La Purge, d’Arthur Nesnidal : l’enfer de l’hypokhâgne ?

La Purge, d'Arthur Nesnidal : l'enfer de l'hypokhâgne ?

Ces professeurs hérissés, écumants, rageurs, la craie au poing, la hargne aux lèvres, le costume en bataille, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des ignorances. Ils voulaient enseigner à ceux qui résistaient l’amour des belles-lettres et l’art dissertatif. Ils tonnaient, terribles, généreux, mais terribles, et repoussaient par mille petits reproches l’indolence féroce de leurs élèves ineptes. Ils réclamaient la fin des paresseux, la mort de l’inculture. Imposer le savoir au genre humain, vider nos crânes imbéciles de toutes leurs langueurs, telle était la mission qu’on leur avait confiée.

En cette rentrée littéraire, je lis peu de premiers romans : certains ont l’air excellent, mais je ne « vibre » pas à leur pensée, leurs thèmes ne me parlent pas (je suis déjà pénible dans mes choix habituellement, en ce moment c’est encore pire). J’ai fait une exception pour celui-ci, parce qu’il parlait des classes préparatoires littéraires, et que cela m’intéressait. Autant le dire tout de suite : j’aurais mieux fait de m’abstenir. Pour tout dire, le roman a failli passer par la fenêtre plusieurs fois. Mais n’anticipons pas.

Le roman commence dans une espèce de monde post-apocalyptique, où tout ce que nous connaissons semble avoir disparu. Le narrateur entreprend donc de raconter le temps passé, et en l’occurrence ses quelques semaines d’hypokhâgne.

Alors habituellement, j’essaie d’être bienveillante avec les premiers romans. Au pire, je n’en parle pas. Mais sur ce coup, j’ai estimé qu’il ne fallait pas pousser mémé dans les orties. En résumé, ce roman m’a mise hors de moi, sur la forme et sur le fond (et encore, je me suis calmée depuis que je l’ai fini).

Sur la forme, d’abord : le style est ampoulé, boursouflé, et l’auteur se regarde écrire sans tenir aucun compte du lecteur : il a passé dit-il 8h sur chaque page, et je me suis laissé dire qu’il aurait mieux valu ne pas, car certaines phrases sont tellement tarabiscotées, ont été tellement torturées dans tous les sens, qu’elles sont au final boiteuses voire incorrectes. En outre, plus grave : les règles élémentaires de la composition narrative veulent qu’on n’introduise rien dans un roman qui ne serve pas ; or, tout le point de départ post-apocalyptique, il ne sert strictement à rien, et à part quelques petites mentions ça et là, l’auteur n’en fait absolument rien. Mais admettons.

C’est le fond qui m’a mise en rogne. L’auteur affirme, dans certains entretiens, qu’il s’appuie sur son expérience personnelle. Sur le coup il m’a presque fait pitié, et je me suis dit qu’il avait vraiment très mal vécu son hypokhâgne, et que même si ce n’était pas une raison pour être aussi hargneux, écrire lui avait peut-être fait du bien : après tout, des gens qui ne sont pas fait pour ça, il y en a, et ce n’est pas grave. Sauf que tout de même, j’avais un doute, et j’ai fait ce qu’habituellement je tiens pour une atteinte à la littérature : j’ai fact-checké (c’est la mode). Et il se trouve qu’Arthur Nesnidal a passé trois ans en classes préparatoires, et que sauf s’il est masochiste, si cela avait vraiment été l’enfer qu’il décrit, il aurait laissé tomber avant, comme son personnage. Ma conclusion, c’est qu’il a loupé Normale, et qu’il en a conçu un tel dépit qu’il a entrepris de se venger sur tout le monde, et surtout sur ceux qui l’avaient eu. Ce n’est pas ça, la littérature. Mais jusque-là, admettons (vous voyez, j’ai essayé d’être bienveillante). En continuant à creuser, je suis tombée sur une phrase ou l’auteur disait que « les classes préparatoires étaient la purge des classes populaires ». Et là, mon sang n’a fait qu’un tour : je peux laisser passer la rage, la frustration, les maladresses, l’ego boursouflé et blessé. Pas l’idéologie nauséabonde anti-classes préparatoires.

Cette idéologie est fausse (à part peut-être dans les grandes prépas parisiennes, mais là il s’agit de Clermont-Ferrand…) et dangereuse : je commence à en avoir assez de ces gens qui, sous couvert d’égalité, enferment les classes populaires dans le déterminisme social en leur disant que de toute façon, ce n’est pas la peine d’essayer, ils n’en sortiront pas, et qu’au lieu de les aider à prendre de la hauteur, on veut rabaisser tout le monde. Je suis issue d’un milieu modeste, et tout ce que je suis aujourd’hui (enfin tout, peut-être pas, mais beaucoup) je le dois à mes années de classes préparatoires : si j’ai eu l’agreg, si j’ai fait une thèse, c’est grâce à ce que j’y ai appris, on ne m’a pas formatée, au contraire j’y ai appris à penser, et pour la première fois de ma vie les enseignants pouvaient me nourrir à ma faim. J’étais issue d’un milieu modeste, beaucoup de mes camarades étaient boursiers, d’autres de milieu aisé et cela n’a jamais fait aucune différence, ni pour les enseignants, ni pour nous : ce qui importait, c’était l’épanouissement intellectuel. Et que l’on ne me dise pas que c’était il y a 20 ans : les élèves de classes préparatoires, je les interroge toutes les semaines en khôlle, et la plupart, issus de milieux modestes, sont ravis d’être là, et n’ont absolument pas l’impression d’être ostracisés à cause des revenus de leurs parents : au contraire, ils savent que c’est difficile, qu’il faut beaucoup travailler, mais que s’ils s’en donnent les moyens ils y arriveront, qu’ils ne sont pas condamnés à la répétition sociale. Et les résultats le prouvent.

Tout le roman repose donc sur un mensonge, ce qui est le propre de la fiction, certes, mais surtout de la propagande idéologique : ici, on accuse les classes préparatoires de formater les esprits, de produire de l’uniforme, alors même que c’est l’idéologie égalitariste que prône le roman qui ne vise qu’à tous nous formater : tous au ras des pâquerettes. Si je ne peux pas courir le 100m aussi vite qu’Husain Bolt, alors je vais ralentir Husain Bolt.

(Et je passe sur la méchanceté de certains portraits, qui s’attaquent au physique et en particulier celui des femmes, bizarrement : pour le coup, je comprendrais que certains enseignants clairement identifiables portent plainte, la manière dont il les traite est tout simplement destructrice).

Bref, un roman qui porte bien son nom : une purge !

La Purge
Arthur NESNIDAL
Julliard, 2018

 1% Rentrée littéraire 2018 – 14/6

 

6 réponses sur « La Purge, d’Arthur Nesnidal : l’enfer de l’hypokhâgne ? »

  1. Bernieshoot

    Pour moi qui vient aussi d’un milieu modeste et d’une scolarité à aubervilliers, je ne peux qu’adhérer à tes propos sur l’accès aux classes préparatoires et à la la possibilité de réussir.

    Aimé par 1 personne

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