Que le puissant spectacle se poursuit et que tu peux y apporter tes vers

Comme beaucoup, j’ai découvert ce magnifique poème de Walt Whitman grâce au Cercle des poètes disparus, qu’il faudrait que je revoie, d’ailleurs, parce que je pense que c’est vraiment un film qui m’a construite, et ma vision « poétique » du monde, même si je soupçonne aussi qu’il soit un peu responsable du « mauvais chemin » que j’ai pris : et c’est d’ailleurs tout l’enjeu de ce poème. Dans certaines traductions, il n’est pas question de vers, mais de note : nous avons chacun une note à jouer, et si nous voulons jouer une note qui n’est pas la notre, nous jouons faux et le spectacle du monde est désaccordé. Je n’ai pas inclus ce poème dans l’Oracle, mais il est possible que je le fasse dans la version suivante. En attendant, voici :

O moi ! O la vie ! Les questions sur ces sujets qui me hantent,
Les cortèges sans fin d’incroyants, les villes peuplées de sots,
Moi-même qui constamment me fais des reproches, (car qui est plus sot que moi et qui plus incroyant ?)
Les yeux qui vainement réclament la lumière, les buts méprisables, la lutte sans cesse recommencée,
Les pitoyables résultats de tout cela, les foules harassées et sordides que je vois autour de moi,
Les années vides et inutiles de la vie des autres, des autres à qui je suis indissolublement lié,
La question, O moi ! si triste et qui me hante – qu’y a-t-il de bon dans tout cela, O moi, O la vie ?

Réponse :
Que tu es ici – que la vie existe et l’identité,
Que le puissant spectacle se poursuit et que tu peux y apporter tes vers.

Walt Whitman, Feuilles d’herbe (traduit par Jacques Darras)

Et vous, quels vers ou quelle note voulez-vous apporter au monde ?

Les indifférents n’ont qu’une âme ; Mais lorsqu’on aime, on en a deux.

Finalement, c’est ce poème de Madeleine de Scudéry (qui je trouve n’est pas toujours considérée à sa juste valeur), « Les Amoureux », que j’ai finalement choisie pour la carte amour de l’Oracle des Poètes, dont je devrais pouvoir vous montrer la maquette tout bientôt si la Poste ne me fait pas de blague ! Alors, pour fêter ça, et parce que parler d’amour est toujours agréable, voici :

L’eau qui caresse le rivage,
La rose qui s’ouvre au zéphir,
Le vent qui rit sous le feuillage,
Tout dit qu’aimer est un plaisir.

De deux amants l’égale flamme
Sait doublement les rendre heureux.
Les indifférents n’ont qu’une âme ;
Mais lorsqu’on aime, on en a deux.

Madeleine de Scudéry, Romances et poésies (1664)

Le vent et la forêt qui pleurent/Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille

L’automne est une des saisons les plus inspirantes pour les poètes. Et pourtant, lorsqu’il s’est agi pour moi de trouver un poème pour illustrer la carte dédiée à cette saison dans l’Oracle des poètes (dont je n’ai toujours pas reçu le prototype : j’ai vécu un Mercure rétrograde très premier degré, et outre que dès que je m’approchais d’un ordinateur au travail il faisait un caprice, mon oracle s’est perdu), j’ai eu du mal à trouver ce que je voulais : le message de la carte, c’est de se détacher de ce qui n’est plus utile et de laisser couler le flux de la vie, comme les arbres perdent leurs feuilles en automne pour que de nouvelles puissent pousser au printemps. Aucun poème que je trouvais ne m’appelait vraiment, sauf celui-là, mais j’avais un souci : je m’étais fixé comme règle qu’un poète n’apparaisse pas deux fois, et Apollinaire avait déjà la carte « Sensibilité » (et je tiens fermement à ce poème). J’ai donc dû changer la règle, et Apollinaire a deux cartes !

Automne malade

Automne malade et adoré
Tu mourras quand l’ouragan soufflera dans les roseraies
Quand il aura neigé
Dans les vergers

Pauvre automne
Meurs en blancheur et en richesse
De neige et de fruits mûrs
Au fond du ciel
Des éperviers planent
Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines
Qui n’ont jamais aimé

Aux lisières lointaines
Les cerfs ont bramé

Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs
Les fruits tombant sans qu’on les cueille
Le vent et la forêt qui pleurent
Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille

Les feuilles
Qu’on foule
Un train
Qui roule
La vie
S’écoule

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

Et puisque ma carte de la semaine, c’est la carte « Musique », un petit coup de Vivaldi, ça fait toujours du bien !

