Le Printemps suivant – 1. Vent lointain, de Margaux Motin : la vie à deux

Oh, ça va, hein, je peux avoir des projets de vie dans passer pour une tarée !

Cela fait une éternité que je n’avais pas lu un album de Margaux Motin. Bon il faut dire qu’elle n’en avait pas sorti depuis un certain temps… Et vraiment, j’adore cette fille, notamment parce que j’ai l’impression que nous avons suivi le même trajet de Carrie Bradshaw à Heidi (même si j’adore toujours Carrie Bradshaw hein).

Bref, cet album, le premier d’une série que l’on espère longue, nous raconte la nouvelle vie de Margaux avec Pacco au pays Basque, où elle l’a rejoint et où ils ont acheté une maison. Et ce n’est pas si simple : emménager, vivre ensemble même si on a déjà une expérience de vie de couple, ça m’a l’air bien compliqué, entre la gestion du quotidien, les choix de déco et les compromis, les activités. Mais Margaux se transforme, se met au yoga, s’intéresse aux cristaux et autres trucs que les hommes ont souvent un peu de mal à comprendre (même s’ils font des efforts)…

J’ai adoré. L’album sur une scène de paddle à mourir de rire, et le reste est à l’avenant : beaucoup de tendresse, beaucoup de légèreté, et en même temps une réflexion sur ce que c’est que la vie à deux, que je regarde un peu comme je regarderais un documentaire sur l’émigration dans un autre pays : les trucs biens, les trucs relous, les compromis, les différences… Et puis j’adore l’histoire de leur couple : meilleurs amis avant de se rendre compte qu’ils ne sont pas que des amis !

Et vraiment, au risque de me répéter, j’adore Margaux Motin, elle dégage une énergie incroyable, elle est pleine de fantaisie et de poésie, et je me suis reconnue dans beaucoup de ses manies : l’intégrisme décoratif, la tendance à vouloir tout acheter lorsqu’on se lance dans une activité, par exemple une multitude de jolis outils de jardinage. Par contre moi j’adore le paddle !

Bref, un album plein d’amour et d’humour, qui fait un bien fou !

Le Printemps suivant – 1. Vent lointain
Margaux MOTIN
Casterman, 2020

Anaïs Nin sur la mer des mensonges, de Léonie Bischoff : l’écriture et le désir

J’ai l’air tranquille et solide mais bien peu savent combien de femmes il y a en moi.

Lorsque Noukette a parlé de cet album l’autre jour, je me suis immédiatement dit qu’il me le fallait absolument. Chose d’ailleurs que je me dis souvent à propos de beaucoup de choses, et heureusement, souvent, ça me passe. Pas là : j’aime Anaïs Nin, il me fallait absolument cet album donc j’ai acheté cet album (si tout pouvait être aussi simple dans la vie).

L’histoire commence à Paris : Anaïs étouffe avec son banquier de mari, à qui elle reproche un peu d’avoir renoncé à sa vocation créatrice ; et puis, si elle l’aime, le fait est qu’au lit, ce n’est pas ça. De son côté, elle écrit, son journal mais ne parvient pas à passer à la fiction. Elle pressent pourtant qu’il y a en elle quelque chose qui ne demande qu’à éclore, et c’est sa rencontre avec Henry Miller (et sa femme June) qui va lui permettre d’aller au bout d’elle-même.

Un magnifique album, autant esthétiquement que scénaristiquement, qui parvient parfaitement à rendre la complexité du personnage d’Anaïs Nin tel qu’il nous est connu grâce à son journal, qui s’incarne ici comme une sorte de double auquel elle s’adresse, mettant en valeur le clivage, le conflit qui est au centre de toute son œuvre et de toute sa vie : le soi, le mensonge, le masque, ces deux derniers étant parfois un moyen aussi de pouvoir être authentiquement la femme bouillonnante, libre, sauvage qu’il y a en elle, et à laquelle elle a accès grâce à Miller, qui lui offre le monde de la jouissance. Et de l’écriture comme quelque chose qui n’est pas à côté de la vie, mais qui est la vie.

Anaïs Nin disait ne pas vouloir écrire comme un homme : et il y a dans son écriture une puissance charnelle qui nous fait dire qu’elle a réussi, et cette réussite est parfaitement rendue par cet album d’une beauté et d’une sensualité troublantes.

