envie de découvrir ce petit ouvrage.

Dans ce recueil, nous trouvons cinq textes qui éclairent la pratique et la carrière d’Hermann Hesse : « Le langage » paru en 1918, dans lequel il interroge le rapport entre l’écrivain et sa matière première ; dans « une nuit de travail », qui date de 1928, il interroge ses peurs, ses doutes, son rapport à son œuvre ; « Notes sur l’écriture et la critique », écrit en 1930 est, comme son nom l’indique, une réflexion sur la critique littéraire de qualité, qui a une importance essentielle pour les écrivains : c’est le texte qui m’a le plus plu, parce qu’il m’a conduite à de nombreuses autres réflexions ; dans « l’esprit du romantisme » datant de 1926 il interroge la manière dont les esthétiques classiques et romantiques sont complémentaires ; enfin, dans « Ecritures et écrits », paru en 1960, il s’intéresse au geste matériel d’écrire, à la graphie et à la graphologie.

Un court recueil que j’ai trouvé vraiment très inspirant, dans lequel j’ai noté nombre de réflexions à approfondir, et que je conseille à tous ceux que le métier d’écrivain intéresse.

Le Métier d’écrivain
Hermann HESSE
Traduit de l’allemand par Nicolas Waquet
Rivages, 2021

Indomptée, de Glennon Doyle : une femme sauvage

Chacun de nous est né pour donner au monde quelque chose qui n’a encore jamais existé : une façon d’être, une famille, une idée, un art, une communauté — quelque chose de nouveau. Nous sommes ici pour nous exprimer pleinement, nous imposer et imposer nos idées, nos pensées et nos rêves, changer le monde pour toujours par ce que nous sommes et ce que nous puisons dans notre intériorité. Nous ne pouvons donc pas nous contorsionner pour essayer de loger dans cet ordre visible étroit. Il nous faut nous libérer pour voir ce monde se réorganiser sous nos yeux.

Glennon Doyle est une autrice très connue aux Etats-Unis et bizarrement pas du tout en France, où ses livres ne sont pas traduits à l’exception de son dernier, qui vient de sortir, et c’est donc avec beaucoup de curiosité que je l’ai découverte, ses réflexions et ses sujets étant aussi les miens.

Indomptée appartient à un genre qu’on ne trouve plus tellement en France alors que c’est finalement Montaigne qui l’a inventé : les Américains appellent ça memoir ou parfois essays (au pluriel) : un texte où se côtoient expérience personnelle de l’auteur et réflexion générale. Ici, Glennon Doyle explore son chemin de libération, raconte comment elle s’est laissé mettre en cage par la société qui voulait qu’elle soit une gentille petite fille, comment elle s’est libérée et a affirmé son pouvoir en ressentant, en écoutant sa voix intérieure, en osant imaginer, en n’ayant pas peur de détruire pour construire. Tout cela, grâce à l’amour.

Bien sûr, tout cela n’a pas manqué de me faire penser à Femmes qui courent avec les loups ; et aussi à Elizabeth Gilbert, j’ai tout de suite senti la connexion entre les deux, et, de fait, on apprend au bout de quelques chapitres qu’elles sont amies. En tout cas, j’ai trouvé ce texte extrêmement inspirant : Glennon Doyle avec sincérité et authenticité des sujets difficiles comme la boulimie, l’alcoolisme, la « fake life », le fait de s’empêcher de vivre pour se mettre à l’abri de la souffrance, sur la manière dont les émotions nous parlent, sur l’éducation. Et surtout sur l’amour comme force de transformation et de libération : il y a vraiment des pages sublimes sur la manière dont l’amour nous construit. Après je suis en désaccord sur certains points (et un point en particulier), mais c’est le jeu !

Bref : une lecture inspirante, qui m’a beaucoup nourrie !

Indomptée
Glennon DOYLE
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Delphine Billaut
Leduc, 2021

L’Amérique, de Joan Didion : anatomie des Etats-Unis

Nous étions la génération soi-disant « silencieuse », mais nous étions silencieux non pas, comme le pensaient certains, parce que nous partagions l’optimisme officiel de l’époque, ni, comme d’autres le pensaient, parce que nous redoutions la répression officielle. Nous étions silencieux parce que, aux yeux de beaucoup d’entre nous, l’excitation recherchée dans l’action sociale n’était qu’une façon, parmi tant d’autres, d’échapper à la dimension personnelle, de se dissimuler à soi-même, pour un temps, cette terreur de l’absurde qui était le destin des hommes.

