L’atelier noir, d’Annie Ernaux : la fabrique de l’écriture

Mais je sais que je ne peux pas échapper à cette phase d’exploration, quelle que soit sa durée. J’ai besoin de découvrir sur quoi j’ai le désir d’écrire, de connaître ma nécessité la plus dangereuse, celle qui me fera m’engager pour des mois dans un texte, vivre avec lui constamment et aller jusqu’à la fin, coûte que coûte. J’attends obscurément de ce journal qu’il m’éclaire sur ce désir et je suis stupéfaite de constater que, à mon insu, il m’a toujours menée jusqu’ici, dans des délais plus ou moins longs, vers ce que j’allais écrire, consentir à écrire enfin.

Bon. Devant mon échec à m’intéresser aux « romans » d’Annie Ernaux, échec plus ou moins cuisant selon les œuvres, je me suis dit que j’allais me plonger dans ses textes réflexifs, l’arrière-cuisine de son œuvre, et j’ai commencé par cet Atelier noir, son journal d’écriture.

Journal d’écriture ou plutôt journal d’avant l’écriture, puisque dès qu’elle a son sujet, le texte qu’elle a envie d’écrire à ce moment-là ou plutôt le texte qui veut être écrit, parmi les multiples idées, elle se lance dans le projet et n’écrit plus dans ce journal. Il s’agit donc, ici, de la suivre dans ses multiples questionnements : la quête du sujet, la quête de la forme…

Et ça, oui, j’ai trouvé ça très intéressant. Cette manière de mêler la vie et l’écriture (au début du Jeune Homme, elle écrit d’ailleurs : « Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont été seulement vécues »). Et il y a dans ce journal des passages magnifiques sur l’amour et le désir et comment l’écriture naît de là, et moi, c’est ça qui m’intéresse, et c’est justement ce qui me pose problème avec Ernaux : cette tension, cet élan, je ne les retrouve pas dans le produit fini.

En fait, cette lecture m’a finalement permis de mieux cerner ce qui me dérange : je serais assez curieuse d’ailleurs de lire ses premiers jets, tant j’ai l’impression que tout son travail de réécriture consiste finalement à assécher et décharner le style tout en historicisant et en sociologisant. Et ça, ça ne m’intéresse pas (je ne dis pas que ce n’est pas intéressant : juste, moi, je m’en fous).

Au final, je suis très satisfaite de cette lecture, qui nous fait entrer dans la fabrique des textes, j’ai noté beaucoup de réflexions inspirantes, et je continue mes investigations de ce côté-là !

L’Atelier noir
Annie ERNAUX
Les Busclats, 2011 – Gallimard, 2022

Mina Loy, éperdument de Mathieu Terence : une femme libre

Elle a plongé dans les rapides de l’existence. Elle a évité les contre-courants. Elle a été étonnée que les morts s’en tiennent là, et c’est parce qu’ils en voulaient plus qu’elle a aimé les génies. Elle a éprouvé une délicieuse pitié pour le néant. Elle va mourir sans rien dire d’autre que des poèmes.

Il y a quelque temps, sur Twitter, je suis tombée sur une photo de Mina Loy, dont je n’avais jamais entendu parler. Ce fut comme un choc. Ses photos dégagent quelque chose de puissant qui m’a littéralement… envoûtée. Un coup de foudre.

Je me suis immédiatement mise en quête d’elle, j’ai lu un peu sur sa vie, et j’ai eu envie d’aller plus loin. Je suis tombée sur cette biographie romancée.

Née dans le monde victorien de parents mal assortis, Mina apprend très tôt à se réfugier dans son imaginaire, où elle trouve la liberté qu’on lui refuse ailleurs. Elle apprend le dessin, fait une école d’art, d’abord à Londres puis part à Vienne… et prend son envol !

Quelle femme fascinante. Mina Loy a consacré toute sa vie à l’art, la peinture et la poésie, et à l’amour, fréquentant toutes les grandes figures artistiques de l’entre-deux guerres, et son grand amour, Arthur Cravan. Dans ce récit poétique, tissé de ses vers, elle apparaît comme une femme libre, dans sa vie comme dans ses écrits, qui font un peu scandale car elle y aborde la sexualité, l’érotisme. Djuna Barnes écrit d’elle qu’elle est celle qui « persiste à penser que la vie est intéressante parce qu’il y a deux sexes différents sur terre ».

Le récit est parfois un peu trop distancé, mais cela reste une lecture qui m’a émerveillée, et j’ai envie d’en découvrir encore plus sur elle.

