Enferme-moi si tu peux, de Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg : art et liberté

Ils craignent ce qui ne peut pas être expliqué et tout ce qui ne rentre pas dans une boîte. C’est d’autant plus étrange que tant de choses ne peuvent pas être expliquées et tout le monde s’en accommode à merveille. Tenez, prenez les goûts, le temps qui passe, l’amour… Et la folie, vous en pensez quoi, vous autres ?
– La folie ? C’est plutôt la normalité qui est difficile à comprendre.
– Si la folie c’est de réussir à ne pas s’adapter à une vie de rien, alors la folie, c’est normal.

L’autre jour, en cherchant La Lionne, je suis tombée sur cette autre collaboration entre Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg et, comme le sujet et le résumé m’ont enchantée, je m’en suis emparée aussi.

Il s’agit de l’histoire vraie de six personnages qui à leur époque sont considérés comme des marginaux, et sont des représentants de ce qu’on a appelé l’art brut et qui se rassemblent, quelque part au paradis, pour raconter leurs expériences : Augustin Lesage, un mineur qui entend un jour une voix lui affirmant qu’il deviendra un artiste, et lui donne toutes les consignes pour le faire ; Madge Gill, une mère seule qui, elle aussi, croise un esprit, Myrninerest, qui lui ouvre une porte vers différents arts ; le facteur Cheval, sans doute le plus célèbre du groupe, qui consacre sa vie à la construction d’un mystérieux palais ; Aloïse, considérée comme folle et qui, enfermée dans son asile, passe son temps à dessiner ; Marjan Gruzewski, un medium lituanien (qu’il me semble avoir « rencontré » à l’exposition « Entrée des médiums ») dont la main semble animée d’une vie indépendante ; enfin, Judith Scott, atteinte du syndrome de Down, qui fabrique d’étranges cocons en laine.

Génialement scénarisé, ce magnifique album nous invite à pénétrer dans le monde de ces artistes atypiques, qui n’ont jamais appris ni l’histoire de l’art ni les techniques artistiques, et qui, pourtant, proposent des œuvres absolument fabuleuses, parfaitement rendues dans les bulles. Si j’avais déjà entendu parler de l’art brut, je ne m’étais pour autant jamais intéressée de plus près à la question, et cette bande dessinée m’a vraiment donné envie de me pencher plus avant sur le sujet, tant j’ai été passionnée et intriguée par tous les questionnements que cela implique, notamment en ce qui concerne l’inspiration voire l’enthousiasme au sens strict, lorsque les artistes se disent emparés par une entité bienveillante qui les guide.

Il est aussi question, à travers la création artistique, d’une réflexion sur la liberté intérieure : chacun, à sa manière, parvient, grâce à la peinture notamment, à reconstituer son unité intérieure et à s’échapper de l’enfermement, parfois au sens strict, parfois dans une vie remplie d’épreuves grâce à la force de l’imagination, du rêve et de l’art, et on en arrive à de vertigineux questionnements sur la folie et la normalité, et si on va plus loin que l’album lui-même, à la psychologie des profondeurs, à Jung et au processus d’individuation, et aux prémisses de l’art-thérapie !

Bref, j’ai eu un vrai coup de cœur pour cet album délicat et émouvant, qui m’a ouvert la porte de tout un champ de questionnements sur des sujets qui me passionnent !

Enferme-moi si tu peux
Anne-Caroline PANDOLFO et Terkel RISBJERG
Casterman, 2019

La Lionne, de Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg : un portrait de Karen Blixen

Tous ces chagrins, toute cette béatitude. Ces presbytères danois déprimants et cette Afrique ensorcelante. Ces chiens domestiques et ces lions sauvages. Ces êtres chers sur lesquels le temps est passé si vite. Je peux te donner le pouvoir de transformer tout cela en histoires, et de faire de tout ce qui t’arrivera encore une matière à construire ton œuvre.

