Elle lit des essais

L’art sous contrôle, de Carole Talon-Hugon : le tournant moralisateur de l’art contemporain

L'art sous contrôle, de Carole Talon-Hugon : le tournant moralisateur de l'art contemporain

Le problème de savoir si l’art peut s’assigner des buts éthiques, et s’il peut être jugé sur des critères moraux, qui avait été jugé inopportun et même malséant par la modernité et jusque très récemment encore, retrouve une actualité aussi brûlante qu’inattendue. 

C’est un fait incontestable : nous vivons dans une société de plus en plus moralisatrice, et l’art (malheureusement) n’échappe pas à la règle.

Dans cet essai, Carole Talon-Hugon examine ce tournant moralisateur : partant du constat qu’il y a encore quelques années l’art se moquait de la morale, estimant que ce n’était pas le propos, elle note qu’aujourd’hui de plus en plus d’oeuvres affichent bel et bien des intentions morales en même temps qu’on assiste à un retour de la « critique morale » et de la censure, et interroge ce fait. Après avoir fait un état des lieux qui envisage ce nouvel agenda sociétal de l’art contemporain et de la critique éthique, elle effectue une mise en perspective historique autour de l’autonomisation de l’art avec la modernité afin de montrer qu’il ne s’agit pas strictement d’un retour en arrière mais d’autre chose. Ensuite, elle s’interroge sur l’efficacité de l’art contemporain à remplir les missions qu’il se donne et à influencer les consciences, avant d’aborder la colonisation de l’art par la morale.

Un essai très clair, vivifiant intellectuellement, qui pose beaucoup de questions et ouvre nombre de pistes de réflexions. Nonobstant, il m’a un peu déprimée, je l’avoue : si je n’ai rien contre le fait que l’art puisse devenir le support des combats LGBT, féministes, post-colonialistes, écologiques, voire tout ça à la fois, je suis par contre très hostile au fait qu’on l’y oblige, et surtout évidemment violemment révulsée par toute forme de censure, notamment morale. D’ailleurs, sur ce sujet, il me semble qu’il manque une réflexion sur la relativité de la morale : ce qui est immoral pour les uns ne le sera pas pour les autres. L’exemple le plus frappant (c’est en tout cas celui qui me touche le plus) est celui du « puritanisme féministe » : lorsqu’on placarde sur des affiches représentant des nus de Schiele pour sa rétrospective au Leopold Museum des carrés avec écrit « cent ans mais toujours aussi scandaleux aujourd’hui », lorsqu’on décroche d’un musée un tableau de Waterhouse sous prétexte qu’il représente des femmes nues, je me dis que certaines ont visiblement un problème avec la sexualité et le corps féminin mais qu’elles feraient mieux d’en parler à leur psy au lieu d’essayer d’imposer leur puritanisme à tout le monde, vu que pour ma part je ne vois pas en quoi représenter un corps féminin est scandaleux et immoral — et à ce compte-là, il ne va pas rester grand chose de l’histoire des arts.

Bref, un essai très intéressant, qui tire aussi une sonnette d’alarme : l’art n’a sans doute rien à gagner de ce tournant moralisateur, et beaucoup à y perdre !

L’Art sous contrôle
Carole TALON-HUGON
PUF, 2019

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