Depuis que j’avais vu le documentaire que Netflix a consacré a Joan Didion, j’ai envie de la découvrir plus intimement. Mais bizarrement, pour le moment en tout cas, ses romans ne m’appellent pas : j’ai été bouleversée par L’Année de la pensée magique, j’ai envie de lire le texte qu’elle a consacré à sa fille (mais il est aussi question de deuil, j’attendrai d’être un peu plus « solide » émotionnellement). Et ses articles. Malheureusement, ils ne se trouvent pas très facilement en français, à part ce recueil.

La particularité de ce recueil, c’est d’être un « melting-pot » d’articles très différents mais qui ont pour thème l’Amérique. Ce qui me dérangeait, c’est que ces articles n’ont pas été recueillis dans les mêmes volumes aux Etats-Unis, mais proviennent de trois recueils différents. Alors on va me dire que ce sont des articles et que de toute façon ils ont été écrits indépendamment, et c’est tout à fait vrai, mais cela me gêne tout de même un peu.

Quoiqu’il en soit, ces chroniques, qui s’étendent sur une période allant de 1965 à 1990, opèrent une radioscopie de la société américaine : les années 60, la Californie, New-York, ailleurs. On voyage, à travers l’espace et le temps, pour appréhender tous les bouleversements de ce pays immense, et l’intime de l’auteure.

Le fait est qu’il règne sur cet ensemble de texte un grand désenchantement, même si l’écriture de Didion reste toujours sobre et efficace que ce soit pour se plonger dans des faits divers ou explorer la contre-culture. Tout est intéressant, mais j’ai préféré les textes plus personnels et incarnés, en particulier « l’album blanc » et « Adieu à tout ça ». Ce qui me confirme qu’il faut que je lise Le Bleu de la nuit : cette femme, sa manière de penser, de vivre l’écriture, m’intéresse, me parle (à l’origine j’espérais trouver dans ce recueil ses articles « on keeping a notebook » et « why I write » ; ils n’y sont pas, je me suis débrouillée autrement pour les lire).

Bref : un recueil intéressant pour découvrir Joan Didion ou poursuivre sa découverte !

L’Amérique
Joan DIDION
Chroniques traduites de l’anglais par Pierre Demarty
Grasset, 2009 (Livre de poche, 2014)

Vertige coquelicot, de Nicolas Espitalier : polaroïds philosophiques

Devant une carte, on est randonneur, poète, alpiniste. On est général trois étoiles. Du bout de l’index, on désigne la colline où positionner l’artillerie et on trace l’itinéraire que suivront les fantassins pour prendre l’ennemi à revers. On est chasseur de trésors. On écarte le pouce et le majeur de quatre centimètres, on pose le pouce sur le plan d’eau à côté du bois de sapins, et on sait que c’est sous le majeur que le butin est enterré. On est le poinçonneur de nos propres souvenirs. On plante une punaise de couleur là où s’est produit quelque chose, par exemple un accident ou un baiser, ce qui est parfois la même chose, et ça laisse sur la carte des petits trous que rien ne bouchera.

Soixante-dix petites chroniques, autant de polaroïds philosophiques à l’origine parus comme éditoriaux dans le Mag de Sud-Ouest, entre 2018 et 2021, dans lesquelles Nicolas Espitalier saisit des petits instants de la vie et médite sur l’époque.

Ces petits textes sont extrêmement plaisants à lire, et parfait pour le grappillage : très spirituels, drôles, intelligents, ludiques, tendres, parfois poétiques et souvent nostalgiques, ils montrent une vraie jouissance de la langue, un plaisir évident à manier le langage, à jouer avec les mots et les expressions.

Une belle découverte (même si je suis à peu près certaine que j’en avais déjà lu deux ou trois) !

Vertige Coquelicot
Nicolas ESPITALIER
Herodios, 2021

L’Evangile selon Marie (trilogie) de Nicoleta Esinencu : paroles de femmes

Au commencement était le Verbe
et le Verbe était la Lumière véritable qui illumine
et l’homme accapara le Verbe
et depuis l’homme ne cesse d’écrire des livres sur la vierge qui enfanta
et il écrit que celui qu’elle enfanta était appelé le fils de dieu
et que l’homme lui-même était dieu

Et si on réécrivait certains chapitres de la Bible, en redonnant la parole aux femmes ? C’est le projet de Nicoleta Esinencu, avec cette trilogie.

Trois textes constituent donc ce livre : L’Evangile selon Marie, dans lequel alternent chapitres bibliques et témoignages de femmes qui racontent les violences qu’elles ont subies ; L’Apocalypse selon Lilith, dans lequel c’est Lilith qui apparaît lors du Jugement Dernier afin d’amener le règne de la femme ; enfin L’Arche de Noréa, dans lequel l’Arche a été volée par l’homme.