Depuis presque toujours, je suis fascinée par la vie de Karen Blixen. Out of Africa est l’un de mes films préférés de tous les temps, et j’avais beaucoup apprécié le roman que lui avait consacré Dominique de Saint Pern en 2015. La même année que la parution de cette bande dessinée, qui était depuis dans ma liste d’envie mais enfin, les bandes dessinées, j’en achète fort peu pour des raisons bassement pécuniaires. Mais, dernièrement, je me suis réinscrite à la médiathèque pour le projet Adèle, et j’en ai profiter pour musarder dans le coin albums, et évidemment, c’est sur celui-ci que j’ai fait porter mon choix en priorité (mais la bande dessinée va redevenir une de mes lectures régulières).

En 1825, à Rungstedlund, entre Elseneur et Copenhague, naît la petite Karen Christentze Dinesen, surnommée Tanne. Sur son berceau se penchent sept drôles de fées : le philosophe Nietzsche, un lion, Shéhérazade, le Diable, Shakespeare, un roi africain et une cigogne. Tous ces personnages vont orienter et façonner son destin…

Il s’agit là d’un très beau travail à la fois narratif et graphique, très poétique et construit de manière originale autour de ces fées, ce ce qui donne un vrai dynamisme et permet d’éviter les écueils de ce type de projets. Le problème, avec la vie de Karen Blixen, c’est que la partie centrale, celle de l’Afrique, est la plus connue, et il est tentant de faire reposer tout l’équilibre dessus : ce n’est pas le cas ici, au contraire, on voit très peu Denys et Bror finalement, et cette partie n’est pas plus développée que les autres. Ce qui fait qu’on prend beaucoup de plaisir aux deux autres parties : j’ai beaucoup aimé découvrir plus avant la petite fille rebelle (et cela m’a amusée parce que je me suis rendu compte qu’il y a du Blixen chez Adèle, de manière assez inattendue car je n’avais pas consciemment imaginé ce pilotis là), et la femme mûre qui transforme sa vie en histoires, et sublime ses souffrances.

A la fin, encore une fois, j’ai été prise dans une faille temporelle qui fait que je suis toujours convaincue que Karen Blixen a bien obtenu le Prix Nobel de Littérature, et qu’elle la appris en trouvant une meute de journalistes devant sa porte, en revenant de faire les courses : en réalité, c’est ce qui est arrivé à Doris Lessing, mais je suis absolument certaine que dans une réalité alternative, Karen Blixen est nobélisée.

Bref : si vous aimez les histoires de femmes fortes et rebelles, inspirantes et passionnées, foncez !

La Lionne : un portrait de Karen Blixen
Anne-Caroline PANDOLFO et Terkel RISBJERG
Sarbacane, 2015

Le Printemps suivant – 1. Vent lointain, de Margaux Motin : la vie à deux

Oh, ça va, hein, je peux avoir des projets de vie dans passer pour une tarée !

Cela fait une éternité que je n’avais pas lu un album de Margaux Motin. Bon il faut dire qu’elle n’en avait pas sorti depuis un certain temps… Et vraiment, j’adore cette fille, notamment parce que j’ai l’impression que nous avons suivi le même trajet de Carrie Bradshaw à Heidi (même si j’adore toujours Carrie Bradshaw hein).

Bref, cet album, le premier d’une série que l’on espère longue, nous raconte la nouvelle vie de Margaux avec Pacco au pays Basque, où elle l’a rejoint et où ils ont acheté une maison. Et ce n’est pas si simple : emménager, vivre ensemble même si on a déjà une expérience de vie de couple, ça m’a l’air bien compliqué, entre la gestion du quotidien, les choix de déco et les compromis, les activités. Mais Margaux se transforme, se met au yoga, s’intéresse aux cristaux et autres trucs que les hommes ont souvent un peu de mal à comprendre (même s’ils font des efforts)…

J’ai adoré. L’album sur une scène de paddle à mourir de rire, et le reste est à l’avenant : beaucoup de tendresse, beaucoup de légèreté, et en même temps une réflexion sur ce que c’est que la vie à deux, que je regarde un peu comme je regarderais un documentaire sur l’émigration dans un autre pays : les trucs biens, les trucs relous, les compromis, les différences… Et puis j’adore l’histoire de leur couple : meilleurs amis avant de se rendre compte qu’ils ne sont pas que des amis !

