Lettres à Clipperton, d’Irma Pelatan : une aventure épistolaire

Pourtant, je le sais, je le sais de cette certitude écrasante et sans faille qui parfois vous assaille au mitan de la nuit, je sais que quelque chose, quelqu’un sur Clipperton attend, a besoin, de ces lettres. Au milieu du sommeil le plus étale, cette attente impérieuse soudain m’envahit, me réveille en sursaut, me tiraille.

C’est un projet bien étrange que celui de ce roman : après avoir trouvé un paquet d’enveloppes « Par Avion », Irma décide d’écrire une lettre par jour à « tout habitant sur l’île de Clipperton ». Clipperton ? Un atoll inhabité du pacifique.

Des lettres sans destinataires, donc, mais on se prend très vite au jeu, à la fois des confidences, mais aussi de l’intérêt de l’autrice pour l’île, qui est ici à la fois utopie et support de tous les fantasmes, permettant à l’envi le déploiement de l’imaginaire.

C’est, finalement, un voyage immobile vers soi, que je vous conseille si vous aimez les curiosités !

Lettres à Clipperton
Irma PELATAN
La Contre-Allée, 2022

La Douleur, de Marguerite Duras : récits intimes

Il pourrait revenir directement, il sonnerait à la porte d’entrée : « Qui est là. – C’est moi. » Il pourrait également téléphoner dès son arrivée dans un centre de transit : « Je suis revenu, je suis à l’hôtel Lutetia pour les formalités. » Il n’y aurait pas de signes avant-coureurs. Il téléphonerait. Il arriverait. Ce sont des choses qui sont possibles. Il en revient tout de même. Il n’est pas un cas particulier. Il n’y a pas de raison particulière pour qu’il ne revienne pas. Il n’y a pas de raison pour qu’il revienne. Il est possible qu’il revienne. Il sonnerait : « Qui est là. -C’est moi. »

Je ne sais pas pourquoi, j’ai eu à nouveau envie de lire Duras. Mais comme j’ai un peu de mal avec certains de ses romans, je me suis plongée dans ce récit plus ou moins autobiographique. En réalité, plusieurs récits.

Le premier récit, qui donne son titre à l’ensemble, La Douleur, est un journal de l’attente, que Duras dit avoir retrouvé dans une armoire, qu’elle ne se souvient pas avoir écrit et qu’elle pense impossible d’avoir écrit au moment des faits, et qui existe pourtant. C’est la lente torture de l’attente de son mari, après la libération des camps, dans l’incertitude de ce retour.

Les autres récits forment un ensemble un peu hétéroclite : les trois premiers sont liés thématiquement et abordent la Libération et l’épuration. Dans le premier, écrit 40 ans après les faits, elle raconte la relation trouble qui l’a liée un temps à l’homme qui a arrêté son mari, et qu’elle espionne pour la Résistance ; deux autres racontent, mais cette fois à la troisième personne, deux arrestations et interrogatoires de collaborateurs. Quant aux deux derniers textes, « c’est de la littératures », dit-elle, et je n’ai honnêtement pas compris ce qu’ils faisaient là, ni de quoi il était question, en fait.

Le fait est que c’est le premier texte qui m’a bouleversée, d’autant qu’il résonnait particulièrement fort avec les événements actuels et que ce n’était pas fait exprès, je l’avais commencé avant. Mais c’est vraiment un texte magnifique, très intime et en même temps universel, et c’est ce qui fait sa force. Il y a la douleur, et il y a, tout de même, cette lumière dont Duras ne parle pas explicitement mais qui est là tout de même : que pour un écrivain, tout devient texte, et que si l’écriture ne sauve de rien, elle aide tout de même, un peu, à ne pas sombrer, même dans les pires moments.

La Douleur
Marguerite DURAS
POL, 1985 (Folio, 1993/2021)

Pour tout vous dire, de Joan Didion : pourquoi écrire

S’il m’avait été donné d’avoir un tant soit peu accès à mon propre esprit, je n’aurais eu aucune raison d’écrire. Je n’écris que pour découvrir ce que je pense, ce que je regarde, ce que je vois et ce que ça signifie. Ce que je veux et ce que je crains.