Tout n’est qu’amour dans la nature Pour un cœur enflammé d’amour

J’ai terminé l’oracle des poètes : j’ai totalement revu le design, j’ai terminé la maquette et j’ai envoyé à l’impression pour avoir un prototype. Je ne sais pas ce qu’il adviendra ensuite de ce projet, mais en tout cas, je l’ai mené à bien dans sa phase de création (qui est de toute façon la phase la plus facile pour moi : c’est après que ça se corse). Et en guise d’instant poétique, j’avais envie de partager avec vous ce joli petit poème que j’ai dû finalement écarter parce qu’ils étaient plusieurs sur le thème (l’amour) et que l’autre m’appelait plus. Mais il mérite d’être davantage connu qu’il ne l’est !

L’Amour

Tout n’est qu’amour dans la nature
Pour un cœur enflammé d’amour :

Le printemps nous rend la verdure
Pour offrir un trône à l’amour ;
L’astre brillant de la lumière
Devient le flambeau de l’amour ;
La nuit sur la nature entière
Etend le bandeau de l’amour.

Clarté naissante de l’aurore,
C’est l’espoir d’un naissant amour ;
Chaque printemps reçoit de Flore
Les seuls dons qu’ose offrir l’amour.
Des bosquets le silence et l’ombre
Protègent doux pensers d’amour ;
Le soir, dans la forêt plus sombre,
Echo redit chanson d’amour.

Ruisseau murmure dans la plaine
Les tendres plaintes de l’amour ;
De Zéphirs l’amoureuse haleine
Prolonge un soupir de l’amour.
Sur le feuillage qu’il anime
L’oiseau naît pour chanter l’amour ;
Et le cœur même qu’il opprime
Se plaît à célébrer l’amour.

Craignons la foudre et sa furie
Moins qu’un orage de l’amour ;
Craignons moins de perdre la vie
Que de survivre à notre amour.
Songeons qu’avide jouissance
Traîne après soi regrets d’amour,
Et qu’en altérant l’innocence,
Nous altérons aussi l’amour.

Victoire Babois, Elegies et poésies diverses (1828)

O phare de l’Amour ! qui dans la nuit profonde Nous guides à travers les écueils d’ici-bas

Travailler sur mon oracle m’a permis de faire de très très belles découvertes poétiques, et notamment la poétesse Louise Ackermann, dont j’avais entendu le nom sans jamais me pencher plus avant sur ses écrits. Et je suis tombée amoureuse de ses poèmes, notamment celui-ci, « la lampe d’Hero », qui reprend l’histoire tragique de Héro et Léandre. J’ai choisi la dernière strophe pour la carte « Espoir », que j’ai tirée ce matin. Et j’ai donc eu envie de partager le poème avec vous, d’autant que ça faisait longtemps que je n’avais pas fait d’instant poétique !

La lampe d’Héro

De son bonheur furtif lorsque malgré l’orage
L’amant d’Héro courait s’enivrer loin du jour,
Et dans la nuit tentait de gagner à la nage
Le bord où l’attendait l’Amour,

Une lampe envoyait, vigilante et fidèle ,
En ce péril vers lui son rayon vacillant;
On eût dit dans les deux quelque étoile immortelle
Qui dévoilait son front tremblant.

La mer a beau mugir et heurter ses rivages.
Les vents au sein des airs déchaîner leur effort,
Lés oiseaux effrayés pousser des cris sauvages .
En voyant approcher la Mort ,

Tant que du haut sommet de la tour solitaire
Brille le signe aimé sur l’abîme en fureur,
Il ne sentira point, le nageur téméraire,
Défaillir son bras ni son cœur.

Comme à l’heure sinistre où la mer en sa rage
Menaçait d’engloutir cet enfant d’Abydos,
Autour de nous dans l’ombre un éternel orage
Fait gronder et bondir les flots.

Remplissant l’air au loin de ses clameurs funèbres,
Chaque vague en passant nous entr’ouvre un tombeau ;
Dans les mêmes dangers et les mêmes ténèbres
Nous avons le même flambeau.

Le pâle et doux rayon tremble encor dans la brume.
Le vent l’assaille en vain, vainement les flots sourds
La dérobent parfois sous un voile d’écume,
La clarté reparaît toujours.

Et nous, les yeux levés vers la lueur lointaine.
Nous fendons pleins d’espoir les vagues en courroux ;
Au bord du gouffre ouvert la lumière incertaine
Semble d’en haut veiller sur nous.

O phare de l’Amour ! qui dans la nuit profonde
Nous guides à travers les écueils d’ici-bas,

Toi que nous voyons luire entre le ciel et l’onde.
Lampe d’Héro, ne t’éteins pas !

