Laissez-moi, de Marcelle Sauvageot : autopsie d’un amour

Laissez-moi, de Marcelle Sauvageot : autopsie d'un amour

Il y aura le réveil au petit matin, quand la souffrance est là encore impuissante et qu’on prie le Seigneur de vous laisser dormir encore. C’est comme une tumeur enveloppée d’ouate : et tout à coup un élancement violent se fait sentir. C’est une image petite, précise, qui, deux jours plus tôt, aurait paru inoffensive ; c’est un geste, un regard, à peine remarqués autrefois, qui, vus en imagination, adressés à une autre, arrêtent les battements du cœur dans un spasme douloureux. C’est un projet imaginé en secret pour « lui » faire plaisir, dont l’inutilité se montre dans une grimace brutale. Dans la journée ou le soir, il y a les moments de calme, pendant lesquels on est étonné de ne rien sentir ; et l’on guette la phrase, le son, le parfum qui va brusquement faire renaître le mal. La moindre petite chose est prétexte à pleurer ; une phrase stupide lue dans un journal, qui, un autre jour, aurait fait hausser les épaules, jette dans un abîme d’attendrissement. Et l’autre, comment est-elle ? On lui donne toutes les qualités et on les voit tous les deux, heureux toujours d’un bonheur extraordinaire ; avant la nouvelle, ce bonheur-là paraissait anodin. Mais maintenant on se sent très misérable et on a envie de dire timidement : « Moi aussi j’aurais pu vous rendre heureux ».

Cela faisait plus d’un an que je tournais autour de ce petit roman sans me décider. Et puis, j’ai décidé que le moment était venu. Unique récit de son auteure, morte à 34 ans de la tuberculose un an après sa parution en 1933, il a joui à l’époque d’un succès modeste même s’il a séduit des gens comme Valéry, Gide ou Claudel. Mais lorsqu’en 2004 les éditions Phébus le rééditent, c’est un véritable succès et il suscite l’enthousiasme. Sans doute parce qu’il y a dans ce court texte quelque chose d’universel : l’expérience de la rupture amoureuse.

Alors qu’elle est au sanatorium pour essayer de soigner sa tuberculose, une jeune femme reçoit de l’homme qu’elle aime une lettre où il lui annonce qu’il va épouser une autre. Alors, elle se met à écrire, et à disséquer cet amour mort, passant par toutes les phases du deuil amoureux, du déchirement à l’acceptation et au dépassement.

Réflexion sur le sentiment amoureux et la rupture étonnante d’évidence, le récit parle directement à l’âme, au cœur, et à l’expérience universellement vécue : intense et bref, sublimement écrit, il prend la forme de lettres adressées au « vous », qui ne les lira peut-être jamais, et en cela tient donc plus du journal, quelque chose que l’on écrit pour se retrouver soi, rassembler les morceaux éparpillés et continuer à avancer.

En quelques semaines, toutes les phases sont traversées : la douleur, et puis, au fil des pages se construit le renoncement, à mesure qu’elle analyse cette histoire, avec de plus en plus de lucidité, et se rend compte qu’il s’agissait surtout d’une illusion — un amour pour un homme qui, peut-être, ne la méritait pas : s’il ne l’aime plus, en conclut-elle, est-ce parce qu’elle est trop sauvage, trop indépendante, trop consciente de ses défauts aussi, et que l’autre est plus soumise ?

Un très beau texte donc, émaillé de passages absolument sublimes sur l’amour, sur la douleur (cette légende japonaise : Une légende japonaise, je crois, prétend qu’à la naissance la lune attache par un ruban rouge le pied d’un futur homme au pied d’une future femme. Pendant la vie le ruban est invisible, mais les deux êtres se cherchent et, s’ils se trouvent, le bonheur pour eux est sur terre. Il en est qui ne se trouvent pas ; alors leur vie est inquiète et ils meurent tristes ; pour eux le bonheur commencera seulement dans l’autre monde : ils verront à qui le ruban rouge les attache. Je ne sais si je trouverai en ce monde le ruban rouge qui m’attache ; je crois que cette légende est, comme toutes les légendes, une consolation poétique. Celui pour qui on est fait, n’est-ce pas celui pour qui on accepte d’être fait ?). Mon seul regret est que je trouve que le texte se déploie trop peu, et qu’alors le renoncement, le dépassement vient trop vite pour que l’on puisse le ressentir vraiment, l’accompagner, et que le récit puisse être cathartique… Mais cela reste un texte magnifique, à lire !

Laissez-moi
Marcelle SAUVAGEOT
1933 / Phébus, 2004 (Flammarion, 2012)

 

4 réponses sur « Laissez-moi, de Marcelle Sauvageot : autopsie d’un amour »

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