Il n’est ni vie ni mort, de Mina Loy : vivre en vers et contre tout

Quand sur l’Amour
Nous soulevions nos paupières
Un cosmos
De voix colorées
De miel rieur
De spermatozoïdes
Au cœur du Néant
Dans le lait de la Lune

Après avoir découvert la personnalité fascinante de Mina Loy, il était assez logique que je m’intéresse à sa poésie.

Ce recueil de poésie complète est organisé chronologiquement et propose tout ce que Mina Loy a écrit mais pas forcément publié, et pas toujours dans des oeuvres à part : ses poèmes datés de 1914 à 1925, « Chants d’amour pour Joannes », « Satires », « Les anglo-métis et la rose », ses poèmes de 1930 à 1950 et des poèmes inédits.

Pour être honnête, j’ai trouvé que c’était une poésie assez difficile voire à l’occasion hermétique, qui à mon avis perd à la traduction, et qui aurait mérité une véritable introduction (le seul texte d’accompagnement est une postface intitulée Love song to Mina Loy, très belle mais qui ne permet pas vraiment d’entrer dans les poèmes). Néanmoins, beaucoup de choses m’ont touchée : il s’agit d’une poésie éminemment féministe, de nombreux textes critiquant le rôle attribué aux femmes dans la société, et Mina Loy s’y affranchit des carcans moraux en exploitant les motifs de l’orgasme, du corps, de la fécondité, ce qui lui a valu d’ailleurs à l’époque des jugements peu amènes. Elle parle aussi de la mort de son mari, et fait à l’occasion des clins d’œil au Tarot, qui l’intéressait.

C’est finalement une lecture dont il est un peu difficile de parler, comme c’est souvent le cas avec la poésie, mais si vous êtes curieux, n’hésitez pas à y jeter un œil !

Il n’est ni vie ni mort. Poésie complète
Mina LOY
Traduit de l’anglais et présenté par Olivier Apert
Nous, 2017

Merci de m’avoir fait mal, de Dixie Ettedgui : apprendre à s’aimer

J’ai décidé qu’aujourd’hui je passerai une bonne journée,
Que demain,
Et tous les autres jours aussi.
Je suis heureuse d’être la personne que je réveille chaque matin,
Prête à semer sa joie de vivre.

J’ai été irrésistiblement attirée par ce petit recueil, à la fois par sa couverture (on comprend pourquoi) et par le propos.

Il s’agit du journal-poème d’une jeune fille, qui apprend à s’aimer à travers la déception amoureuse (mmmhhh, est-ce que cela ne nous rappellerait pas quelqu’un ?). Des poèmes très courts, qui disent le mal-être, la solitude, le chagrin, mais aussi le voyage vers soi et l’acceptation de qui on est. La fêlure de la douleur qui fait passer la lumière.

Une très jolie découverte : c’est très bien écrit, émouvant et juste, parsemé de très très belles trouvailles, et l’ensemble m’a beaucoup rappelé Rupi Kaur. Ma seule petite réserve va à la mise en page (attention, je vais devenir intransigeante) : les premières pages sont numérotées et comportent un haut de page alors qu’elles ne devraient pas, et il manque les informations légales. Ce qui n’est pas grave du tout évidemment pour la lecture, ce sont des remarques techniques, mais à corriger pour une prochaine édition !

Donc, un très joli recueil, très court mais qui dit tout ce qu’il avait à dire, et une plume à découvrir !

Merci de m’avoir fait mal
Dixie ETTEDGUI
Dixie Ettedgui, 2021

Lait et Miel de Rupi Kaur : aimer, écrire, guérir

mon rythme cardiaque s’accélère
à l’idée d’accoucher de poèmes
c’est pourquoi je n’arrêterai jamais
de m’ouvrir pour les concevoir
faire l’amour aux mots
est si érotique
j’ai pour l’écriture
soit de l’amour
soit du désir sexuel
soit les deux

Cela faisait longtemps que j’avais envie de découvrir le recueil de poèmes de rupi kaur. Depuis sa parution en français en fait (on me l’avait présenté au salon du livre), mais je ne sais pas pourquoi je ne l’avais jamais fait. J’imagine encore une fois que ce n’était pas encore le moment. Et puis le moment est venu, et ça a été une illumination.