Et vraiment, au risque de me répéter, j’adore Margaux Motin, elle dégage une énergie incroyable, elle est pleine de fantaisie et de poésie, et je me suis reconnue dans beaucoup de ses manies : l’intégrisme décoratif, la tendance à vouloir tout acheter lorsqu’on se lance dans une activité, par exemple une multitude de jolis outils de jardinage. Par contre moi j’adore le paddle !

Bref, un album plein d’amour et d’humour, qui fait un bien fou !

Le Printemps suivant – 1. Vent lointain
Margaux MOTIN
Casterman, 2020

Anaïs Nin sur la mer des mensonges, de Léonie Bischoff : l’écriture et le désir

J’ai l’air tranquille et solide mais bien peu savent combien de femmes il y a en moi.

Lorsque Noukette a parlé de cet album l’autre jour, je me suis immédiatement dit qu’il me le fallait absolument. Chose d’ailleurs que je me dis souvent à propos de beaucoup de choses, et heureusement, souvent, ça me passe. Pas là : j’aime Anaïs Nin, il me fallait absolument cet album donc j’ai acheté cet album (si tout pouvait être aussi simple dans la vie).

L’histoire commence à Paris : Anaïs étouffe avec son banquier de mari, à qui elle reproche un peu d’avoir renoncé à sa vocation créatrice ; et puis, si elle l’aime, le fait est qu’au lit, ce n’est pas ça. De son côté, elle écrit, son journal mais ne parvient pas à passer à la fiction. Elle pressent pourtant qu’il y a en elle quelque chose qui ne demande qu’à éclore, et c’est sa rencontre avec Henry Miller (et sa femme June) qui va lui permettre d’aller au bout d’elle-même.

Un magnifique album, autant esthétiquement que scénaristiquement, qui parvient parfaitement à rendre la complexité du personnage d’Anaïs Nin tel qu’il nous est connu grâce à son journal, qui s’incarne ici comme une sorte de double auquel elle s’adresse, mettant en valeur le clivage, le conflit qui est au centre de toute son œuvre et de toute sa vie : le soi, le mensonge, le masque, ces deux derniers étant parfois un moyen aussi de pouvoir être authentiquement la femme bouillonnante, libre, sauvage qu’il y a en elle, et à laquelle elle a accès grâce à Miller, qui lui offre le monde de la jouissance. Et de l’écriture comme quelque chose qui n’est pas à côté de la vie, mais qui est la vie.

Anaïs Nin disait ne pas vouloir écrire comme un homme : et il y a dans son écriture une puissance charnelle qui nous fait dire qu’elle a réussi, et cette réussite est parfaitement rendue par cet album d’une beauté et d’une sensualité troublantes.

Anaïs Nin sur la mer des mensonges
Léonie BISCHOFF
Casterman, 2020

La vie d’artiste, de Catherine Ocelot : l’art du questionnement

Par exemple, je peux me dire qu’à chaque fois que je sors du métro, j’observe la teinte du ciel, je suis attentive aux odeurs et je note les souvenirs auxquels elles me renvoient. Ça me rend hyper focussée sur cette expérience et j’oublie la laideur de la bouche de métro […] J’aime être dans un contexte où tout est à explorer. On regarde avec beaucoup plus de curiosité un environnement qui n’est pas le nôtre… Comme lorsqu’on est en voyage, qu’on s’intéresse au mode de vie des gens, aux marques des produits, à une foule de détails… (Natacha)

Dans cette bande dessinée, Catherine Ocelot s’intéresse à ce que c’est qu’être un artiste, que ce soit dans sa vie quotidienne et ses rapports avec sa fille ou un amant, ou dans son rapport au monde. Elle interroge sept de ses amis, artistes comme elle mais dans des disciplines variées, pour l’éclairer…

Si le dessin des personnages est au départ tout à fait déstabilisant, on s’y attache très vite tant il concourt à ce qui fait la qualité et la richesse de cet album : une vraie originalité tant sur la forme que sur le fond. C’est à la fois drôle et sensible, et très intéressant car cela suscite de vraies réflexions sur le travail de l’artiste et sa place dans la société : ce que l’on veut faire, comment, les doutes, les agacements, les questionnements sans fin, les réussite et les échecs…

Bref, un travail très original et enrichissant, que j’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir !

