Que va-t-on faire de Knut Hamsun ? De Christine Barthe : choix et responsabilité

Que va-t-on faire de Knut Hamsun ? De Christine Barthe : choix et responsabilité

Ils m’ont placé dans cette bâtisse, entre hospice et hôpital, service des maladies infectieuses. Ils ne savent pas quoi faire d’un homme comme moi, du nom de Knut Hamsun, Prix Nobel de littérature. La justice piétine, tourne en rond, parle tout bas. Je me doute bien que pour beaucoup de mes juges, il serait préférable que je passe de vie à trépas ou, tout au moins, que je bascule dans la sénilité. On aimerait que mes opinions politiques relèvent de la psychiatrie. On cherche à cerner mon caractère, on pense que j’ai courbé l’échine devant l’allemand Terboven qui dirigeait notre pays pendant la guerre, et que j’ai baisé les pieds d’Hitler. Grands dieux, ce n’est pas ce que j’ai fait. Ils disent que je suis un traître. Je suis un traître mais mon procès est reporté. Je suis un traître qu’ils ne veulent pas juger. 

Knut Hamsun est l’un des plus grands écrivains norvégiens, lauréat du Prix Nobel de littérature en 1920. J’avoue, si j’avais entendu son nom, je ne l’ai jamais lu, et de fait j’ai assez peu lu de littérature norvégienne, à part des extraits des Eddas et Ibsen. Mais le résumé de ce roman m’a fortement intriguée, parce qu’il pose la question de la responsabilité de l’écrivain, et de la frontière entre l’homme et l’oeuvre.

Enfermé après la guerre pour trahison, à cause des articles qu’il a écrits sur l’Allemagne, Knut Hamsun attend un procès qui ne vient pas. C’est qu’on ne sait pas trop quoi faire de lui ni comment sauver l’oeuvre malgré l’homme. Cela arrangerait donc tout le monde si on pouvait le déclarer sénile ou aliéné. Cela arrangerait tout le monde qu’il meure. Mais un procès, c’est compliqué. Lui pourtant, ne désire que ça : être jugé, pouvoir s’expliquer et montrer qu’il est innocent.

Ce roman m’a mise mal à l’aise, mais de manière positive car il oblige à aller au-delà de la première réaction de rejet : en adoptant majoritairement le point de vue de Hamsun, le texte finit par créer une sorte d’attachement, et même si l’on s’oppose à ses idées réactionnaires, on arrive presque à le comprendre, parce qu’il est sincère, dans ses choix, et dans le fait de considérer qu’il n’a finalement rien fait de mal : il croyait réellement œuvrer pour la grandeur de la Norvège, le projet allemand correspondait finalement à sa propre idéologie (le retour à la nature et la critique des sociétés modernes, qu’il évoque déjà dans ses textes) ; du reste, il n’a pas adhéré au Parti, n’a pas donné d’argent, n’a pas comme Céline écrit de pamphlets antisémites, il a même au contraire sauvé des Juifs. Il a, simplement, donné son opinion dans des articles.

On est donc face à un être complexe, et non à une ordure comme on pourrait le penser au départ, et l’un des enjeux du roman est bien la nature humaine et ses contradictions. Il se bat, et assume ce qui était un choix politique et non un acte de démence, et refuse d’admettre qu’il s’agissait d’une erreur de jugement, car se serait se trahir : on ne peut pas lui enlever un certain panache.

Et ici, ce problème du choix et de la responsabilité est rendu encore plus complexe par le fait qu’il s’agit d’un écrivain respecté et même adulé, ce qui rend d’autant plus douloureux le sentiment de trahison que ressentent les norvégiens : c’est la raison pour laquelle le procès est reporté et les expertises psychiatriques un peu manipulées. Comment condamner l’homme Knut Hamsun sans condamner l’ensemble de son oeuvre, alors même que comme je l’ai dit plus haut cette oeuvre repose sur les idées mêmes qui l’on conduit à soutenir l’Allemagne par haine de l’Angleterre et de la modernité, et alors même qu’on le juge pour ce qu’il a écrit.

Bref, un roman dont le principal intérêt réside dans les questionnements vertigineux qu’il suscite !

Que va-t-on faire de Knut Hamsun
Christine BARTHE
Robert Laffont, 2018

1% Rentrée littéraire 2018 – 11/6

L’avis d’Antigone

4 réponses sur « Que va-t-on faire de Knut Hamsun ? De Christine Barthe : choix et responsabilité »

  1. Antigone

    Tu as tout à fait su parler des sentiments contradictoires que l’on ressent pour le personnage principal. J’ai aimé ce vertige dont tu parles. Finalement rien n’est simple. On ressort en ce demandant qui nous aurions choisi d’être à l’époque.

    Aimé par 1 personne

  2. Ping: Que va-t-on faire de Knut Hamsun ? de Christine Barthe – Christlbouquine

Un petit mot ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.