C’est un recueil de guérison divisé en 4 parties, dans lesquelles la poétesse creuse son âme : souffrir (l’expérience traumatique vécue dans l’enfance), aimer (une histoire passionnelle), rompre (le thème séculaire du chagrin amoureux), guérir (la renaissance par l’écriture.

Un recueil magnifique, à la fois sombre et lumineux (ce sont les plus beaux), subtilement érotique : le désir, la pulsion de vie traverse tous les textes, à la fois désir de l’autre et désir d’écrire. Vulnérable et authentique, la poétesse se montre en pleine transformation grâce à ces deux pôles intrinsèquement liés que sont l’amour (un amour exigeant) et l’écriture. Un recueil que toutes les femmes devraient lire : ici, le lyrisme personnel se transcende pour accéder à l’universel !

lait et miel
rupi kaur
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sabine Rolland
Charleston, 2017 (Pocket, 2019)

Poèmes tardifs, de Margaret Atwood : habiter poétiquement le monde

Voici les tulipes
en bouton ou épanouies,
leurs flétrissures et leurs chutes, leurs brillances
et leurs poses,
le satin de leurs ténèbres.

On continue avec Margaret Atwood et un autre recueil de poèmes, sorti en même temps que ses Poèmes de jeunesse ; cette fois, ce sont des poèmes plus récents, écrits entre 2008 et 2019, et qui abordent un spectre d’expériences beaucoup plus large : le sexe, la nature, la perte et le deuil, mais aussi des sujets d’actualité comme le réchauffement climatique.

Dans son adresse au lecteur, Atwood écrit :

La poésie prend pour thèmes tout ce qui se situe au cœur de l’existence humaine : la vie, la mort, le renouveau, le changement ; ainsi que l’équité et l’iniquité, l’injustice et parfois l’injustice.
Le monde dans toute sa diversité. Le temps qu’il fait. Le temps qui passe. La tristesse. La joie.
Et les oiseaux.

Et c’est exactement ce qu’elle fait dans ce magnifique recueil, jouant toute la gamme du lyrisme, de l’émerveillement face aux fleurs et à l’amour à la tristesse de la perte et d’un monde sans oiseaux !

A découvrir absolument, pour mettre plus de poésie dans le quotidien !

Poèmes tardifs
Margaret ATWOOD
Traduits de l’anglais (Canada) par Christine Evain et Bruno Doucey
Robert Laffont, 2022

Pétales de pivoine

Puisque c’est la pleine saison des pivoines, qui est ma fleur préférée (je les aime toutes, toutes me ravissent, sauf la lavande que je déteste, mais les pivoines, leur sensualité, leur élégance, leur luxuriance, c’est tout de même une merveille) j’en profite pour partager avec vous ce joli poème d’Apollinaire, pour Lou, alors qu’il est dans les tranchées :

Pétales de pivoine
Trois pétales de pivoine
Rouges comme une pivoine
Et ces pétales me font rêver

Ces pétales ce sont
Trois belles petites dames
À peau soyeuse et qui rougissent
De honte
D’être avec des petits soldats

Elles se promènent dans les bois
Et causent avec les sansonnets
Qui leur font cent sonnets

Elles montent en aéroplane
Sur de belles libellules électriques
Dont les élytres chatoient au soleil

Et les libellules qui sont
De petites diablesses
Font l’amour avec les pivoines
C’est un joli amour contre nature
Entre demoiselles et dames

Trois pétales dans la lettre
Trois pétales de pivoine.