Louise Ackermann, Premières Poésies, 1871

Fleurs arrosées Par les rosées Du mois de mai

Nous ne sommes pas encore tout à fait au mois de mai, mais on ne va pas chipoter pour deux jours. J’ai terminé mon projet poétique, enfin la première étape, et je suis plutôt satisfaite même s’il y aura quelques modifications à faire. Et ce poème… j’avoue que comme tout le monde, pour moi, Louise Colet, c’est l’amie à qui écrit Flaubert. Et lorsque je suis tombée sur ce poème, exactement ce que cherchais, j’y ai vu un petit miracle. Louise Colet y déclare son amour aux fleurs un peu sauvages du printemps, et c’est beau !

Les Fleurs de j’aime

Fleurs arrosées
Par les rosées
Du mois de mai,

Que je vous aime !
Vous que parsème
L’air embaumé !


Par vos guirlandes,
Les champs, les landes
Sont diaprés :
La marguerite
Modeste habite
Au bord des prés.


Le bluet jette
Sa frêle aigrette
Dans la moisson ;
Et sur les roches
Pendent les cloches
Du liseron.


Le chèvrefeuille
Mêle sa feuille
Au blanc jasmin,
Et l’églantine
Plie et s’incline
Sur le chemin.


Coupe d’opale,
Sur l’eau s’étale
Le nénufar ;
La nonpareille
Offre à l’abeille
Son doux nectar.


Sur la verveine
Le noir phalène
Vient reposer ;
La sensitive
Se meurt, craintive,
Sous un baiser.


De la pervenche
La fleur se penche
Sur le cyprès ;
L’onde qui glisse
Voit le narcisse
Fleurir tout près.


Fleurs virginales,
A vos rivales,
Roses et lis,
Je vous préfère,
Quand je vais faire
Dans les taillis
Une couronne
Dont j’environne
Mes blonds cheveux,
Ou que je donne
A la Madone

Avec mes vœux.

Louise Colet, Fleurs du midi (1836)

Je voudrais que tu sois là que tu frappes à la porte Et tu me dirais c’est moi Devine ce que je t’apporte Et tu m’apporterais toi

Pour bien commencer cette semaine un peu particulière et y mettre un peu de tendresse et de poésie, j’avais envie de partager avec vous ce petit poème de Boris Vian, « Berceuse pour les ours qui ne sont pas là » (ou « berceuse pour les ours partis ») adressé à sa femme Ursula (d’où l’ours), et qui me fait sourire à chaque fois que je tombe dessus, d’abord parce que je le trouve délicat et mignon, à la fois triste (la tristesse du manque lorsque la personne qu’on aime n’est pas là) et léger, et aussi parce que, comme je l’ai déjà dit souvent, l’Univers m’envoie quotidiennement des synchronicités à base d’ours, que cette synchronicité veut dire beaucoup de choses, mais que j’aime lorsqu’elle arrive sous forme de ce poème. Surtout qu’en ce moment, il est particulièrement adapté au contexte. Bref, j’espère que cette petite berceuse vous donnera aussi le sourire !

Oursi ourson ourzoula
Je voudrais que tu sois là
que tu frappes à la porte
Et tu me dirais c’est moi
Devine ce que je t’apporte
Et tu m’apporterais toi 

Depuis que tu es partie
j’ai de l’ennui tout autour 
ça me ravage le foie
beaucoup mieux qu’un vrai vautour
Et je ne sais plus quoi faire
Alors j’ai pris tes photos
je les pendues au mur
Et j’ai dit regardez-moi
avec vos yeux d’autre part
Ce sont les seuls yeux du monde
Dans lesquels j’ose le voir

Le Bärchen était au mur
Et il s’est mis à pleurer
parce que j’étais si triste
il voulait me consoler

Les autres peuvent me dire
des choses, des choses, des
choses mais que j’oublie vite
toi je sais ce que tu dis 
Je me rappelle ta voix
Je me rappelle tes mots

Je t’ai suivie à la gare
je suis monté dans le train
mais il est parti tout seul
Tu disais que je m’en aille
pour ne pas que je m’ennuie
en attendant sur le quai

Plus jamais une seconde
plus jamais sans te toucher
savoir que tu es si loin
ne pas pouvoir y aller
mais comme un pauvre imbécile
Je disais  pour quelque jours
se séparer, c’est facile
après tout, s’il arrivait
que tu partes en tournée

Il faudrait nous habituer 
mais tu vois si j’étais bête …
Car on ne s’habitue pas
à crever, même en six mois.
 

Oursi Ourson Ourzoula
Je voudrais que tu sois là
Tes talons dans l’escalier
feraient le bruit que je guette
et tu serais dans mes bras

C’est dimanche, il est huit heures
Et je ne veux pas sortir
Et je m’ennuie à mourir
Alors je t’écris, mon ange
Une chanson du dimanche
Une chanson pas très drôle
Mais on y rajoutera
Mardi soir, un grand couplet
Viens dormir sur mon épaule
et on ne dormira pas

Boris Vian, extrait de Berceuse pour les ours partis. 1951