Mina Loy, éperdument
Mathieu TERENCE
Grasset, 2017

Transformations d’une femme, d’Isabelle Sorente : la force de l’amour

Ce n’était pas grave, au début, entre Fabrice et moi. Cela a commencé par une rencontre fortuite, intense comme un jeu, une aventure. Je n’étais pas sûre. A trente-trois ans, j’appréciais les histoires légères, la saveur éphémère des vêtements ôtés et remis, la solitude défaite et retrouvée, comme un lit froissé de célibataire. Je vivais seule, après deux tentatives de vie commune. La première à vingt ans, avec Tom, deux gosses passionnés qui jouaient aux adultes sans y croire ni l’un ni l’autre. La seconde, vers vingt-six ans, n’avait été qu’un long prélude à une séparation amiable.

J’avais envie de retrouver la plume d’Isabelle Sorente, et ses histoires de femmes qui font écho en moi.

Dans ce roman, la narratrice écrit des pièces de théâtre, et a une vie amoureuse variable : elle aime les hommes, mais elle aime surtout la liberté. Quand elle rencontre Fabrice, c’est d’abord une liaison, comme elle en a tant vécues. Mais petit à petit, leur lien s’approfondit, se transforme, à mesure qu’il la transforme.

C’est un très très beau roman sur l’amour, la liberté, l’écriture, un roman très sensuel sur le désir, car c’est bien cela qui anime la narratrice et lui permet de se sentir vivante. Et au bout du compte cette question : qu’est-ce que la liberté ? Encore une fois, je me suis beaucoup retrouvée dans ce personnage de femme, dans ses failles et ses questionnements, et encore une fois j’ai été fascinée par la manière dont il est arrivé pile au bon moment dans ma vie.

Par contre, une chose m’a perturbée : le résumé de la quatrième de couverture ne correspond absolument pas au contenu du roman, ni dans l’histoire ni même dans le nom des personnages (d’après mes recherches, il correspond à un roman qui date de 1969, A pleur joie d’Elvire de Brissac, et je ne vois pas du tout ce qu’ils ont foutu chez Grasset pour que le résumé se retrouve ici…).

Transformations d’une femme
Isabelle SORENTE
Grasset, 2009

New York sans New York de Philippe Delerm : journal d’antivoyage

Tous ces films regardés, toutes ces photos, tous ces albums, tous ces livres, non pas pour aller à New York un jour, mais un peu bizarrement, presque d’emblée et bien plus encore à présent, pour ne pas y aller, pour préserver le secret d’une ville essentielle qui ne supporterait pas d’être tant soit peu violée par la réalité.

La manière dont certains lieux se construisent dans notre imaginaire à partir de lectures, d’images, de rêverie est l’objet d’une discipline que l’on appelle géocritique. C’était un des axes d’études de ma thèse (sur l’Egypte) et l’objet d’un article qui me vaut une multitude de mentions. J’ai donc été très amusée par le principe de ce nouvel ouvrage de Philippe Delerm, un auteur que j’aime beaucoup.

Ici, par instantanés littéraires, il nous emmène non pas à New York, mais dans l’imaginaire de New York : comment la ville existe dans son esprit, construite à partir de films, de livres, de musique, de photographies… mais il ne s’agit pas d’une rêverie qui aurait pour but de préparer un voyage (comme je peux le proposer dans le voyage géographique). Non : le but est justement de ne pas aller à New York.

J’ai beaucoup aimé le principe, et j’ai beaucoup aimé ce voyage dans l’image personnelle de New York de Delerm. On croise beaucoup Woody Allen, quelques photographes comme Depardon ou Vivian Maier, des livres, Paris vs New York, Melville, Whitman, très peu Paul Auster (Delerm n’a pas tellement aimé). Les restaurants où il n’ira pas. Le 11 septembre. L’imaginaire des bruits, des odeurs, de la nourriture. Ce qui est intéressant ici, c’est de confronter notre imaginaire à celui de l’auteur, car d’une personne à l’autre, les références varient : chez moi il y aurait plus de Paul Auster évidemment, il y aurait Sex and the City bien sûr, d’autres films, d’autres livres…

Vraiment, j’ai beaucoup aimé cet antivoyage rafraîchissant et divertissant. Si vous aimez Delerm : foncez ! Surtout si vous n’allez pas à New York !

New York sans New York
Philippe DELERM
Seuil, 2022

Le jeune homme, d’Annie Ernaux : aimer et écrire

Souvent j’ai fait l’amour pour m’obliger à écrire. Je voulais trouver dans la fatigue, la déréliction qui suit, des raisons de ne plus rien attendre de la vie. J’espérais que la fin de l’attente la plus violente qu’il soit, celle de jouir, me fasse éprouver la certitude qu’il n’y avait pas de jouissance supérieure à celle de l’écriture d’un livre.

L’autre jour, prise d’une impulsion subite après une masterclass d’écriture, j’ai eu envie de lire Annie Ernaux, et en particulier ses textes réflexifs sur l’écriture dont nous reparlerons prochainement. J’en ai profité pour prendre aussi ce petit opus, et j’ai commencé par là. Il est vrai que la lecture m’a pris un quart d’heure.