Quand je fais pour toi mes poèmes quotidiens et variés
Lou je sais bien pourquoi je suis ici
À regarder fleurir l’obus à regarder venir la torpille aérienne
À écouter gauler les noix des véhémentes mitrailleuses

Je chante ici pour que tu chantes pour que tu danses
Pour que tu joues avec l’amour
Pour que tes mains fleurissent comme des roses
Et tes jambes comme des lys
Pour que ton sommeil soit doux

Aujourd’hui Lou je ne t’offre en bouquet poétique
Que les tristes fleurs d’acier
Que l’on désigne par leur mesure en millimètres
(Où le système métrique va-t-il se nicher)
On l’applique à la mort qui elle ne danse plus
Mais survit attentive au fond des hypogées

Mais trois pétales de pivoine
Sont venus comme de belles dames
En robe de satin grenat
Marquise
Quelle robe exquise
Comtesse
Les belles f…es
Baronne
Écoutez la Mort qui ronronne
Trois pétales de pivoine
Me sont venus de Paris

Courmelois, le 22 mai 1915
Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou

Circé et autres poèmes de jeunesse, de Margaret Atwood : éclosion

De plus en plus fréquemment les contours
de mon corps s’estompent et je deviens
désir de m’assimiler au monde, y compris
à toi, si possible par la peau comme
le tour de passe-passe d’une plante avec l’oxygène ;
et de vivre d’un feu inoffensif.

Margaret Atwood est une autrice qui m’intrigue beaucoup, mais j’ai beaucoup de mal à franchir le pas de lire ses romans les plus connus, car le sujet m’angoisse et qu’honnêtement, je suis bien assez angoissée comme ça. Donc quand j’ai vu ces poèmes, je me suis dit que c’était une bonne porte d’entrée.

Magnifiquement préfacé par Bruno Doucey, le recueil nous fait voyager à travers dix années de création poétique (entre 1966 et 1974), qui précèdent ou accompagnent l’éclosion de son œuvre romanesque. Plusieurs recueils se suivent : Le Cercle vicieux, Les animaux de ce pays, Consignes pour le monde souterrain, Politique de pouvoir, Tu es heureuse et surtout le dernier, mon préféré, Circé – Poèmes d’argile.

L’imaginaire déployé dans ces poèmes est assez sombre, voire angoissant (moi qui voulais éviter l’angoisse !), très aquatique et mythologique, et j’ai beaucoup aimé cette plongée dans cet univers ! Après, il est difficile d’en parler plus précisément, on ne peut pas parler comme ça de poésie : c’est une expérience qui se vit, et je vous conseille vraiment de la vivre !

Circé et autres poèmes de jeunesse
Margaret ATWOOD
Traduit de l’anglais (Canada) par Christine Evain
Edition bilingue
Robert Laffont, Pavillons poche, 2022

Tu as oublié mon cœur en partant, de Léa Jeunesse : dire l’amour

J’aimerais te faire une belle déclaration d’amour, et pourtant aujourd’hui je n’arrive pas à trouver les bons mots, peut-être qu’ils n’existent pas. Peut-être qu’il n’y a aucun mot assez fort, assez puissant pour décrire ce que je ressens lorsque tu es devant moi, quand tu souris, quand je t’entends rire. Aucun mot pour ce que j’éprouve lorsque je suis dans tes bras, quand ton corps est contre le mien et que j’écoute ton cœur battre.

Une histoire d’amour. La première. Cent fragments de textes à la deuxième personne, comme des poèmes, qui se déploient pour le dire dans toute sa complexité, sa lumière et sa douleur. L’amour, la rupture, la tristesse, les aller-retour, se reconstruire, avancer, d’autres amours, dire aurevoir.

Et c’est très beau. Léa Jeunesse a 20 ans, et malgré son jeune âge elle a su aller au coeur des émotions, poser les mots avec une grande simplicité et un vrai lyrisme pour passer du personnel à l’universel et transcender le vécu par l’écriture. Une écriture douce et poétique, comme une musique, nourrie de métaphores.

Ce recueil m’a beaucoup, beaucoup touchée. Il est à lire et à offrir ! Quand à Léa Jeunesse, c’est assurément un nouveau talent à suivre !

Tu as oublié mon cœur en partant
Léa JEUNESSE
Robert Laffont, R, 2022