Evidemment. Joan Didion. J’attendais avec impatience ce recueil d’articles inédits en français (très joliment préfacé par Chantal Thomas) sur des sujets divers, car Joan Didion s’intéressait à tout. Sujets divers, mais avec néanmoins une ligne de force.

Dans les articles rassemblés ici, Joan Didion parle essentiellement d’écriture : comment écrire, pourquoi écrire, quoi écrire, comment fabriquer des histoires. On trouve enfin traduit (je l’avais déjà lu en version originale mais j’avais envie d’en avoir une traduction) son magnifique article « pourquoi j’écris », un indispensable pour tous ceux qui veulent écrire. Un autre article que je ne connaissais pas, « Raconter des histoires », où elle parle de l’écriture de nouvelles. On trouve aussi un texte très dense sur Hemingway. Les autres sont moins directement reliés au sujet de l’écriture, mais on y retrouve ce qui fait la touche de Joan Didion : son don extraordinaire pour poser les situations, et son sens de la formule.

Une petite pépite. J’aurais cependant bien aimé enfin y trouver également l’article « On keeping a notebook », qui n’a été traduit à ma connaissance qu’en revue (là encore, je l’ai en anglais mais une version française serait plus maniable), et qui manque….

Pour tout vous dire
Joan DIDION
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Demarty
Grasset, 2022

Le bleu de la nuit, de Joan Didion : pour Quintana

Lorsqu’elle avait dit qu’elle voulait des sandwichs au concombre et au cresson à son mariage, je l’avais revue, disposant des assiettes de sandwichs au concombre et au cresson sur les tables que nous avions installées autour de la piscine pour le déjeuner le jour de ses seize ans. Lorsqu’elle avait dit qu’elle voulait des colliers de fleurs à son mariage plutôt que des bouquets, je l’avais revue, à trois ou quatre ou cinq ans, descendre d’un avion sur la piste de Bradley Field, à Hartford, arborant la guirlande qu’on lui avait passée autour du cou la veille au soir à son départ d’Honolulu. Il faisait moins quinze ce matin-là dans le Connecticut et elle ne portait pas de manteau (elle n’en avait pas mis quand nous étions partis de Los Angeles pour Honolulu, nous n’avions pas prévu d’aller jusqu’à Hartford) mais cela ne lui posait pas le moindre problème. Les enfants qui ont des colliers de fleurs ne portent pas de manteau, m’informa-t-elle.

Lorsque j’ai appris la mort de Joan Didion, m’a première pensée, assez sentimentale, n’a pas été que la littérature perdait une de ses grandes plumes. Non, ma pensée a été qu’elle rejoignait John et Quintana. Les deux êtres chers qu’elle a perdus coup sur coup. J’avais lu l’Année de la Pensée magique, où elle parle de la perte de son mari, il y a quelques années ; pour Le Bleu de la nuit, il me faisait un peu peur, j’en avais d’ailleurs parlé dans mon article sur le recueil d’articles l’Amérique ; pourtant je l’ai lu dans les semaines qui ont suivies, mais je n’en ai pas parlé, je ne sais plus pourquoi, mais aujourd’hui, alors que Joan Didion vient de mourir et son dernier livre de sortir (j’en parlerai bientôt), je me suis dit qu’il fallait.

Alors qu’elle est en tournée promotionnelle pour L’Année de la Pensée magique, la fille de Joan Didion, Quintana, meurt à son tour. Alors, elle veut lui rendre hommage. Ce n’est pas une suite, c’est surtout un ouvrage de mémoire, dans lequel elle raconte son enfant.

Un ouvrage bouleversant de par sa situation d’énonciation, mais qui n’est, pourtant, animé d’aucun pathos : Joan Didion est directe, sans fioritures, et elle égraine ses souvenirs de sa fille, les réflexions sur la maternité, l’adoption, la perte, la vieillesse, la fragilité, sans aucun ordre sinon émotionnel, et cela en fait un grand livre. Ecrit par nécessité : car, qu’est-ce qui a permis à Joan Didion de tenir debout après cette double perte, sinon l’écriture ?