Dans ce court textes, elle raconte la liaison qu’elle a entretenue, en 2000, avec un jeune homme de 30 ans de moins qu’elle.

L’idée n’est pas inintéressante. Au contraire. Le problème, c’est vraiment le traitement et encore une fois, je n’ai pas accroché. Elle ne dit finalement rien du désir, de ce qui nous pousse vers tel ou tel être, le grain de sa peau, son odeur, la grâce de son toucher. Non, encore une fois, Annie Ernaux se perd en considérations sociologiques sur les différences de classes, et honnêtement, je ne vais pas y aller par quatre chemins : ça ne m’intéresse pas. Alors on va me répondre que oui, c’est Annie Ernaux, et c’est bien la raison pour laquelle je finis par me faire à l’idée que ce n’est définitivement pas un écrivain pour moi, si on ajoute cette écriture blanche qui, décidément, manque de chair. Oui, voilà : tout cela manque de chair.

En revanche, il y a quelques réflexions sur l’écriture qui m’ont pas mal intéressée et c’est la raison pour laquelle les textes théoriques sus-mentionnés m’intéressent assez, mais nous y reviendrons.

Le Jeune homme
Annie ERNAUX
Gallimard, 2022

Merci de m’avoir fait mal, de Dixie Ettedgui : apprendre à s’aimer

J’ai décidé qu’aujourd’hui je passerai une bonne journée,
Que demain,
Et tous les autres jours aussi.
Je suis heureuse d’être la personne que je réveille chaque matin,
Prête à semer sa joie de vivre.

J’ai été irrésistiblement attirée par ce petit recueil, à la fois par sa couverture (on comprend pourquoi) et par le propos.

Il s’agit du journal-poème d’une jeune fille, qui apprend à s’aimer à travers la déception amoureuse (mmmhhh, est-ce que cela ne nous rappellerait pas quelqu’un ?). Des poèmes très courts, qui disent le mal-être, la solitude, le chagrin, mais aussi le voyage vers soi et l’acceptation de qui on est. La fêlure de la douleur qui fait passer la lumière.

Une très jolie découverte : c’est très bien écrit, émouvant et juste, parsemé de très très belles trouvailles, et l’ensemble m’a beaucoup rappelé Rupi Kaur. Ma seule petite réserve va à la mise en page (attention, je vais devenir intransigeante) : les premières pages sont numérotées et comportent un haut de page alors qu’elles ne devraient pas, et il manque les informations légales. Ce qui n’est pas grave du tout évidemment pour la lecture, ce sont des remarques techniques, mais à corriger pour une prochaine édition !

Donc, un très joli recueil, très court mais qui dit tout ce qu’il avait à dire, et une plume à découvrir !

Merci de m’avoir fait mal
Dixie ETTEDGUI
Dixie Ettedgui, 2021

Les Nuits prodigieuses, d’Eva Dézulier : le monde a soif d’amour

Vous êtes-vous demandé pourquoi la bonté passait pour l’apanage des idiots ? C’est encore et toujours cette haine ! Cette haine qui nous prend, nous soulève contre l’amour absolu ! Nous ne pouvons le tolérer ! Il nous semble parfois une imposture. L’affection de ce chien, dit-on, n’est pas de l’affection. C’est un instinct irraisonné de machine. Pas possible, autrement ! Et si la mère se soumet aux tyrans qu’elle a bercés, c’est une preuve de plus, s’il en fallait, de la faiblesse du sexe féminin ! Nous n’admettons pas l’amour pur. Nous rejetons jusqu’à son existence, la plupart du temps…

Machado est un village frontalier, niché dans les montagne entre la France et l’Espagne. Un village clôt, même si, chaque nuit, des réfugiés passent par-là pour tenter de rejoindre la France. Une nuit, un de ces réfugiés confie à Ange, le berger, les plans d’une étrange machine, pour qu’il la fabrique et la donne à son fils, qu’il ne reverra jamais. Une machine à aimer. Sceptique, Ange est pourtant poussé par une force étrange à construire l’objet, qui va bouleverser la vie des habitants de Machado…

Un très beau roman, à la fois fable et conte, poétique et onirique. Un roman qui nous parle d’amour inconditionnel : celui qui n’a pas de limites, n’attend rien. Chez ceux qui ne sont pas prêts à le recevoir, il déclenche la violence et la haine ; chez d’autres, un immense chagrin inconsolable lorsqu’ils le perdent, à me sure que la boîte passe de mains en mains.

Envoûtant, ce roman, empreint de réalisme magique, m’a beaucoup fait penser à Carole Martinez. En tout cas, c’est une très belle réussite que je vous conseille sans réserves !

Les Nuits prodigieuses
Eva DEZULIER
Elyzad, 2022