Anaïs Nin sur la mer des mensonges
Léonie BISCHOFF
Casterman, 2020

La vie d’artiste, de Catherine Ocelot : l’art du questionnement

Par exemple, je peux me dire qu’à chaque fois que je sors du métro, j’observe la teinte du ciel, je suis attentive aux odeurs et je note les souvenirs auxquels elles me renvoient. Ça me rend hyper focussée sur cette expérience et j’oublie la laideur de la bouche de métro […] J’aime être dans un contexte où tout est à explorer. On regarde avec beaucoup plus de curiosité un environnement qui n’est pas le nôtre… Comme lorsqu’on est en voyage, qu’on s’intéresse au mode de vie des gens, aux marques des produits, à une foule de détails… (Natacha)

Dans cette bande dessinée, Catherine Ocelot s’intéresse à ce que c’est qu’être un artiste, que ce soit dans sa vie quotidienne et ses rapports avec sa fille ou un amant, ou dans son rapport au monde. Elle interroge sept de ses amis, artistes comme elle mais dans des disciplines variées, pour l’éclairer…

Si le dessin des personnages est au départ tout à fait déstabilisant, on s’y attache très vite tant il concourt à ce qui fait la qualité et la richesse de cet album : une vraie originalité tant sur la forme que sur le fond. C’est à la fois drôle et sensible, et très intéressant car cela suscite de vraies réflexions sur le travail de l’artiste et sa place dans la société : ce que l’on veut faire, comment, les doutes, les agacements, les questionnements sans fin, les réussite et les échecs…

Bref, un travail très original et enrichissant, que j’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir !

La Vie d’artiste
Catherine OCELOT
La ville brûle, 2019

Formica, une tragédie en trois actes de Fabcaro : les déjeuners en famille du dimanche

Alors, qui vote pour une discussion sur les avantages et les inconvénients du département du Cantal ? 

Un nouveau Fabcaro ? Oui, et comme cet auteur me fait beaucoup rire et que ce n’est jamais superflu, je me suis jetée dessus (l’album, pas l’auteur).

Un dimanche. Un déjeuner de famille, l’apéritif au salon et le poulet rôti dans la salle à manger. Une problématique : trouver un sujet de discussion. Un chœur grec (mais tout le monde n’a pas compris la consigne. Tels sont les ingrédients de cette tragédie à hurler de rire.

Il n’y a d’ailleurs pas grand chose à ajouter ni commenter : c’est absurdement drôle dès la première page et tellement dénué de tout sens commun que ça en est poétique. Si vous aimez ce genre d’humour, n’hésitez pas : je me suis bien amusée malgré une humeur un peu sombre (un peu moins cela dit qu’avec l’insurpassable Et si l’amour c’était aimer) !

Formica, une tragédie en trois actes
FABCARO
6 pieds sous terre, 2019

L’avis de Noukette, Moka

Les rêves dans la maison de la sorcière de Howard Phillips Lovecraft, Mathieu Sapin et Patrick Pion : nuits de cauchemars

Étaient-ce les rêves qui avaient engendré la fièvre ou bien la fièvre qui avait engendré les rêves, je l’ignorais… Je ressentais seulement, tapie dans l’ombre, l’horreur purulente et glacée de la vieille ville et de cette insalubre et maudite mansarde où j’écrivais et étudiais avec acharnement, aux prises avec les chiffres et les formules. J’avais développé une sensibilité auditive presque surnaturelle et le moindre bruit était devenu intolérable. Il m’avait même fallu arrêter la pendule bon marché posée sur la cheminée et son tic-tac infernal… La nuit, les vibrations lointaines de la ville obscurcie, les affreuses cavalcades des rats derrière les cloisons vermoulues et les craquements des invisibles poutres de cette maison séculaire suffisaient à déchaîner dans mes oreilles un tumulte strident.  

Comme je suis toujours un peu bloquée sur la fiction longue (mais je ne désespère pas, ça va bien finir par revenir) je me suis dit que j’allais tenter la bande dessinée, et j’ai jeté mon dévolu sur cet album, pour la simple et bonne raison qu’il parle de sorcière, et que c’est ma lubie actuelle. Même si dans le cas présent il s’agit de la sorcière telle qu’elle est souvent représentée dans l’imaginaire collectif : vieille, laide et dévouée au Mal à l’état pur.

L’histoire est adaptée d’une nouvelle de  Howard Phillips Lovecraft : un étudiant en mathématiques s’est installé dans la chambre de bonne d’une vieille maison peu accueillante, là même où vécut, deux siècles plus tôt la sorcière Keziah Mason, dont la mystérieuse disparition n’a jamais été élucidée. Quelques mois après son installation, il se met à faire d’étranges rêves…

A ne pas lire avant de dormir, sinon on risque de ne pas fermer l’œil de la nuit ou de faire des cauchemars mettant en scène la sorcière : très sombre, très angoissant, cet album, tant sur le plan de l’histoire que des dessins, fiche vraiment la trouille — tout en nous plongeant dans des abîmes de réflexion, où se mélangent mathématiques, physique quantique (j’avoue : je n’ai pas tout compris) et sorcellerie : bien qu’elle soit, comme c’est la tradition, associée au Mal (ce qui m’a un peu agacée, je dois dire), la sorcière est surtout, ici, celle qui dispose d’un savoir dépassant de très loin celui des plus grands scientifiques et qui, grâce à certaines figures géométriques, parvient à voyager entre les mondes, et notamment la fameuse quatrième dimension !

