Le Peintre dévorant la femme, de Kamel Daoud : Amour, érotisme, cannibalisme

Le Peintre dévorant la femme, de Kamel Daoud : Amour, érotisme, cannibalisme

Si j’ai accepté, c’est pour une unique raison : l’érotisme est une clef dans ma vision du monde et de ma culture. Les religions sont l’autodafé des corps et j’aime, dans ce mouvement obscur de la dévoration érotique, la preuve absolue que l’on peut se passer des cieux, des livres et des temples. L’érotisme est la permanence de l’homme, la preuve que l’au-delà est un corps que l’on a sous la main et dans le ventre, ici et pas « après », que le sens du monde va dans celui de mes rencontres et que tout l’art est le souvenir d’un moment, la tension vers une bouche, une fente ou un Ailleurs. L’érotisme est une clef, depuis longtemps dans ma vie, pour comprendre mon univers, mes nœuds, les impasses meurtrières dans ma géographie, les violences qui me ciblent ou que je perpétue. Si les monothéismes en veulent si violemment à mon sexe, c’est qu’il est l’outil de mon salut, sans eux, dans le sens contraire de leurs vœux et lois. Il est ma fortune et mon mystère contrit. Je le creuse, il me creuse le ventre. Picasso est donc une halte dans ce voyage à travers les cieux des sens. Je vais l’interroger, me balader dans sa peau étendue comme un linge au vent, farfouiller dans son angoisse colorée. C’est une tempête figée sous verre, l’immobilisation d’un ébat. J’ai donc laissé le silence s’installer, j’ai effacé mes tablettes, j’ai mis de côté mes appréhensions et j’ai regardé ces toiles, une à une, comme s’il s’agissait de versets. 

La nouvelle collection « Ma nuit au musée » des éditions Stock, dirigée par Alina Gurdiel, se propose, comme son nom l’indique, d’enfermer un écrivain dans un musée pendant une nuit, et de laisser l’imagination faire le reste. Kamel Daoud, que j’aime de plus en plus, est le premier à s’être livré à cet exercice qui doit être absolument passionnant.

Il passe donc la nuit au musée Picasso, à l’occasion de l’exposition 1932, année érotique : une nuit sacrée, au cours de laquelle il s’interroge sur son rapport au monde et à l’érotisme.

Il en ressort un texte à la fois bouleversant et lumineux : j’avais beaucoup aimé l’exposition, mais j’avais trouvé que l’érotisme n’était pas ce qu’il y avait de plus marquant (par rapport à l’ensemble de l’oeuvre de Picasso), mais en lisant ce récit je me suis dit que j’étais sans doute passée à côté de certaines choses. Il faut dire aussi que moi je n’étais pas toute seule, ce qui n’aide pas : la solitude, la nuit et l’ambiance particulière qu’elle crée, permettent une méditation profonde sur les choses. Déambulant au milieu des tableaux, Daoud s’explore lui-même, et fait de l’érotisme un mode d’être au monde, une clé pour le comprendre. Charnel, sensuel, résonnant, le récit, qui fait souvent écho avec tout ce qu’a pu écrire Georges Bataille sur le sujet, met en évidence l’aspect à la fois sombre et lumineux du désir : chasse, dévoration, le désir de l’autre est aussi le désir de se nourrir de l’autre. Chez Daoud, l’érotisme atteint une dimension sacrée, mythique, mystique.

Chemin faisant, il s’interroge bien sûr sur ce qui est au cœur de son oeuvre : les conceptions différentes qu’ont l’Orient et l’Occident contemporain du corps, de l’image, de la nudité, du sexe — des femmes, et imagine un terroriste qui voudrait frapper l’Occident en son coeur même, en s’attaquant à l’art.

Un texte donc d’une richesse et d’une profondeur incroyables, dont certains passages m’ont littéralement coupé le souffle (le chapitre sur la sieste amoureuse est sublime), un texte érotique et sur l’érotisme comme on voudrait en lire plus souvent.

Quant à moi, je n’ai pas pu m’empêcher de rêvasser sur ce fantasme ultime que serait passer une nuit toute seule, tranquille (j’ai souvent dit combien les autres visiteurs avaient tendance à me gâcher certaines visites) dans un musée. Si on me demandait, je choisirais le musée Gustave Moreau, parce que ce peintre est essentiel dans mon histoire (je dis ça au cas où).

Le Peintre dévorant la femme
Kamel DAOUD
Stock, 2018

1% Rentrée littéraire 2018 – 15/6

4 réponses sur « Le Peintre dévorant la femme, de Kamel Daoud : Amour, érotisme, cannibalisme »

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