L’idée de départ est très intéressante : la réappropriation du Verbe, l’alternance de réécritures de passages bibliques et de témoignages de femmes sur leur vécu, l’absence de considération, le mariage, les enfants, les violences, vraiment, j’aime l’idée. Mais. Mais c’est un texte qui m’a dérangée idéologiquement, car c’est un texte de vengeance. La colère est saine, mais elle aboutit à une violence qui me gêne car elle n’est rien d’autre finalement que la continuation du travail de sabotage et de séparation du patriarcat, mais par d’autres moyens, et mêler Marie-Madeleine (puisque c’est elle la Marie du premier évangile) à cette entreprise alors qu’elle incarne au contraire les énergies de réconciliation et d’harmonie me crispe un peu. Malgré quelques passages un peu plus doux, j’ai trouvé l’ensemble très « vengeur » et même si je comprends, je ne consens pas.

Donc l’idée était vraiment très intéressante, mais je n’ai globalement pas aimé le traitement. Après c’est évidemment un problème de positionnement féministe qui n’est ici pas le mien, et ayant moi-même un évangile selon Marie-Madeleine en chantier depuis mille ans ça a contribué à ma gêne…

L’Evangile selon Marie
Nicoleta ESINENCU
Traduit du roumain (moldave) par Nicolas Cavaillès
L’Arche, 2021

Il n’est jamais trop tard pour éclore, de Catherine Taret : carnet d’une late bloomer

Transposer la botanique en philosophie est un grand écart qui ne me fait pas peur. Je ne suis plus à ça près. Je pense qu’on commence à fleurir quand on touche à sa vérité. Quand on est juste. Quand on est en cohérence avec soi-même. Quand l’âme agit. Ce ne sont que de petits moments au début, de simples soupçons. « On n’est pas bien, là ? » Ben si, on est bien.

L’autre jour, je parlais de cette idée de fleurir tardivement. Ce n’était pas la première fois d’ailleurs, tant j’aime les métaphores florales, et celle de floraison tardive me parle beaucoup, tant il est vrai que, depuis toujours, j’ai l’impression de ne pas vivre sur le même espace-temps que la plupart de mes contemporains. Et l’une d’entre vous, qu’elle en soit remerciée, m’a conseillé ce memoir (cela dit c’était peut-être sur un autre article dans la même veine car je ne remets pas la main sur le commentaire), que j’avais d’ailleurs déjà repéré mais j’imagine que ce n’était pas encore le moment pour moi de le lire. Et maintenant, ça l’est.

Il y a mille raisons pour éclore plus tard que les autres, pour être sur un autre timing, mais sans doute la plus importante est qu’il faut d’abord se construire et savoir qui on est, et que parfois, oui, ça prend du temps, surtout pour ceux qui ont du mal à entrer dans une case. Dans ce journal de bord, Catherine Taret raconte et analyse son cheminement : comment elle a réussi à trouver sa place dans le monde et à fleurir.

Un petit livre inspirant et plein d’humour, qui nous rappelle que dans la vie, tous les chemins sont différents, et que le temps qu’on a l’impression de perdre n’est pas perdu : c’est du temps de réflexion, de construction, d’analyse et de compréhension de soi. On n’est pas en retard, on ne fait pas rien : simplement, trouver sa voie, surtout quand elle n’est pas trop typique et demande qu’on invente quelque chose de nouveau parce que ce qu’on cherche n’existe pas encore, ça ne se fait pas d’un claquement de doigt. Ce parcours finalement initiatique a donc fortement résonné en moi (et résonne avec un de mes projets actuels), il y est question de numérologie, d’astrologie, de voyance et de poésie avec un peu de psy. Il y est question aussi de cette sensation, à un moment, que sa vie est devenue trop petite et qu’on est en train d’étouffer. Alors, il faut casser les murs pour pouvoir fleurir… ça me rappelle ce rêve que j’avais fait et que j’avais raconté je ne sais plus où, et dans lequel j’achetais une maison et je cassais tout à l’intérieur pour tout refaire. Ce que j’ai fait ces trois dernières années. Pour pouvoir fleurir, et je crois que c’est maintenant ! Parce qu’il faut toujours croire dans la poésie de la vie..

Alors je remercie cette lectrice qui m’a remise sur cette piste, et Catherine Taret pour ce livre drôle, émouvant et inspirant !

Il n’est jamais trop tard pour fleurir. Carnet d’une late bloomer
Catherine TARET
Flammarion/Versilio, 2017