Un très bel album donc sur un thème assez éculé, et qui parvient à mêler sciences et sorcellerie — tout en faisant peur !

Les rêves dans la maison de la sorcière
Mathieu SAPIN (adaptation) et Patrick PION (dessin)
d’après une nouvelle de Howard Phillips LOVECRAFT
Rue de Sèvres, 2016

Dix nuits dix rêves de Kondô Yôko (d’après le roman de Sôseki) : la chair, la mort, l’amour

Attends-moi cent ans. Cent ans assis sur le bord de ma tombe, attends-moi. Et je viendrai.

Je lis assez peu de BD, et encore moins de manga (pour être plus exacte, je lis très peu de littérature japonaise car je suis assez hermétique à cette culture, et le manga ajoute une difficulté, celle du sens de lecture, qui me perturbe, je me trompe sans cesse et je ne peux donc pas m’immerger pleinement). Mais lorsque je suis tombée sur ce volume, j’ai été immédiatement séduite par le projet.

En 1908, Sôseki raconte dix nuits et les dix rêves (ou plutôt cauchemars) qui sont venus les habiter. Ce sont ces rêves, impossibles à raconter, que met en image Kondô Yôko.

Dix rêves angoissants et sombres, symboliques et énigmatiques comme le sont les rêves : si certains sont assez clairs, d’autres au contraire se révèlent impossibles à déchiffrer, et il faut alors accepter, comme le rêveur, de se laisser porter par les images, les sensations, et ne pas courir après le sens. Très poétique, le recueil parle d’amour, de mort, de métamorphoses et de nos peurs les plus profondes, ce qui le rend très déstabilisant.

J’ai une nette préférence pour la première nuit, qui est d’une beauté éblouissante. Les autres m’ont laissée plus perplexe, mais je ne regrette absolument cette expérience : n’hésitez pas, si le cœur vous en dit, à plonger à votre tour dans ce volume !

Dix nuits dix rêves
KONDÔ Yôko
D’après le roman de SÔSEKI
Traduit du japonais par Patrick Honnoré
Philippe Piquier, 2018

1% Rentrée littéraire 2018 – 4/6

Bonjour tristesse, de Frédéric Rébéna (d’après le roman de Françoise Sagan) : il ne faut pas badiner avec l’amour

Le tout produit un autre roman que l’original, un conte ensoleillé et érotique qui résonne avec l’époque actuelle au lieu de nous renvoyer à une nostalgie stérile. On retrouve la trame du petit chef-d’oeuvre des années 1950, mais dans une version parfaitement actuelle. Le scandale reste entier car les malentendus entre générations restent les mêmes, les quiproquos sentimentaux aussi, et ne parlons même pas des dangers de la séduction. (Frédéric Beigbeder)

Je l’ai déjà dit, je voue un culte au roman de Françoise Sagan, que je relis régulièrement et dont je collectionne les exemplaires. Autant vous dire que cette adaptation en bande dessinée était dans ma ligne de mire depuis sa sortie, d’autant que le trait, absolument magnifique, m’avait tapé dans l’œil…

L’histoire s’ouvre sur la mort d’Anne, qui, après avoir lu le roman de Cécile et ces mots si cruels, Anne est froide, prend sa voiture, en larmes, et va s’écraser en bas de la corniche — alors, Cécile se souvient de ce début d’été, celui de ses 17 ans, où elle était heureuse et insouciante…

Il est finalement assez difficile de parler de cette bande dessinée, tant Frédéric Beigbeder, dans sa préface, semble déjà avoir tout dit : si l’adaptation n’est pas toujours fidèle à la lettre du roman, ajoute certaines choses comme cette mise en abyme initiale qui se révèle une idée de génie, passe sur d’autres, le fait est qu’elle est parfaitement fidèle à l’esprit : on retrouve cette ambiance légère et mélancolique du roman, la jouissance, la vie inimitable — les fêtes, l’alcool, le luxe, le tout dans une atmosphère très sensuelle et subtilement érotique, magnifiée par des dessins à couper le souffle. Le roman acquiert ici une sorte de supplément de sens et d’âme, se déploie, autrement. J’ai donc pris énormément de plaisir à me (re)plonger dans le monde de Sagan tel qu’il est restitué par Frédéric Rébéna, avec en plus cette surprise assez bouleversante pour moi de m’être attachée à Anne, que je trouve odieuse e rabat-joie dans le roman, et que j’ai trouvé ici touchante dans son amour. Il faudrait, du reste, que je relise le roman, pour savoir si c’est bel et bien un effet de la BD, ou tout simplement moi qui, décidément, vieillis…

Mais, bref, ne passez pas à côté de ce plaisir de lecture, vénéneux et délicat !

Bonjour Tristesse
Frédéric RÉBÉNA
D’après le roman de Françoise SAGAN
Rue de Sèvres, 2018