Elle lit des romans

Dîner à Montréal, de Philippe Besson : la vérité intime

Dîner à Montréal, de Philippe Besson : la vérité intime

Il tient à en revenir aux livres. Décidément, il les a lus avec attention. (A l’évidence, il s’est demandé quelle réalité recouvraient mes fictions. Il est convaincu qu’un écrivain ne peut pas faire abstraction de sa vérité intime, quand bien même il invente des histoires. Alors il l’a traquée, cette vérité intime. Il l’a traquée, en connaisseur. Il a observé ce que devenait le jeune homme maladroit, amoureux que j’avais été jadis.) Je m’emploie à démentir ses hypothèses : tu sais, il faut se méfier, j’ai écrit sur des lieux où je n’ai jamais mis les pieds, Les Jours fragiles, mon hommage à Rimbaud, je l’ai écrit sans avoir foulé la terre des Ardennes, Un Instant d’abandon, je l’ai écrit sans rien connaître de la Cornouaille britannique. Il laisse s’écouler quelques secondes et choisit de me crucifier : et Son frère, tu vas m’expliquer que tu l’as écrit sans rien connaître de l’île de Ré ni des maladies du sang ? 

Six mois après Un Certain Paul Darrigrand, Philippe Besson poursuit son cycle autobiographique et intime initié par Arrête avec tes mensongesCe qui m’a bien arrangée : je suis à nouveau un peu en panne avec la fiction et j’ai donc pris beaucoup de plaisir à retrouver un auteur qui est pour moi une valeur sûre et qui me fait du bien.

Le roman commence là où s’achève le précédent : en avril 2007, Philippe Besson retrouve Paul Darrigrand lors d’une séance de dédicaces à Montréal, et ce dernier lui demande s’il lui en a voulu. Besson répond non, et Paul poursuit en disant que lui s’en est voulu. C’est sur ces mots qu’on les avait laissés. Ce qui suit : un dîner à quatre — Paul et sa femme Isabelle, Philippe et Antoine, son compagnon, qu’il vient de rencontrer.

Le dispositif pourrait être celui d’une pièce de théâtre, unité de lieu, unité de temps, unité d’action, peu de personnages, et ce resserrement permet la mise à vif des sentiments — 20 ans après, clore enfin une histoire qui a laissé des traces sur l’un comme sur l’autre. Ils sont quatre, mais deux sont face à face. D’un côté, un écrivain qui n’a que des histoires d’amour courtes, qui ne parvient ni à s’attacher ni à s’engager, par peur de souffrir à nouveau et d’être abandonné, à l’exception d’une fois, d’une rupture douloureuse à nouveau qui l’a mis sur le chemin de l’écriture (tiens, ça me rappelle quelqu’un tout ça…) et de l’autre un homme qui a fait un choix, affirme ne pas le regretter, et qui a pourtant passé des années à décortiquer les romans de l’écrivain pour y chercher des traces de vérité intime à travers la fiction.

Un roman très simple finalement, sans fioritures ni effets de manches, et qui m’a pourtant toute chamboulée. D’abord parce que plus que jamais Besson m’a touchée tant j’ai l’impression que lorsqu’il parle de lui, il parle de moi, ces failles et ces blessures qui semblent ne pas vouloir se refermer ; cette manière de se demander quel autre on serait si on n’avait pas vécu cette blessure amoureuse originelle : Je n’aurais pas avancé dans l’existence avec le souvenir de la dépendance qui est devenu un refus de l’attachement, ni avec la peur d’être quitté qui, elle, est devenue un refus de l’engagement — comme une sorte de catharsis, donc, encore une fois, et pas du tout un hasard pour moi aujourd’hui, je crois ; cette manière aussi de s’accrocher à l’écriture, de s’y donner entièrement, parce qu’écrire permet d’avoir un peu moins mal. Et à nouveau cette réflexion, riche et profonde, sur la fiction, le réel, et la vérité intime.

Je ne saurais trop remercier Philippe Besson pour ce texte qui m’a permis de mettre le doigt sur certaines choses et d’opérer, par effet miroir, une sorte de « conversion »… c’est en tout cas un texte magnifique sur l’amour, et ce qu’il fait de nous !

Dîner à Montréal
Philippe BESSON
Julliard, 2019

3 comments on “Dîner à Montréal, de Philippe Besson : la vérité intime

  1. J’en suis resté aux mensonges…que j’ai beaucoup aimés.Il faudra que je relise Besson;

    Aimé par 1 personne

  2. Je prends ! J’ai lu les mensonges et j’aime bcp la plume de Besson. mais avant ce diner, j’ai quelques autres romans de l’auteur à lire dans ma PAL !

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