La Vie d’artiste
Catherine OCELOT
La ville brûle, 2019

Formica, une tragédie en trois actes de Fabcaro : les déjeuners en famille du dimanche

Alors, qui vote pour une discussion sur les avantages et les inconvénients du département du Cantal ? 

Un nouveau Fabcaro ? Oui, et comme cet auteur me fait beaucoup rire et que ce n’est jamais superflu, je me suis jetée dessus (l’album, pas l’auteur).

Un dimanche. Un déjeuner de famille, l’apéritif au salon et le poulet rôti dans la salle à manger. Une problématique : trouver un sujet de discussion. Un chœur grec (mais tout le monde n’a pas compris la consigne. Tels sont les ingrédients de cette tragédie à hurler de rire.

Il n’y a d’ailleurs pas grand chose à ajouter ni commenter : c’est absurdement drôle dès la première page et tellement dénué de tout sens commun que ça en est poétique. Si vous aimez ce genre d’humour, n’hésitez pas : je me suis bien amusée malgré une humeur un peu sombre (un peu moins cela dit qu’avec l’insurpassable Et si l’amour c’était aimer) !

Formica, une tragédie en trois actes
FABCARO
6 pieds sous terre, 2019

L’avis de Noukette, Moka

Les rêves dans la maison de la sorcière de Howard Phillips Lovecraft, Mathieu Sapin et Patrick Pion : nuits de cauchemars

Étaient-ce les rêves qui avaient engendré la fièvre ou bien la fièvre qui avait engendré les rêves, je l’ignorais… Je ressentais seulement, tapie dans l’ombre, l’horreur purulente et glacée de la vieille ville et de cette insalubre et maudite mansarde où j’écrivais et étudiais avec acharnement, aux prises avec les chiffres et les formules. J’avais développé une sensibilité auditive presque surnaturelle et le moindre bruit était devenu intolérable. Il m’avait même fallu arrêter la pendule bon marché posée sur la cheminée et son tic-tac infernal… La nuit, les vibrations lointaines de la ville obscurcie, les affreuses cavalcades des rats derrière les cloisons vermoulues et les craquements des invisibles poutres de cette maison séculaire suffisaient à déchaîner dans mes oreilles un tumulte strident.  

Comme je suis toujours un peu bloquée sur la fiction longue (mais je ne désespère pas, ça va bien finir par revenir) je me suis dit que j’allais tenter la bande dessinée, et j’ai jeté mon dévolu sur cet album, pour la simple et bonne raison qu’il parle de sorcière, et que c’est ma lubie actuelle. Même si dans le cas présent il s’agit de la sorcière telle qu’elle est souvent représentée dans l’imaginaire collectif : vieille, laide et dévouée au Mal à l’état pur.

L’histoire est adaptée d’une nouvelle de  Howard Phillips Lovecraft : un étudiant en mathématiques s’est installé dans la chambre de bonne d’une vieille maison peu accueillante, là même où vécut, deux siècles plus tôt la sorcière Keziah Mason, dont la mystérieuse disparition n’a jamais été élucidée. Quelques mois après son installation, il se met à faire d’étranges rêves…

A ne pas lire avant de dormir, sinon on risque de ne pas fermer l’œil de la nuit ou de faire des cauchemars mettant en scène la sorcière : très sombre, très angoissant, cet album, tant sur le plan de l’histoire que des dessins, fiche vraiment la trouille — tout en nous plongeant dans des abîmes de réflexion, où se mélangent mathématiques, physique quantique (j’avoue : je n’ai pas tout compris) et sorcellerie : bien qu’elle soit, comme c’est la tradition, associée au Mal (ce qui m’a un peu agacée, je dois dire), la sorcière est surtout, ici, celle qui dispose d’un savoir dépassant de très loin celui des plus grands scientifiques et qui, grâce à certaines figures géométriques, parvient à voyager entre les mondes, et notamment la fameuse quatrième dimension !

Un très bel album donc sur un thème assez éculé, et qui parvient à mêler sciences et sorcellerie — tout en faisant peur !

Les rêves dans la maison de la sorcière
Mathieu SAPIN (adaptation) et Patrick PION (dessin)
d’après une nouvelle de Howard Phillips LOVECRAFT
Rue de Sèvres, 2016