Le Bleu de la Nuit
Joan DIDION
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Demarty
Grasset, 2013 (Livre de Poche 2014)

Adulte Air, de Rita Perse : confessions intimes

Explorer l’intime et les méandres de l’âme, voilà ce qu’était ma quête. Un exercice mené parfois avec dureté, d’autres fois avec dérision et souvent, malgré moi, avec nostalgie. Si l’adultère féminin a toujours été un sujet de prédilection dans la littérature classique, force est de constater qu’il a trop souvent été raconté par des hommes. Je suis heureuse de pouvoir dire que ce n’est pas le cas du livre que vous tenez entre les mains.

Une histoire d’adultère : quoi de plus banal ? Mais celle-ci s’est d’abord raconté sur un compte Instagram, sous formes de délicats jeux de mots Haïkus (je ne sais pas comment le définir) pour dire le manque, le risque de vivre, la passion :

Mas il restait des choses à dire, alors c’est devenu un petit livre. Comme un recueil d’instantanés en mots, très bien mené, à la fois cru et poétique, très troublant et excitant. Puissamment érotique, finalement, parce que ce n’est pas seulement une histoire d’adultère, une histoire de sexe, mais d’amour.

Un récit que je conseille vraiment et avec lequel j’ai passé des moments délicieux, même si je trouve qu’il est très difficile d’en parler.

Adulte Air
Rita PERSE
La Musardine, 2021

Chez Stephie

Je ne suis pas celles que vous croyez, de Valérie Dumas : portraits de femmes

L’attendant passionnément, elle était prête à inventer le monde, inlassablement. Et si cet amour dépassait la réalité, au moins rendait-il la vie acceptable.

C’est un curieux petit objet poétique que je vous présente aujourd’hui : dans ce petit ouvrage au format carré, Valérie Dumas nous présente 10 portraits de femmes, en mots et en images.

Des femmes touchantes, uniques, une langue onirique et poétique. Quant aux aquarelles qui les illustrent, elles sont d’une douceur et d’une délicatesse absolues.

S’il vous reste un petit cadeau de Noël à faire, n’hésitez pas !

Je ne suis pas celles que vous croyez
Valérie DUMAS
Le chèvrefeuille étoilé, 2021

La Passion suspendue, de Marguerite Duras : vivre, écrire

Pendant longtemps j’ai cru qu’écrire était un travail. Maintenant je suis convaincue qu’il s’agit d’un événement intérieur, d’un « non-travail » que l’on atteint avant tout en faisant le vide en soi, et en laissant filtrer ce qui en nous est déjà évident. Je ne parlerais pas tant d’économie, de forme ou de composition de la prose que de rapports de forces opposées qui doivent être identifiées, classées, endiguées par le langage. Comme une partition musicale.

J’ai un rapport compliqué à Duras. Je n’aime pas tant que ça ses romans, et certains me résistent obstinément. Mais quand elle parle d’elle, de l’amour et de l’écriture, qui chez elle comme chez moi sont indissociables, elle me bouleverse absolument. Aussi, cela faisait un moment que j’avais repéré ce recueils d’entretiens, à la genèse assez originale : paru en Italie en 1989, il n’avait jamais été traduit (retraduit ?) en français, et on ne connaissait même pas son existence, jusqu’en 2013 (je vous passe toute l’histoire).

Nous avons donc ici une série d’entretiens entre Marguerite Duras et la journaliste italienne Leopoldina Pallotta della Torre, organisée de manière très ferme : l’enfance, les années parisiennes, le parcours de l’écriture, l’analyse du texte, la littérature, la critique, la galerie des personnages, le cinéma, le théâtre, la passion, la femme, les lieux.

Je ne sais pas si le fait que la journaliste soit italienne joue beaucoup, mais le fait est que dans ce volume Duras se livre de manière bouleversante et sincère. Encore un texte que j’ai surligné et annoté de partout, tant ce qu’elle dit sur l’écriture comme impératif (elle se demande même comment font les gens pour ne pas écrire, et je me posais la même l’autre jour), sur la littérature et l’amour comme forces vives qui changent les choses, sur le désir et comment l’écrire, sur le fait d’être femme, aussi. Et cette phrase, sur laquelle je vous laisse méditer : la pire chose qui puisse arriver dans la vie est de ne pas aimer.

Bref : indispensable.

La Passion suspendue
Marguerite DURAS
Entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre
Traduit de l’italien par René de Ceccatty
Seuil, 2013 (Points, 2016)